MAROC

Maroc : à Marrakech, les malades du Covid-19 traités dans des "conditions catastrophiques"

À gauche, des patients atteints du Covid-19 de l’hôpital Ibn Zohr à Marrakech, traités dans des conditions matérielles et sanitaires très dégradées. À droite, le cadavre d’une victime du coronavirus, abandonné dans une chambre du même hôpital.
À gauche, des patients atteints du Covid-19 de l’hôpital Ibn Zohr à Marrakech, traités dans des conditions matérielles et sanitaires très dégradées. À droite, le cadavre d’une victime du coronavirus, abandonné dans une chambre du même hôpital.

Publicité

Depuis le 18 août, des images témoignant de la situation chaotique qui prévaut à l'hôpital d'Ibn Zohr - connu comme l'hôpital de la Mamounia - vers lequel sont redirigés tous les cas de Covid-19 à Marrakech, ont été largement partagées au Maroc. On y voit des patients atteints du coronavirus dormant à même le sol, traités dans des conditions insalubres, et des médecins alertant sur le manque cruel de matériel médical. Les soignants de cet hôpital historique de Marrakech dénoncent une mauvaise gestion administrative.

Le bilan du Covid-19 au Maroc atteint ces derniers jours des records : 42 morts supplémentaires en 24 h, selon le ministère de la Santé le 21 août, pour un total de 817 morts dans le royaume depuis le début de la pandémie. La région de Marrakech-Safi, particulièrement touchée par la pandémie, a bouclé plusieurs quartiers le 16 août dans les zones urbaines les plus touchées. Au soir du 21 août, selon la direction régionale de la santé de Marrakech Safi, la région comptait 7 865 cas et 166 morts.

Sur les photos et les vidéos partagées, on voit des patients dormir par terre, sans équipements et sans lits d'hôpital. Des malades témoignent et affirment avoir été refusés par manque de place, ce qui les oblige à dormir sur le trottoir en face du bâtiment.

ATTENTION CETTE VIDÉO PEUT HEURTER LES PERSONNES SENSIBLES

Une patiente, hospitalisée à la Mamounia, a filmé cette vidéo. Elle arpente les couloirs de l'hôpital dans lesquels s'entassent poubelles et patients. Elle entre dans une chambre dans laquelle gît un corps couvert de la tête aux genoux sur un lit. Elle affirme qu'il s'agit d'un mort du Covid-19 qui a été laissé dans sa chambre.

Un appel désespéré du personnel soignant

Le personnel soignant, excédé, a observé un sit-in lundi 17 août devant l'hôpital, pour dénoncer les conditions de travail et la mauvaise gestion du ministère de la Santé.

Cette médecin en colère de l'hôpital de la Mamounia a témoigné le 18 août au média marocain I3lam Tv :

 

On demande aux responsables [du ministère de la Santé] de nous soutenir pendant cette pandémie. Si quelqu'un venait dans cet hôpital, il verrait la dure réalité. Nous manquons de moyens et d'oxygène, les gens dorment par terre. La Mamounia reçoit près de 100 personnes atteintes [du Covid-19] par jour, où est ce qu'on va mettre tous ces gens ?

Tout le monde de Marrakech et ses environs vient à la Mamounia. Ici on fait les tests, on soigne. La capacité d'accueil est dépassée. Des gens continuent d'arriver et je suis obligée de leur dire : "Je ne peux rien faire pour vous". La situation est catastrophique ! Ce n'est pas normal ce qu'on nous fait vivre, le personnel soignant souffre du délaissement des autorités, et en plus, les patients nous insultent et nous pressent de nous occuper d'eux. Nous nous battons avec la maladie et aussi les malades. Nous travaillons quasiment 24h/24, on n'en peut plus ! Un malade devrait rester chez lui et pas dormir par terre dans notre hôpital.

Le ministre n'est même pas allé dans un seul hôpital, a-t-il peur pour sa famille ? Des employés ici n'ont pas vu leur famille depuis des semaines. Quand on prescrit un médicament ou des analyses, [la direction] nous dit qu'il n'y en a pas. Nous avons besoin d'une intervention urgente et nécessaire.

Le docteur Ilham Barghou, médecin aux urgences de l'hôpital de la Mamounia, a elle aussi parlé au micro du même média :

 

Tous les cas d'atteintes du coronavirus à Marrakech sont dirigés ici à la Mamounia. Quel est l'intérêt d'accueillir des malades à l'hôpital dans des conditions inhumaines et sans oxygène ? Comment peut-on soigner des patients alors que n'avons pas les moyens de les faire dormir dans un lit d'hôpital ?

Le ministre de la Santé marocain Khalid Aït Taleb s'est déplacé quatre jours après le début du sit-in, le 20 août, au CHR (Centre hospitalier régional) d'Ibn Tofail à l'est de la ville. Il a rencontré des soignants et des médecins de la structure, qui lui ont directement demandé des aides pour du matériel, mais également de revoir la répartition des patients atteints du Covid-19 à Marrakech. Le ministre n'a cependant pas rendu visite à l'hôpital de la Mamounia.

Le ministère a annoncé, lors d'une conférence de presse tenue le même jour, qu'un hôpital de campagne serait érigé sur le parking du CHU Ibn Tofail. Il sera dédié à la prise en charge des patients atteints du Covid-19 et visera à alléger la charge de la Mamounia.

L'évolution des travaux d'aménagement de l'hôpital de campagne dédié aux patients du Covid-19 à Ibn Tofail, toujours en cours au 22 août.

Mais quelques jours après la visite du ministre, des patients sur place affirment que la situation n'a pas changé à la Mamounia. "C'est encore pire que la semaine dernière", commente l'auteur de cette vidéo tournée le 23 août à l'entrée de l'hôpital.

 

Selon des syndicalistes, l'hôpital Ibn Zohr n'est pas habilité à accueillir autant de patients, encore moins dans une période de pandémie, en raison de sa petite structure datant du début du XXe siècle. Par ailleurs, la structure opère sans direction depuis le 14 août. Son directeur ayant démissionné 10 jours après sa prise de fonction, déplorant des lacunes importantes en matière de matériel médical et d'effectif face à la centaine de patients qui y résidaient au début du mois d'août.

"L’arrivée prématurée de la seconde vague a rendu l’organisation plus difficile"

Dans un autre hôpital de la ville, le CHU Mohammed VI, la situation n’est guère meilleure, explique une infirmière contactée par notre rédaction et qui a requis l’anonymat. Cet hôpital au nord de Marrakech a reporté, début août, plusieurs cas de Covid-19 parmi son personnel soignant. Elle explique :

 

Dès [que] la première vague [s’est déclenchée au Maroc], le CHU Mohammed VI a annulé toutes les consultations spécialisées et s’est concentré sur le traitement des cas de Covid-19.

Et depuis la seconde vague, les cas de Covid-19 ont été transférés à la Mamounia. Le CHU Mohammed VI reçoit depuis uniquement les consultations spécialisées. Mais les seules urgences qui fonctionnent sont celles du CHU, où nous avons 20 lits seulement pour les cas très critiques hors Covid-19. Et le CHR d’Ibn Tofail ne suffit pas à l'accueil des malades du Covid-19, malgré les 50 lits qui ont été aménagés. L’arrivée prématurée de la seconde vague a rendu l’organisation plus difficile.

Ici au CHU, les effectifs sont tellement bas que même les membres des équipes de soutien [personnel médical affecté dans des établissement pour apporter de l’aide en cas de sous-effectif, NDLR] ont dû retourner du CHU dans leurs établissements d’origine, car ils ont besoin d’eux. Nous sommes trop peu nombreux, or les soins intensifs et les urgences doivent rester disponibles pour recevoir les malades hors Covid-19, c’est une lourde responsabilité.

De leur côté, les patients ont manifesté leur mécontentement vis-à-vis des conditions d'hospitalisation à la Mamounia. Dans cette vidéo du 16 août, les patients scandent : "Quelle honte, le citoyen est en danger !".

Une femme malade du Covid déplore l’absence de bouteilles d’oxygène, ainsi que l’espace nécessaire pour accueillir les malades au sein de l'hôpital. "C’est la responsabilité de l’État de nous protéger, on ne va pas vendre nos affaires pour acheter des médicaments !", crie un autre patient.

La rédaction des Observateurs a tenté de joindre l’hôpital d’Ibn Zohr dit Mamounia, ainsi que la Direction régionale de la santé à Marrakech-Safi, sans résultat au 24 août. Nous publierons leur réponse si elle nous parvient.

Article écrit par Fatma Ben Hamad.