Ces dernières années, la surpêche et l’utilisation de filets à petites mailles interdits a vidé de ses poissons les eaux congolaises du lac Albert, à cheval entre la République démocratique du Congo et l’Ouganda. Pour comprendre comment les autorités tentent de remédier au problème, notre Observatrice Sarah Mugisa s’est rendue à Kasenyi, sur les rives du lac Albert, dans la province de l’Ituri.

Le lac Albert, qui s’étend sur 5 270 km², est connu pour sa grande variété de poissons. Mais côté congolais, la pêche illicite et l'utilisation de filets à petites mailles, parfois réalisés à partir de moustiquaires, mettent en danger le renouvellement des ressources halieutiques.
 
 
Le camp de pêche de Kasenyi, au bord du lac Albert. Photo envoyée par Sarah Mugisa.

"Le prix des poissons a galopé et la qualité n'est plus la même"

Sarah Mugisa est journaliste pour la radio et télévision communautaire Salama à Bunia, en Ituri. Elle s’est intéressée à ce sujet et a interpellé la rédaction des Observateurs de France 24. Selon elle, les impacts des techniques de pêche illicites se font déjà sentir dans la province :
 
J'ai commencé à travailler sur ce sujet en partant d'un constat : depuis quelques années, dans la province, le prix des poissons a galopé et la qualité n'est plus la même. Il y a moins de poissons sur les marchés et ils sont plus petits. Je voulais comprendre pourquoi il nous est difficile d’obtenir du poisson, alors même que nous sommes dans une zone située en bordure d’un des plus grands lacs d’Afrique.

Je me suis donc rendue le 10 août au niveau du lac, dans la localité de Kasenyi, où j'ai visité des camps de pêche. Là, de nombreux pêcheurs utilisent du matériel interdit, notamment des filets fabriqués à partir de moustiquaires – les mêmes que celles sous lesquelles nous dormons. Ces filets ont des mailles très petites et ramassent tous les poissons y compris ceux qui sont encore en croissance. À cause de ces techniques, les gros poissons se font aujourd’hui plus rares.

Sur place, il n’était pas facile de discuter avec les pêcheurs. Beaucoup refusaient de répondre à mes questions ou étaient fâchés par le sujet. Certains m’ont toutefois expliqué que ces filets à petites mailles leur permettaient de ramasser plus de poissons et donc de gagner plus d’argent, car de toute façon sur les marchés tous les poissons mêmes les plus petits se vendent. Ils savent que ces filets sont interdits. Mais ils font face à une importante pauvreté et certains assurent que sans ces filets, ils n'auraient pas de quoi subvenir à leurs besoins.
 
 
Les membres de la délégation du gouvernement provincial observent la qualité des poissons. Photo envoyée par Sarah Mugisa.

Dans la vidéo ci-dessous, envoyée à la rédaction des Observateurs de France 24 par Sarah Mugisa, cette dernière interview un pêcheur qui explique 
 
Oui, nous sommes conscients [de l’impact de la pêche illicite sur les ressources, NDLR]. Mais que voulez-vous que nous fassions ? Nous le regrettons, mais il n'y a rien à faire car nos familles doivent survivre.
 
 
 
Une circulaire du ministère provincial de l'Agriculture, Pêche et Élevage en Ituri, datée de juillet 2020, rappelle les pratiques interdites sur le lac Albert comme la navigation dans les zones de frayères (où se reproduisent les poissons) et la commercialisation de poissons immatures et fretins. La "pêche au filet moustiquaire" est également prohibée, tout comme les engins de pêche tels que les "filets dormant de fond ou de surface à maille faible". Dans ce document consulté par la rédaction des Observateurs de France 24, le ministère demande aux autorités locales et aux chefs des camps de pêche l'organisation de campagnes de sensibilisation sur la réglementation de la pêche et la mise en place de patrouilles de contrôle.
 
 
Le 10 août, Sarah Mugisa a pu suivre une opération du ministère provincial venu vérifier les pratiques de pêcheurs :
 
Lors de cette mission, le ministre Guershom Pilo Dramani a pu observer que certains pêcheurs utilisaient encore des filets interdits. Ils ont décidé de collecter ces filets et de les incinérer. L'atmosphère était vraiment tendue : les maisons étaient fouillées, des pêcheurs tentaient de cacher leurs filets, des dames pleuraient. Des pêcheurs ont également été aperçus en train de pêcher dans la zone de frayère, où se reproduisent les poissons.

Je ne pense pas que cela va s'arrêter de si tôt. Quand nous étions sur place, des pêcheurs disaient qu’ils allaient fabriquer de nouveaux filets. Ils disaient aussi que ce n’était pas la première fois. Il y a déjà eu des opérations similaires, mais malheureusement ça n'a pas abouti à de véritables changements. C'est vraiment un défi majeur qui s'impose au gouvernement.

Le gouvernement provincial est en train de distribuer des filets autorisés aux pêcheurs pour les aider à avoir de nouveaux filets. Il faut noter que certains pêcheurs utilisent des filets autorisés : la délégation a pris leurs noms pour leur offrir de nouveaux filets, une manière de les encourager.


Des filets interdits à Kasenyi. Photo envoyée par Sarah Mugisa. 

En Ituri, les accrochages entre les pêcheurs et les autorités sont fréquents. Mais cette guerre du poisson oppose également la République démocratique à l’Ouganda. Car quand les poissons se font rares du côté congolais, certains pêcheurs naviguent jusque dans les eaux ougandaises, où ils font face aux patrouilles militaires. En 2018, l'Ouganda avait renforcé ses missions de surveillance sur le lac Albert ainsi que sur le lac Edouard, également partagé avec la République démocratique du Congo, pour mettre un terme à la pêche illégale. Ces missions avaient mené à l'arrestation de près de 400 pêcheurs et provoqué d'importantes tensions entre les deux pays.