Des affrontements entre les forces de sécurité et les séparatistes du groupe des peuples autochtones du Biafra (Indigenous People of Biafra - IPOB) dans la ville d'Enugu, au Nigeria, le 23 août, ont fait entre deux (selon la police) et 21 morts (selon l'IPOB). Si le nombre total de victimes n'a pas encore été confirmé, des vidéos devenues virales témoignent de l'ampleur des violences. L'IPOB, qui dénonce des meurtres contre ses partisans, a appelé à des représailles.

Les heurts ont commencé vers 7 h du matin lorsque la police a interrompu une réunion organisée par l'IPOB, organisation considérée illégale au Nigéria. Ce rassemblement se déroulait au sein d'une école à Emene, un quartier de la ville d'Enugu. Les violences qui ont suivi cette intervention ont fait au moins deux morts parmi les partisans de l'IPOB et de nombreux de blessés, comme le montrent des vidéos partagées après les faits.

Attention, ces images peuvent choquer
 
Cette vidéo publiée sur Twitter le 23 août montre un homme blessé pendant les violences

Dans la vidéo ci-dessous, prise pendant les affrontements, des coups de feu retentissent tandis que plusieurs personnes, pour certaines armées de bâtons, prennent la fuite. Un homme s'exclame : "Ils tirent sur notre peuple".


Des coups de feu se font entendre dans cette vidéo publiée sur Twitter le 23 août.
 

"Nous nous sommes mis à courir pour sauver nos vies"

Victor Njemanze, membre de l'IPOB, a raconté les évènements à la rédaction des Observateurs de France 24 :
 
Nous étions à la réunion lorsque plusieurs policiers et SARS [une brigade anti-criminalité de la police nigériane, NDLR] sont arrivés et ont commencé à frapper à la porte. Quand l'un d'entre nous est allé voir à la porte qui était là, ils ont arrêté. Tout le monde a commencé à sortir pour voir ce qu'il se passait. Nous avons entendu des coups de feu un peu partout et nous nous sommes mis à courir pour sauver nos vies. Nous avons ensuite vu que deux personnes étaient à terre. C'est à ce moment-là que nous avons commencé à nous armer de bâtons.

Capture d'écran d'une vidéo publiée sur Twitter le 23 août, montrant plusieurs personnes armées de bâtons. Crédit : @MrSomtoOkonkwo / Twitter.

Créé en 2009, l'IPOB a récemment réussi à se redynamiser en intégrant une nouvelle génération désireuse de voir l'État du Biafra devenir indépendant. La région avait tenté de faire sécession pendant la guerre du Biafra en 1967. Mais après trois ans de conflit et de nombreux blessés, le Biafra s'est rendu en 1970 et fait toujours partie du Nigeria depuis. 
 

Une carte de l'État de Biafra lors de l'indépendance en 1967. Crédit : Wikipedia

L'IPOB a été listée comme une organisation terroriste par le gouvernement nigérian en 2017, mais elle continue de tenir des réunions et d'entraîner ses membres. L'un des porte-paroles de l'organisation a affirmé que les participants n'étaient pas armés et s'étaient retrouvés pour une prière. Mais selon la police, l'IPOB organisait un "entraînement aux arts martiaux et à l'auto-défense" , et des machettes et des bâtons en bois avec des clous ont été retrouvés sur les lieux de la réunion. Aucune des vidéos ne permet d'affirmer si ces armes étaient bien présentes.
 
La police se défend d'avoir ouvert le feu

La police rapporte également que plusieurs des fonctionnaires mobilisés en premier sur les lieux - des membres du Département des services de sécurité (DSS), l'unité nigériane de sécurité intérieure et de lutte contre le terrorisme - ont été enlevés par les partisans de l'IPOB. Cela a, selon la police, conduit à l'envoi de renforts dont des officiers, d'autres policiers du DSS, ainsi que des militaires. Ces forces supplémentaires sont arrivées aux alentours de 8 h 30 à Emene pour faire face à environ 500 militants qui bloquaient des routes et brûlaient des pneus.

Les forces de sécurité affirment qu'elles n'ont pas tiré en premier, se contentant de répondre. Selon elles, deux personnes ont été tuées et cinq arrêtées. Selon l'IPOB, le bilan n'est pas le même : il y aurait 21 morts et 47 personnes arrêtées.
 
"Un conflit à rallonge"
 
Pour Basil Ugorji, président de l'International Center for Ethno-Religious Mediation, une organisation américaine spécialisée sur les conflits ethniques et religieux, le déploiement des militaires représente une escalade de la violence :
 
C'est le dernier épisode en date d'un conflit à rallonge entre l'IPOB et les forces de sécurité. La police a eu vent de cette réunion de l'IPOB, et quand elle l'a appris, elle a fait venir l'armée. Quand vous voyez arriver les militaires, vous pouvez vous attendre à de la violence.

L'armée nigériane a déjà fait usage de violence envers l'IPOB à de nombreuses reprises par le passé, estime un rapport d'Amnesty international en 2016, qui cite de nombreux cas de militaires tirant "à balles réelles sans – ou presque – sommation pour disperser les foules". Selon l'ONG, au moins 150 manifestants pacifiques pro-Biafra ont été tués entre 2015 et 2016. En 2017, l'armée avait attaqué des séparatistes dans l'État d'Abia, dans des raids marqués par des pratiques violentes et humiliantes.

>> LIRE SUR LES OBSERVATEURS : Violences et humiliations entre l'armée nigériane et des séparatistes du Biafra
 
 
Le leader de l'IPOB, Nnamdi Kanu, a été arrêté en 2015 et détenu pendant un an et demi. Ses velléités sécessionistes sont considérés comme de la trahison par le gouvernement nigérian. Sa localisation reste aujourd'hui inconnue, mais il continue de diffuser depuis sa station Radio Biafra, enregistrée au Royaume-Uni. Le 23 août, il avait dit à l'antenne que ses soutiens devaient se défendre s'ils étaient attaqués par des forces de sécurité sans les avoir provoquées.

"Leur but ne peut pas être atteint sans un bain de sang"
 
Basil Ugorji explique que l'attitude suspicieuse de la police est liée à la rhétorique extrémiste du leader de l'IPOB :
 
Depuis 2015, on a vu de plus en plus de cas de violences lorsque la police débarque dans le réunions de l'IPOB. Bien qu'on ne puisse pas dire qu'on ait vu beaucoup d'actions violentes de l'IPOB par le passé, la rhétorique de leur leader incite la police à la suspicion. Il a ainsi déjà réclamé des armes [en 2015, Nnamdi Kanu avait déclaré que l'IPOB avait besoin d'armes à feu et de munitions, et que la sécession du Biafra ne serait pas pacifique, NDLR]. Ce groupe cherche l'autodétermination, et un État souverain du Biafra. Le gouvernement nigérian n'acceptera jamais ce scénario, donc leur but ne peut pas être atteint sans un bain de sang.

Pour certains, la réponse des forces de l'ordre est disproportionnée, en comparaison à celle donnée à d'autres conflits au Nigéria. Une série d'attaque perpétrée par des gardiens de troupeau dans l'État de Kaduna en juillet, qui a fait 53 morts, n'a par exemple pas entrainé le déploiement de l'armée.

Article écrit par Pariesa Young