Observateurs


Le 31 août, des groupes d’hommes ont mis le feu et saccagé des équipements au siège de Dijlah, un groupe de chaînes de télévision d’information et de divertissement, à Bagdad. Motif : la chaîne musicale du groupe avait continué sa programmation pendant le mois musulman de Mouharram, juste avant la fête de l’Achoura, particulièrement prisée par la communauté musulmane chiite en Irak. Pour notre Observateur, journaliste de la chaîne d'information de Dijlah, les raisons de cette attaque vont au delà du motif religieux.

Le 20 août, les musulmans fêtaient le début d’une nouvelle année de l'Héjir (l’exode de Mahomet de la Mecque à Médine en 622), qui marque le début de Muharram, premier mois du calendrier musulman. Ce mois sacré est d’autant plus précieux pour les musulmans chiites qu’il marque l’assassinat, en octobre 680 à Kerbala, de l’imam Hussein Ibn Ali, l’un des petit-fils de Mahomet et l’une des figures saintes du courant chiite. La fête de l’Achoura, commémorant cet assassinat, est célébrée le dixième jour de muharram, équivalent cette année au 30 août. Elle est observée dans l’austérité du deuil durant 40 jours.

Le 30 août, le parquet de Bagdad a ordonné l’arrestation du patron du groupe d'information irakien Dijlah. En cause, la chaîne musicale de son groupe n’avait pas interrompu sa programmation musicale pendant les dix premiers jours du mois de Muharram. Une décision considérée par le parquet de Bagdad comme du mépris pour les rites religieux.

Dans le courant chiite, le mois de Muharram est considéré comme un mois de recueillement sur la mort de l’imam Hussein. Même si la loi n’oblige pas les médias à ne pas programmer de musique, il est coutumier de ne diffuser que des poèmes, des prières et des leçons d’éducation religieuse. Les chiites pratiquants respectent une période de deuil d’une quarantaine de jours et font le pèlerinage à Kerbala afin de visiter le tombeau de l’imam Hussein.

Ordonnance "d'arrestation et d'enquête" émise concernant le patron du groupe Dijlah, Ahmad Alkarbouli, le 30 août.
 
Le lendemain, des groupes de civils ont envahi les locaux de la chaîne Dijlah, situés en plein cœur de Bagdad, brûlant les bâtiments et mettant en pièces les équipements du groupe. Des vidéos de l’attaque et de la marche de contestation organisée jusqu’au siège ont largement circulé sur les réseaux sociaux. Elles montrent un gigantesque incendie émanant du siège de la chaîne.
 

Dans plusieurs des images relayées par les assaillants, on les voit porter des drapeaux sur lesquels on peut lire des prières chiites commémorant la mort de l’imam Hussein. Les manifestants ont aussi tagué ces prières sur les murs extérieurs du bâtiment.
 

“Nos équipements ont été saccagés sous les yeux des forces de l’ordre”


Bashir Al Kubaisi est journaliste et producteur à Dijlah, il relate à la rédaction des Observateurs les événements de l’attaque sur le média irakien :
Un jour avant que les festivités de l’Achoura ne commencent, nous avons remarqué une campagne violente contre Dijlah sur les réseaux sociaux. Notre chaîne musicale, “Dijlah Tarab” (approximativement “Dijlah musique” en français) a pour but de promouvoir le patrimoine musical irakien. Elle avait continué sa programmation musicale pendant le mois de muharram, puisqu’elle est uniquement musicale. La campagne ciblait tout notre groupe, y compris la chaîne d’information à laquelle j’appartiens, qui, de son côté, a adapté sa programmation aux festivités de l’Achoura, en y consacrant des émissions spéciales. Cette “armée électronique” n’a pas fait la différence entre les deux chaînes et a insulté en masse la chaîne musicale Dijlah Tarab.

Le 31 août, à 16h30, un groupe de civils s’est introduit de force dans nos locaux à Bagdad, rue Abu Nouwas
. Des forces de l’ordre étaient sur place devant les locaux, et des véhicules 4x4 gouvernementaux se trouvaient à 40 ou 50 mètres de là. Ils étaient là et ils n’ont pas empêché ce groupe d’entrer de force. C’est une atteinte claire à la propriété privée. Je ne pense pas que la constitution irakienne permette ce genre de violences !

