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Côte d'Ivoire

Des hommes armés de machettes dans un minibus vert en Côte d’Ivoire : que sait-on de ces images ?

Le mystérieux "gbaka" vert bondé d'hommes armés de machettes qui auraient attaqué les manifestants, le 13 août à Yopougon. Capture d'écran.
Le mystérieux "gbaka" vert bondé d'hommes armés de machettes qui auraient attaqué les manifestants, le 13 août à Yopougon. Capture d'écran.
9 mn

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Jeudi 13 août, Abidjan a été secouée par plusieurs manifestations contre la décision du président Alassane Ouattara de briguer un troisième mandat. Dans certains quartiers, des face-à-face tendus ont été enregistrés entre manifestants et forces de l’ordre. Comme à Yopougon, où selon des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux et un rapport d’Amnesty International publié le 18 août, des hommes armés de machettes transportés en groupe dans des minibus communément appelés “gbaka” auraient attaqué des protestataires à coups de machette sous le regard attentiste des policiers.

Les forces de l’ordre ont-elles permis à des hommes armés de machettes et d’autres armes blanches d’attaquer des protestataires lors des manifestations contre la candidature d’Alassane Ouattara à un troisième mandat ?

C’est ce qu’affirme Amnesty International dans un rapport publié le 18 août en français et en anglais. L’organisation de défense des droits de l’Homme s’appuie sur un témoignage exclusif d’un policier qui était sur le terrain et de plusieurs autres habitants du quartier de Yopougon.  Selon ces derniers, des minibus appelés "gbaka" transportant des jeunes armés de machettes auraient aidé les forces de sécurité à disperser les manifestants, le jeudi 13 août.

Ce jour-là, des manifestations sporadiques se déroulaient à divers points chauds du quartier Yopougon comme Sicogi, Niangon, Sideci ou encore vers le palais de justice. Les protestataires avaient barricadé les voies publiques avec du bois et brûlé des pneus. Un important dispositif militaire composé de gendarmes et de policiers a donc été déployé pour contenir les manifestants.

Yopougon, quartier le plus populaire d’Abidjan avec plus d’un million d’habitants, est le fief de l’ex-président Laurent Gbagbo, connu pour être le plus contestataire vis-à-vis du président ivoirien, Alassane Ouattara.

"Des hommes armés de machettes sortis de deux gbakas ont attaqué les manifestants"

Le policier interrogé par Amnesty International, dont l’identité n’a pas été dévoilée, raconte :

 

On nous a envoyés dans un secteur du quartier où nous avons trouvé des barricades et quelques jeunes gens qui scandaient des slogans contre le troisième mandat. Ils n’étaient pas armés. [...] Alors que nous tentions de dégager les routes, deux gbakas, un vert et un jaune, remplis de jeunes hommes, et une moto, sont arrivés. Des dizaines d’hommes, dont certains étaient armés de machettes et de gros bâtons, sont sortis des véhicules. Ils étaient plus nombreux que les manifestants. [...] Les deux hommes sur la moto se sont approchés de notre chef et ensuite le groupe d’hommes est entré dans le quartier et a commencé à chasser les manifestants

Ces évènements, qui se seraient déroulés sous le regard passif des hommes en uniforme, ont interpellé le policier cité par Amnesty International : “Nous avons été choqués quand nous avons compris que leur présence n’était pas fortuite. Quelqu’un les a apparemment informés des secteurs où les forces de sécurité intervenaient” confie la source policière, qui dit par ailleurs avoir entendu certains de ses collègues raconter comment des hommes armés avaient “aidé” la police à disperser des manifestants dans d’autres quartiers d’Abidjan.

 

Trois vidéos d’un gbaka vert sur les réseaux sociaux

Ce récit fait écho à trois vidéos diffusées et partagées massivement sur les réseaux sociaux et qui montrent un “gbaka vert” dont le rôle assez trouble pendant les manifestations questionne. Selon plusieurs internautes, ce minibus vert aurait transporté des hommes armés de machettes pour agresser les manifestants dans différents endroits de Yopougon.

Une première vidéo publiée le 13 août, et vue plus de 80 000 fois, montre le minibus vert et une voiture de type SUV desquels sortent brusquement des individus, pour certains munis de machettes pour disperser des manifestants devant une barricade en flamme.

La vidéo a été filmée dans le secteur Sicogi du quartier Yopougon, sur l’avenue Marie-Thérèse Houphouet Boigny, devant le CPPE  de Yopougon Attie, une pouponnière dont le mur extérieur est reconnaissable dans la vidéo. La pharmacie “3 ponts” et l’hôpital Général Yopougon-Attié (PMI) se trouvent également sur cette même avenue.

Cette scène est filmée depuis un balcon par des riverains dont on peut entendre l’une dire : “ce sont les microbes”. “Microbes” est le terme utilisé pour désigner initialement des gangs de très jeunes individus apparus entre 2010 et 2011 lors de la crise post-électorale, et qui n’hésitent pas à agresser passants ou même policiers dans leur quête de larcins. L’expression est devenue un terme fourre-tout en Côte d’Ivoire pour désigner tout homme armé s’adonnant à des actes contraires à la loi.

Une deuxième vidéo montre un minibus vert ressemblant à celui de la précédente vidéo, même si rien ne permet d’affirmer qu’il s’agit du même “gbaka”. Dans cette vidéo, qui se déroulerait également sur l’avenue Marie-Thérèse Houphouët-Boigny, selon des habitués du quartier, on peut voir le minibus au milieu d’un cortège composé de véhicules de la police nationale. Le minibus semble comme escorté.

Enfin, une troisième scène qui a circulé abondamment sur les réseaux sociaux montre le fameux “gbaka vert” filmé de loin à côté duquel se trouvent des policiers.

Ces différentes vidéos, mises bout à bout, ont alimenté les suspicions selon lesquelles les forces de l’ordre auraient protégé “des microbes” dans des actions de dispersion des manifestants. Elles corroborent également le rapport d’Amnesty International faisant état d’un “gbaka vert” rempli d’hommes armés.

"Des jeunes nous ont attaqués sous le regard amusé des forces de l’ordre"

Le vendredi 14 août, Fabrice (pseudonyme), un habitant du secteur Niangon, non loin du sous-quartier Sicogi, affirme avoir vu des hommes armés de machettes attaquer des protestataires sans que les policiers, pourtant présents sur les lieux, ne réagissent.

 

C’était entre 9h30 et 10 h. Je me rendais à la CIE de Lokoa pour payer mes factures d’électricité. Il y avait des manifestations entre le carrefour Lubrafrique et le carrefour Académie. Tous les commerces avaient fermé.

Des jeunes ont placé des barricades et brûlé des pneus sur la voie publique. Il y avait du monde. La foule était compacte. Il y avait quatre fourgonnettes de police. Puis, il y a eu un gbaka d’où sont descendus des jeunes gens avec des machettes. Il y en avait même un qui avait gardé une hache. Ils étaient dépenaillés. Et ils se sont mis à attaquer les manifestants.

Cela s’est fait sous le regard amusé des forces de l’ordre. Ils n’ont pas du tout réagi. Les gens ont pris peur et se sont enfuis. C’est vraiment inquiétant ce qu’il s’est passé : on a l’impression que les autorités veulent que les populations se tiennent coi.

 

"La mise en place d’une stratégie de la terreur" selon l’opposition ivoirienne

 

Sur RFI, des personnalités de l’opposition ont dénoncé une complicité entre le pouvoir et ces jeunes délinquants pour semer la panique et la terreur au sein des populations. "On a constaté qu’effectivement, des microbes sont convoyés pour agresser des opposants", a affirmé Diack Gassama, cadre du mouvement GPS (Générations et peuples solidaires) de Guillaume Soro. "C’est une situation totalement ubuesque. Nous avons des cadres qui sont arrêtés pendant que les microbes sont laissés libres."

"Il y a des indices qui font penser qu’on est dans la mise en place d’une stratégie de la terreur", a estimé pour sa part Kouassi Lenoir, secrétaire exécutif du PDCI (Parti démocratique de Côte d'Ivoire) chargé de la sécurité. "On fait passer l’idée que ‘nous sommes capables de faire mal si vous insistez’; et cela pour casser notre volonté de justice."

 

 

La police ivoirienne dément

La police ivoirienne a publié un communiqué concernant ces accusations de passivité le mardi 18 août. Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, Bleu Charlemagne, porte-parole de la police ivoirienne, a rejeté les accusations du rapport d’Amnesty International.

 

Ce sont des allégations fallacieuses puisque nous sommes fondamentalement obligé de protéger les manifestants. C’est notre devoir de sécuriser l’ensemble des citoyens  sur toute l’étendue du territoire national.

La police ne saurait laisser faire ce genre de choses [des attaques à la machette, NDLR]. Surtout que nous sommes engagés dans la lutte contre les enfants dits “en conflit avec la loi” communément appelés “microbes” qui sont en réalité des jeunes délinquants. Ils peuvent avoir attaqué des manifestants. Mais dire que la gendarmerie, la police, les forces de défense sont mêlées à cela ou complices, c’est faire injure à notre serment.

La police se tient à équidistance de tous les citoyens de ce pays. Ce n’est pas parce qu’aujourd’hui, il y a des malentendus partisans entre nos concitoyens que nous allons prendre partie. Ce n’est pas vrai.  

S’il est avéré qu’il y a eu ces agressions, nous les déplorons. Nous n’avons pas le don d’ubiquité. Il y a eu l’enquête d’Amnesty International, il y aura aussi de notre côté une enquête interne et à l’occasion, on fera ce qu’il faut pour élucider les choses.

A l’approche de la présidentielle du 31 octobre, la tension monte de plus en plus en Côte d’Ivoire. Le 19 août, le gouvernement a interdit les manifestations sur la voie publique jusqu’au 15 septembre. En vertu de cette interdiction, la police a dispersé, vendredi, à Abidjan, une marche des femmes de l'opposition contre un troisième mandat du président Alassane Ouattara.

Article écrit par Hermann Boko @HermannBoko

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