Soudan

À Port-Soudan, une bagarre tribale dégénère sans que la police n’intervienne

À gauche, capture d’écran d’une vidéo de manifestants à Port-Soudan accusant les forces de l’ordre de partialité après des heurts intercommunautaires. À droite, les Forces de Soutien Rapide(FSR) venant de Khartoum en route vers Port-Soudan
À gauche, capture d’écran d’une vidéo de manifestants à Port-Soudan accusant les forces de l’ordre de partialité après des heurts intercommunautaires. À droite, les Forces de Soutien Rapide(FSR) venant de Khartoum en route vers Port-Soudan

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De 10 au 12 août 2020, la ville portuaire de Port-Soudan a été secouée par des affrontements tribaux entre des individus armés des tribus de Nouba et de Beni Amer sans que les forces de l’ordre n’interviennent.  Sur les réseaux sociaux, les internautes dénoncent la passivité, voire parfois la partialité de celles-ci.

Un de nos Observateurs sur place explique pourquoi.

La ville de Port-Soudan, qui abrite le port commercial principal du Soudan et considérée comme la deuxième ville du Soudan, a connu des heurts tribaux, du 10 au 12 août, qui ont fait 33 morts et 87 blessés. À l’origine de ces troubles, un accrochage entre des habitants du quartier de Dar el-Naïm, habité majoritairement par la tribu des Beni-Amer, et des individus de la tribu des Nouba qui se rendaient au quartier Philippe à l'ouest de la ville.  

Alors qu’ils revenaient d’une manifestation pour dénoncer la nomination du nouveau gouverneur du Kordofan du Sud, des cortèges de Nouba ont traversé le quartier de Dar el-Naïm, provoquant des échauffourées entre les deux tribus.

 ‘’Des actes de vandalisme et de pillages, une absence totale des appareils sécuritaires, où sont les forces qui traquaient les protestataires dans les rues, où sont passées l’armée et la police ?’’ commente cet internaute dans cette vidéo du 12 août,  dans le quartier de Dar el-Naïm où les heurts ont eu lieu.

Les Noubas sont originaires de la région de Kordofan du Sud. Depuis des décennies, une partie de sa population a émigré vers la ville de Port-Soudan à la recherche d’emplois au port commercial. De son côté, la tribu des Beni-Amer est originaire de l’est du Soudan.

 

"Les forces de l’ordre sont restées impassibles pendant trois jours"

Samir Abdelaziz, 28 ans, est un habitant de la ville de Port-Soudan. Il n’appartient à aucune des deux tribus. Il est activiste politique dans "les comités de résistance’’, une des forces révolutionnaires opposées au régime déchu d’Omar el-Béchir. Il revient sur les heurts déclenchés le 10 août, lorsque des membres de la tribu des Nouba ont pénétré dans le quartier de Dar el-Naïm.

 

Avec les antécédents entre les deux tribus, les forces tribales du quartier de Dar el-Naïm [principalement appartenant à la tribu des Beni-Amer, NDLR] ont cru qu’il s’agissait d’une attaque contre leur fief en voyant les cortèges de véhicules. Il y a eu donc des altercations qui se sont vite transformées en échanges de tirs à balles réelles vu l'absence totale des forces sécuritaires.

Pour moi, les forces de l’ordre ont laissé la situation dégénérer : pendant les trois premiers jours des affrontements, elles se sont retirées de la région, ce qui fait que le conflit s'est élargi à d’autres quartiers de la ville.  La situation est devenue une vraie bataille entre les deux tribus. Pour rétablir l’ordre, il a fallu que les Forces de Soutien Rapide (FSR) viennent de la capitale Khartoum, seulement au quatrième jour.

Les propos de Samir Abdelaziz sont corroborés par plusieurs publications sur les réseaux sociaux d’internautes soudanais affirmant que les forces de police ne sont pas intervenues rapidement pour empêcher l’escalade du conflit.

"Port -Soudan, La porte de l'est (du Soudan), la suspension des activités dans le port, la fermeture de tous les marchés et toutes les entreprises privées...',' écrit cet internaute sur cette vidéo montrant des incendies dans la ville au cours des troubles intercommunautaires.

"La situation a dégénéré d'une façon dangereuse à Port-Soudan, la plupart d'entre vous savez qu'il y un objectif politique derrière ces affrontements, il y a des  personnes armées et  cagoulées qui circulent dans des voitures sans immatriculations et tirent sur les individus dans la rue, on ne se sent plus en sécurité. Nous ne pouvons même pas sortir de chez nous pour voir ce qui se passe. J'exhorte le pouvoir à rétablir l'ordre dans la ville'', tweete la blogueuse de Port-Soudan Zaynab Hassan dans cette vidéo publiée le 13 août 2020 et qui récolte plus de 50 000  vues.

Suite aux heurts à Port-Soudan, un couvre-feu de 17 h à 6 h du matin a été instauré dès le 10 août. Les forces de sécurité, arrivées sur place le 12 août, n’ont pu rétablir le calme que le lendemain après l’arrivée des Forces paramilitaires de Soutien Rapide.

De son côté, le président du Conseil souverain de transition, Abdel Fattah Abdelrahmane al-Burhan, a exprimé, le 14 août 2020, la "désolation" des forces armées vis-à-vis des ''affrontements intercommunautaires" dans l'est du pays. "Nous ne resterons pas les bras croisés devant ce conflit'', a t-il précisé en appelant à ''combler toutes les failles qui conduisent à semer la discorde et attiser les conflits''.

 

 

‘’La région de l’est du Soudan est devenue un terrain de règlement de comptes’’

Le Soudan, pays composé de multiples groupes ethniques, a connu de nombreux épisodes de violences intercommunautaires et tribales depuis son indépendance en 1956. Arrivé au pouvoir en août 2019, après la chute du régime autocratique d'Omar el Béchir sous la pression de la rue, le gouvernement militaro-civil a déjà fait face à plusieurs tensions ethniques, non seulement entre les Beni-Amer et les Nouba, mais aussi entre la tribu arabe de Rizeigat et celle des Falata en mai dernier.

A LIRE SUR LES OBSERVATEURS >> Au Darfour, une bagarre tribale dégénère et laisse des milliers de déplacés massalits dans le dénuement complet

Selon des experts, ces vagues de violences révèlent l'incapacité du nouveau gouvernement de Khartoum à exercer son contrôle sur la totalité du territoire. Pour d’autres, les tribus seraient instrumentalisées pour diviser la population . 

C’est l’avis d’un membre du parti citoyen soudanais "Liberté et Changement", opposé au conseil militaire qui gère actuellement le pays, qui affirme au quotidien Al-Quds al-Arabi que les tensions ethniques se nourrissent essentiellement de rivalités politiques :

 

L’est du Soudan a longtemps souffert de la marginalisation des autorités centrales. Maintenant, un nouveau conflit vient se rajouter à cela. La région est devenue un terrain de règlement de comptes entre des forces internes et externes dans le but de contrôler la révolution et d’avorter le processus de transition démocratique ["Forces externes"est une formule fréquemment utilisée par les analystes pour désigner les Émirats arabes unies et l’Arabie saoudite, pays faisant face géographiquement au Soudan de l’autre côté de la mer Rouge. Selon plusieurs experts, ces derniers auraient des intérêts commerciaux, particulièrement à Port-Soudan, NDLR].

Des poches du régime déchu sont en train d’agir à l’intérieur des appareils sécuritaires pour instrumentaliser les tribus en les nourrissant d’un discours haineux et raciste.

 

"Ces tribus n’ont aucun différend sur des terres agricoles ou sur l’accès à l’eau"

 

Pour notre Observateur Samir Abdelaziz, les origines de ces affrontements redondants au cours des douze derniers mois ne sont pas basées sur des désaccords territoriaux ou de contrôle des ressources :

 

À ma connaissance, les deux tribus n’ont aucun différend sur des terres agricoles ou sur l’accès à l’eau.

Des personnalités politiques encore loyales à l’ancien régime [d’Omar el-Béchir, NDLR] essayent d’attiser les tensions ethniques pour déstabiliser la transition politique dans le pays. De notre côté, à Port-Soudan, nous demandons l’instauration des postes de police des quartiers de Dar el-Naïm et de Philippe [les deux quartiers les plus pauvres de la ville, investis majoritairement par des Beni-Amer pour le premier, et des Nouba pour le second, NDLR] sont considérés comme les plus pauvres de la ville, de l’autre par les Nouba, pour éviter que de pareils incidents ne se répètent.   

 

Au moins cinq incidents impliquant des affrontements tribaux ont eu lieu en un an dans la ville de Port-Soudan, et ce, malgré un accord de paix signé entre les deux tribus en septembre dernier.

Ces affrontements ne se limitent d’ailleurs pas à cette ville : malgré la signature d’un accord de paix en mars 2020, des heurts avaient eu lieu à Kassala, ville frontière avec l’Erythrée, à cause d’une bagarre dans une boulangerie, et avaient dégénéré sur plusieurs jours d’affrontements entre Nouba et Beni-Amer. 

Article rédigé par Omar Tiss.