La plupart des équipements de nos locaux ont été saccagés, au vu et au su du corps sécuritaire. Les images et les vidéos prouvent leur présence et leur inaction.
 Dans cette vidéo envoyée par notre Observateur, prise le 31 août, des agents de la Police Fédérale, rattachée au ministère de l’Intérieur, sont à proximité des assaillants, sans pour autant arrêter l’attaque ni les assaillants.
 
La direction de la chaîne avait publié, le 30 août, un communiqué pour s’excuser d’avoir porté atteinte au sacre de l’Achoura. Elle avait interrompu la diffusion de la chaîne musicale le même jour. Mais la campagne conte Dijlah s’est intensifiée malgré cela : nous avons reçu des menaces publiques et en privé visant les travailleurs de la chaîne.

Ce qui nous déçoit le plus, c’est que les autorités étaient au courant très tôt de cette campagne violente contre notre média, des menaces de mort envers les salariés de la chaîne, et aucune mesure n’a été prise. Pire, la police n’a pas empêché l’intrusion et s’est contentée d’assister au saccage des locaux. Aucune de ces personnes qui nous ont menacés n’a été arrêtée ou interpellée.
 
“Notre média a soutenu la révolte d’Octobre dès le début, et il en paie le prix”

Notre charte editoriale ne fait pas mention de religion, et nous essayons de lutter contre les conflits sectaires en Irak. C’est dommage que des prêcheurs et des partis politiques profitent d’une erreur de programmation pour relancer les débats et les tensions communautaires qui constituent déjà un problème dans notre pays.

 Dans cette vidéo filmée par un membres des groupes d’assaillants, les manifestants empêchent des camions de pompiers d’accéder aux locaux en feu de la chaîne télévisée. “Retournez d’où vous venez”, leur crient-ils. On y voit au moins un policier qui ordonne au camion de rebrousser chemin.
 
Il est important de souligner que la rue Abu Nouwas [où se situent les locaux de Dijlah, NDLR] est très proche de bâtiments gouvernementaux et de la “Zone verte” [une enclave hautement sécurisée dans la capitale irakienne, érigée en 2003 suite à des attentats après la fin de la seconde guerre du Golfe, NDLR] qui comprend aussi beaucoup d’ambassades.

À mon avis, l’État irakien n’a pas de poids face à des parties religieuses et politiques contre lesquelles s’est levée la révolution d'Octobre [des manifestations de contestation contre la corruption d’État ont éclaté en Irak en octobre 2019 et continuent aujourd’hui, NDLR].

Bien que les manifestants n’affichaient pas d’appartenance à un parti ou un courant politique précis, certains analystes font le rapprochement entre ces attaques et les partisans de Moqtada Sadr, chef du parti conservateur chiite Mouvement Sadriste. Ce même parti a appelé au boycott du groupe Dijlah le jour même de l’attaque.
En février 2019, des proches de ce mouvement ont encerclé les locaux de Dijlah car la chaîne d’information aurait diffamé le leader chiite.
 
Qu’un média se fasse attaquer de cette manière confirme que c’est la loi de la jungle qui prime en Irak. Je ne dis pas cela seulement à cause des derniers événements visant le média pour lequel je travaille. À Dijlah, nous sommes extrêmement frustrés et déçus. La presse est une composante essentielle du changement. Cette attaque, c’est un message. Il y a un réel problème de pouvoir, la justice irakienne aurait dû avoir le fin mot sur cette histoire. Or, cette même justice a émis un avis d’arrestation à l’encontre du président de Dijlah.

Ce n’est pas la première fois, il y a des mois des hommes armés ont brûlé nos locaux en octobre 2019, parce que notre chaîne soutenait les manifestants. L’un de nos journalistes, Ahmad Abdassamad, a été tué lors de l’une des manifestations violemment réprimées à Bassora.
 
Le ministère de l’Intérieur irakien a condamné, dans un communiqué publié le soir du 31 août, l’attaque des locaux de Dijlah, et a annoncé qu’il “prendra des mesures judiciaires conformes à ses prérogatives constitutionnelles”.

La rédaction des Observateurs a tenté de joindre le ministère de l’Intérieur irakien sans succès, nous publierons sa réponse si elle nous parvient.

Article écrit par Fatma Ben Hamad.