Observateurs

Depuis fin juillet, un vaste mouvement de protestation secoue la Bolivie, se traduisant notamment par la mise en place de barrages routiers, pour dénoncer un nouveau report des élections générales. Mais les protestataires sont régulièrement intimidés et malmenés par des groupes de civils, circulant à moto et armés de bazookas artisanaux, que certains qualifient de "paramilitaires".

Le 23 juillet, le Tribunal suprême électoral de Bolivie a annoncé que les élections générales, prévues le 6 septembre, étaient reportées au 18 octobre, en raison de la pandémie de Covid-19. Selon l’OMS, 95 071 cas de personnes contaminées et 3 827 décès ont ainsi été enregistrés depuis mars. Le scrutin vise à désigner le président, le vice-président, les députés et les sénateurs.

Cette annonce a déclenché des manifestations massives dans plusieurs villes du pays, et une grève générale a démarré le 3 août. De nombreux barrages routiers ont également été installés.

Blocage d’une route.

Blocage d’une route à l’aide d’un tronc d’arbre.


Pourquoi cette colère ?

Cette colère s'explique par le fait que le scrutin devait initialement avoir lieu le 3 mai. Puis il avait été décidé qu’il serait organisé d’ici le 2 août. Mais il avait été, à chaque fois, reporté en raison de la pandémie.

Or, de nombreux Boliviens souhaitent voter au plus vite, puisque leur pays est gouverné par des autorités transitoires non élues depuis la démission de l’ex-président Evo Morales en novembre 2019. Ce dernier avait été réélu en octobre, mais l’opposition avait dénoncé des irrégularités dans le scrutin, de même que l’Organisation des États américains. Après des semaines de manifestations, Evo Morales avait accepté d’organiser une nouvelle élection, puis il avait finalement démissionné, lâché par la police et l’armée. Jeanine Áñez, seconde vice-présidente du Sénat, s’était alors proclamée présidente par intérim, malgré l'absence de quorum au Parlement.

Par ailleurs, les protestataires actuels estiment que ce nouveau report des élections vise surtout à prolonger abusivement le mandat de Jeanine Añez, alors que le candidat du Mouvement vers le socialisme (MAS), le parti d’Evo Morales, est en tête des intentions de vote.

Alors que la tension monte dans le pays, des internautes ont récemment dénoncé sur les réseaux sociaux l’intervention de groupes de civils violents, visant à intimider les protestataires, appelés "Resistencia Juvenil Cochala", "Resistencia Km 0", ou encore "Unión Juvenil Cruceñista", respectivement basés à Cochabamba, La Paz et Santa Cruz.

 

"Ils ont dit que nous avions dix minutes pour quitter les lieux, faute de quoi ils utiliseraient la force"

Kevin Luna, âgé de 25 ans, habite à La Paz. Avec d’autres jeunes, il a participé à une grève de la faim sur la place Abaroa, devant le Tribunal suprême électoral, entre le 3 et le 10 août, pour protester contre le report des élections.
 
Le 8 août, vers 19h, environ 50 personnes sont arrivées sur les lieux. Je pense que certaines appartenaient au groupe "Resistencia Km 0", mais également à la "Resistencia Juvenil Cochala", du fait de leur accent et des plaques d’immatriculation de certaines motos. Cela ne nous a pas étonnés, car un audio de la "Resistencia Juvenil Cochala" avait circulé la veille sur WhatsApp, contenant des menaces.

Ils nous ont accusés d’être affiliés au MAS, de ne pas laisser passer les camions transportant de l’oxygène sur les routes [début août, des manifestants ont empêché le passage d’un camion transportant de l’oxygène, sur la route Cochabamba-Oruro, NDLR], et ils ont dit que nous avions dix minutes pour quitter les lieux, faute de quoi ils utiliseraient la force. Nous avons alors refusé.


Dans cette vidéo, tournée sur la place Abaroa, un homme dit : "Vous faites partie du MAS, [...] donc la consigne est la suivante : vous avez dix minutes pour partir, sinon c’est nous qui allons vous faire partir."
 
 
Ensuite, ils ont commencé à nous crier dessus, à lancer des pierres et des pétards. Nous avons essayé de protéger avec du carton les tentes où nous dormions depuis plusieurs jours, et nous avons aussi utilisé des pétards pour appeler des renforts.

Puis la police est arrivée, pour les empêcher de trop s’approcher de nous. Mais elle nous a également dit de partir, pour que cessent les problèmes. Les tensions ont duré deux heures, puis les hommes des groupes "Resistencia" sont repartis, car nous étions plus nombreux.


Dans cette vidéo, tournée sur la place Abaroa, un homme dénonce "l’attaque" d’un groupe de personnes, ayant lancé des pierres dans leur direction (0’08). On entend également des déflagrations et on voit des lumières dans le ciel, de même que les tentes des protestataires. Vidéos semblables ici, ici et .

Dans cette vidéo, tournée à l’angle de la place Abaroa, dans laquelle des gens crient : "Résistance, résistance !" Ils tirent ensuite des pétards, au-dessus de policiers alignés dans la rue, pour les empêcher de passer.


Le 9 août, des images montrant des membres du groupe "Resistencia Juvenil Cochala" à Cochabamba ont également été diffusées. Ils auraient procédé au déblocage d’une voie, de façon musclée.

Dans cette vidéo tournée à la sortie de Cochabamba, le 9 août, on voit un blessé au sol, ainsi que le groupe "Resistencia Juvenil Cochala".


Que sait-on du groupe "Resistencia Juvenil Cochala" ?

Notre rédaction s’est principalement intéressée au groupe "Resistencia Juvenil Cochala", puisque c’est lui qui semble le plus actif actuellement.

Composé majoritairement de jeunes de 20 à 30 ans, ce groupe semble être apparu après la réélection contestée d’Evo Morales en octobre 2019, dans l’optique de le chasser du pouvoir, de même que le groupe "Resistencia Km 0". Interrogé par notre rédaction, un habitant de Cochabamba estime qu’il présente toutefois des similitudes avec la "Juventud Cochala", un groupe qui s’était fait connaître en 2008 dans sa ville, avant de disparaître.

La "Resistencia Juvenil Cochala" est opposée au mouvement de protestation actuel et, d’une manière générale, à toute mobilisation pro-MAS, officiellement pour "défendre la démocratie". Dans une vidéo publiée le 9 août (voir ci-dessous), son leader, Yasir Molina, invite ainsi tous les Boliviens à "sortir pour débloquer leurs zones". Sur Facebook, la "Resistencia Juvenil Cochala" se décrit comme un "groupe de réaction rapide en défense de sa ville".

Dans cette vidéo publiée le 9 août, Yasir Molina traite de "terroristes" et de "délinquants" ceux qui bloquent les voies.


Des acteurs "paramilitaires", selon la Défenseure du peuple

Ses membres utilisent l’intimidation et la violence, comme expliqué par notre Observateur Kevin Luna. Le 9 août, le bureau de la Défenseure du peuple a publié un communiqué au sujet de ce groupe et d’autres formations similaires - faisant notamment référence aux événements des 8 et 9 août - dans lequel il indique que ces "actions violentes se déroulent de manière constante et réitérée depuis le début de l’année". Le communiqué évoque des "groupes intégrés par des acteurs privés à caractère para-policier et paramilitaire qui, pour défendre des positions politiques, se sont arrogés de manière illégale des prérogatives propres à la police bolivienne".

De nombreuses images montrent ainsi les membres de la "Resistencia Juvenil Cochala" en moto avec des gilets pare-balles, des bazookas artisanaux, ou encore des bâtons, dont certaines sont publiées par le groupe lui-même. Certains de ses membres ont également déjà été vus avec de vraies armes, comme des pistolets.

Vidéo publiée sur la page Facebook "RJC Resistencia Juvenil Cochala Oficial".

Photos du groupe "Resistencia Juvenil Cochala".
 

Début février, un journaliste bolivien, Adair Pinto, a même été poignardé par un membre de la "Resistencia Juvenil Cochala", après avoir été menacé et insulté. Il a depuis quitté le pays, tandis que son agresseur a été arrêté. D’autres journalistes avaient déjà été intimidés avant lui.


Un groupe toléré, voire soutenu par les autorités

Violent, ce groupe est pourtant largement toléré, voire soutenu par les autorités transitoires actuelles et les forces de l’ordre, bien qu’il se défende de toute appartenance partisane. Dans son communiqué du 9 août, le bureau de la Défenseure du peuple dénonce ainsi la "permissivité de l’État"  face à ses actions.

Dans cette vidéo, des membres présumés des groupes "Resistencia Juvenil Cochala" et "Unión Juvenil Cruceñista" montent à l’arrière d’une voiture de la police.
 

Il y a quelques mois, la présidente par intérim elle-même a publié un tweet remerciant la "Resistencia Juvenil Cochala", et une photo d’elle avait circulé, la montrant tenir un bout de tissu avec le logo du groupe.

De plus, fin 2019, une cérémonie récompensant, notamment, des membres de la "Resistencia Juvenil Cochala" a été organisée à Cochabamba, en présence d’un ministre, Arturo Murillo. Autre exemple : en janvier, Milton Navarro, ministre des Sports jusqu’au 4 juin dernier, a déclaré qu’ils étaient "courageux" et qu’il fallait leur être "reconnaissant".

"Ces groupes bénéficient d’une certaine impunité", estime Fernando López Ariñez, politologue bolivien basé au Chili, interrogé par notre rédaction. "De plus, il n’y a pas de condamnation de la part des médias traditionnels qui, dans certains cas, légitiment même leurs actions, en les présentant comme de simples groupes de civils."

Notre rédaction a contacté la "Resistencia Juvenil Cochala" sur Facebook, mais n’a pas obtenu de réponse.

En réaction à ses actions, des groupes proches du MAS, également armés, se sont formés ces dernières semaines, faisant craindre une escalade de la violence.

Groupe opposé à la "Resistencia Juvenil Cochala".


Article écrit par Chloé Lauvergnier.

 
Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone