Observateurs

Ils ont la vingtaine, portent pulls à capuche et t-shirt extra-large, arborent chaînes en or et durags et ressemblent à n’importe quel jeune passionné de rap. Mais quand ils débitent leur flow, c’est en persan : en Iran, le rap est populaire depuis une vingtaine années, mais, récemment,  les rues isolées et les parcs deviennent de plus en plus le théâtre de "battles" que les amateurs documentent en vidéo.

Battle entre deux jeunes rappeurs iraniens, filmée en 2019 à Téhéran. “Tu te ramènes comme un gangster et le rap devient plein de ragots. Tu te balades par ici, mais tu vois que je suis le meilleur" (bruit), dit l’un. “Je parle et je fais du bruit (....) Tu prétends que t’es un homme mais t’es juste …. Tu peux rien faire” répond l’autre.  Selon nos Observateurs, le rappeur en tshrit noir a été arrêté par la suite lors des manifestatiosn contre la hausse du prix de l’essence fin 2019.

 
La plupart des rappeurs iraniens n’obtiennent pas l’agrément du ministère de la Culture pour diffuser leurs chansons, et doivent se produire dans des lieux illicites. Plusieurs stars du rap iranien ont été déjà été arrêtées, comme Bahram (arrêté une semaine en 2008), ou se sont exilées, comme Pishro (qui a quitté le pays en 2018 après qu’un mandat d’arrêt a été émis contre lui) ou Hichkas (qui continue sa production à l’étranger), mais le rap poursuit depuis 20 ans une ascension irrésistible dans la République islamqiue, où beaucoup considèrent qu’il est aujourd'hui la musique la plus populaire parmi les jeunes.

Battle avec le rappeur "Hossein Spy "en Septembre 2019 , à Ispahan. “Je vis ma vie et déchire le bitume avec mes chaussures et mon évolution, c’est comme ça qu’est la vie, ici c’est Ispahan, et son drapeau flotte haut”.

 
Sur Instagram ou Telegram, les vidéos de battle se multiplient. Ama est administrateur de “Rapid”, un instablog consacré au rap iranien, dont il suit l’actualité depuis quatorze ans.
 
“Le rap, persan est très riche parce qu’on ne rape pas seulement pour parler d’une fille ou d’une autre”
 
Les jeunes Iraniens sont en contact permanent avec le rap, et comme tous les jeunes du monde, ils essayent d'écrire leur propres textes. Les plus courageux, ceux qui croient le plus en eux, n’hésitent pas à se lancer désormais dans des "battles".

Les deux principales villes où se déroulent des "battles" sont Téhéran et Mashhad - [ une des villes les plus religieuses du monde chiite, NDLR]. Ça se passe dans des lieux que tout fan de rap connaît dans sa ville : les principaux repaires sont dans des parcs, où des battles se déroulent naturellement. On sait qu’on va trouver des rappeurs si on va à tel endroit, on y va et on se lance face à quelqu’un. Il y a aussi des battles plus organisées, sur invitation uniquement, on donne un lieu et une heure précise où deux rappeurs s’affronteront.
 
Battle avec le rappeur “Ezzat”, en décembre 2018, à Téhéran."Tout le monde s'est réuni ici, peu importe qu'on soit de l'est ou de l'ouest de Téhéran, on est pote, ici c'est "021" [indice téléphonique de code postal de Téhéran, NDLR]". 
 
Ces rappeurs ont entre 15 et 30 ans, et ce sont surtout des hommes. Comme partout dans le monde du rap, les filles sont rares… Mais il y en a souvent dans le public des battles.

Des rappeurs iraniens ont été arrêtés, certains se sont exilés. Mais pour la police, le rap freestyle c’est bien compliqué à contrer : que vont-ils faire, mettre un policier à chaque entrée des parcs ? Jusqu’à aujourd'hui, on n’a pas connaissance de freestyleurs qui se sont fait arrêter.

 
“Il n’y a pas d’argent dans le rap ici, vous devez l’aimer purement pour en faire"
 
 
Les battles sont devenues une réalité assez palpable depuis cinq ou six ans. Tout ce que vous rapez dans une battle doit être improvisé. Au début, les gens venaient avec des textes déjà écrits, mais de plus en plus, on a de vraies battles, on crée sur le moment. Et de mon point de vue, en comparaison du rap dans d’autres pays de la région, dans le golfe Persique ou en Afghanistan, le rap iranien est le plus avancé et le plus complet.

Dans son freestyle, le rappeur "Big head" se moque d’un enseignant conservateur qui estimait que les femmes étaient fautives lorsque leur mari les trompait. "Peut-être que c’est toi qui ne va pas bien / Peut-être que c’est comme tu te comportes,il ne veut pas de toi / (...) tu ne peux pas sortir souvent / Appelle ton “marja” [haute autorité du clergé chiite, NDLR] et vois quel côté il choisit / Ils ne disent pas si ton mari est un type bien, ils ne disent même pas si c’est un voleur, ils ne disent pas si c’est un connard, ils ne disent pas s’il a un tempérament bouillant / Peut-être que c’est ta faute". Vidéo filmée en 2019 , à Téhéran
 
Les rappeurs iraniens parlent du monde qui les entoure, de liberté, d’égalité, de politique. Et n'hésitent pas à critiquer le régime et les conservatismes. Pour moi, le rap iranien est vraiment riche parce qu’on ne rape pas seulement pour parler d’une fille ou d’une autre, sur la drogue, ou sur le thème du : “regardez comme je suis bien et comme les autres sont des merdes”. Même si évidemment on parle de ça, comme tous les rappeurs du monde !

Il n’y a pas d’argent dans le rap ici, il n’y a pas de concert officiel, on ne peut pas vendre d’albums, donc vous devez aimer le rap purement pour avoir envie d’en faire.

“Un jour meilleur viendra”, une chanson du rappeur exilé Hichkas, écrite en 2009 alors que les autorités répriment violemment le mouvement de contestation de la victoire de Mahmoud Ahmadinejad  à l’élection présidentielle.
 
A ses débuts, le rap était écouté et produit essentiellement par des classes aisées, mais ça a changé : aujourd'hui tout le monde en écoute, on a des rappeurs qui viennent de tous les milieux, des riches, des défavorisés, des diplômés ou non, des étudiants, des salariés…

Le style de rap qui prévaut reste le rap à l’ancienne, les rappeurs qui ont le plus la cote ici ce sont Eminem et Tupac. Parmi les Iraniens, c’est Hichkas, Sourena ou Bahram, qui rapent sur des choses sérieuses et le font bien.

Article écrit par Ershad Alijani (@ershadalijani)
 
Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste