Observateurs


Entre le 4 et le 5 août, à Tunis, au moins trois femmes ont été agressées violemment par la police ou avec la complicité de celle-ci. Parmi elles, une avocate et une militante LGBT, connues des cercles militants contre les violences faites aux femmes. Pour nos Observatrices, ces femmes subissent une double violence : l’agression en elle-même, doublée d’une suspicion de la société qui remet en doute leurs versions des faits.

La liste des agressions envers des femmes tunisiennes s’est allongée en moins de 48 heures. Quelques-unes de ces agressions ont été filmées de plusieurs angles, comme dans cette vidéo datant du 5 août et filmée à l’Aouina, au nord de Tunis. Un policier en civil a tenté de faire monter de force une automobiliste dans une voiture banalisée en pleine rue. Des passants sont intervenus et lui ont arraché la femme des bras.


La victime a publié le même jour une vidéo sur son profil Facebook dans laquelle elle explique les circonstances de son agression par deux hommes se présentant comme des policiers :


"Au niveau d’un rond-point à l’Aouina, une voiture transportant deux hommes m’a devancée brusquement. Je me suis arrêtée à une station-service plus loin. La même voiture s'est garée et m’a empêchée de sortir. Un homme est descendu, s’est présenté comme un policier et m’a demandé mes papiers d’identité. Lorsque j’ai voulu savoir où était le problème, il m’a répondu que je lui avais fait une queue de poisson et que je l’avais insulté. J’ai insisté sur le fait que je ne le connaissais pas. C’est à ce moment que le second homme a placé un gyrophare sur le véhicule. Le badge que l’homme m’a montré était cassé.
J’ai senti que quelque chose n’allait pas, et je suis partie me réfugier dans un café du quartier. Ils m’ont poursuivie en voiture. L’un des deux hommes a commencé à vouloir m’intimider et m’insulter tout en me filmant avec son téléphone. Je lui ai retourné ses insultes. Lorsque j’allais remonter dans ma voiture, son compagnon m’a dit : ‘Tu ne partiras pas’ en tapant sur le capot.
Ensuite, ils m’ont attrapée par les poignets et m’ont traînée pour me forcer à monter dans leur voiture (…). Parce que c’est un policier, et que je suis une simple citoyenne, il a profité de son statut pour m’intimider et me terroriser. C’est un abus de pouvoir."

La femme précise ensuite avoir reçu un avis de recherche la concernant, elle et son véhicule personnel. "Je ne sais pas ce qui aurait pu m’arriver si je les avais suivis. Ces hommes auraient pu me faire n’importe quoi, j’ai eu très peur."

Des militantes LGBT agressées avec la complicité de policiers

Le 5 août, Rania Amdouni, une militante LGBT, a elle aussi été agressée verbalement et physiquement par une foule de personnes sur l’avenue Habib Bourguiba dans le centre-ville de Tunis, devant des forces de l’ordre qui restaient impassibles.


Des policiers gardant l’ambassade de France lui ont demandé ses papiers et l'ont interrogée : "Tu es une fille, un garçon ou entre les deux ?", question à laquelle Rania Amdouni a répondu que c’était écrit sur sa carte d’identité. "Ce policier incitait des passants à nous insulter et à nous frapper", raconte Rania sur son compte Facebook. "Nous avons reçu des coups de pieds, des gifles et des insultes homophobes. Un de mes amis a eu une hémorragie interne à cause des coups."

Rania Amdouni témoigne de son agression aux associations Roots et Damj ("Inclusion"), qui luttent respectivement contre les violences policières et pour les droits des femmes et de la communauté LGBT en Tunisie. Ses amies et elles exigent aujourd’hui d’obtenir la vidéosurveillance de l’ambassade de France et de l'hôpital dans lequel elle a passé un examen médical et où un agent de police l’aurait de nouveau frappée.

Ces violences se passent dans un contexte de luttes sociales pour les droits des femmes et des minorités sexuelles dans une Tunisie en pleine mutation. Votée en août 2017, la loi n° 58 du Journal officiel de la République (JORT) relative à l’élimination des violences à l’égard des femmes garantit "la prévention, la poursuite et la répression des auteurs de ces violences, et la protection et la prise en charge des victimes". Les violences en question peuvent être sexuelles, physiques et morales, économiques ou politiques.

"Le policier a fait tomber l’ordinateur et s’est giflé lui-même pour faire croire que je l’avais attaqué"


La veille, dans la soirée du 4 août, c’est l’avocate Nesrine Garneh qui avait été séquestrée et agressée dans un commissariat de police de la banlieue sud de Tunis. "Je veux effacer ce jour de ma vie", a-t-elle confié à la rédaction des Observateurs de France 24. Elle revient sur son agression :
 
Le 4 août, j’étais au tribunal de Ben Arous [gouvernorat au sud de Tunis, dont dépend la municipalité d'El Mourouj, NDLR] et mon client m’a appelée en urgence pour une affaire d'effraction de domicile dont il était victime. Nous nous sommes donc retrouvés au commissariat de Mourouj 5 pour y déposer plainte. Le chef du poste de police a refusé de prendre notre déposition, insistant qu’il connaissait la personne que mon client accuse d’effraction. Mais j’ai persisté à rester dans le poste de police. Ensuite, la femme que mon client accuse d’effraction est arrivée elle-même au poste, et le chef a ordonné qu’on dépêche un agent pour prendre sa plainte. À ce moment-là, j’ai rappelé au chef qu’il dépassait la loi en faisant cela, et je lui ai dit qu’il devra assumer sa responsabilité face au parquet dans ce cas, car j’allais signaler son comportement.
Dans cette vidéo du 4 août, l’avocate, encore sous le choc à l’hôpital des grands brûlés de Ben Arous, relate les circonstances de l’agression.
 
C’est là qu’il a commencé à me pousser violemment. J’ai tenté d’appeler quelqu’un, n’importe qui, pour prévenir de ma localisation. Il a fait tomber mon téléphone et l’a confisqué. Il m’a demandé ma carte professionnelle en menaçant de m’arrêter, mais j’ai refusé [en Tunisie, l’avocat est protégé par la loi et ne peut pas être arrêté dans le cadre de ses fonctions ; seule une plainte auprès du procureur peut être déposée, NDLR]. Le chef du poste m’a tirée, avec son adjoint, vers une pièce au fond du poste, loin des caméras de surveillance et de l’accueil. Ils m’ont enfermée dedans après avoir évacué et fermé le commissariat. À l’intérieur, le chef m’a coincée dans un coin et m’a poussée contre le mur à plusieurs reprises. Je n’ai pas arrêté de lui rappeler la loi et les maintes effractions qu’il était en train de commettre. Son adjoint m’a dit : "Tu veux que je te donne une raison pour t’arrêter ? On dira que tu as cassé ce PC et que tu m’as attaqué." Il a fait tomber l’ordinateur sur le bureau et s’est giflé lui-même. J’ai réussi à prévenir mon client lors d’un moment d’inattention des policiers mais j’ai été frappée à plusieurs reprises et je me suis évanouie. Lorsque je me suis complètement réveillée, le directeur de la brigade judiciaire, le chef du district de Ben Arous et des collègues de l’ordre des avocats étaient venus au poste. J’étais effondrée, je n’arrêtais pas de pleurer. Mes collègues m’ont accompagnée au district pour porter plainte.

L’ordre des avocats de Tunisie a protesté, le 6 août, au tribunal de Ben Arous en solidarité avec leur collègue.
 
Le lendemain, je suis allée au cabinet du procureur, mais ce dernier assure ne jamais avoir reçu l’examen médical de l'hôpital. A ce jour, nous attendons encore que les images de vidéosurveillance surgissent pour les ajouter au dossier de la plainte. Mon dossier médical a étrangement disparu le lendemain de l’agression. On m’a demandé de repasser l’examen mais j’insiste pour que le procureur prenne la déposition de la médecin qui m’a examinée. Je n’exclus pas qu’elle subisse aussi beaucoup de pression de son côté au vu de son jeune âge.

Le 5 août, le syndicat des forces sécuritaires a nié dans un communiqué toute implication dans les agressions de l’avocate Nesrine Garneh ainsi que dans celle de la femme à l’Aouina. De son côté, le ministère de l’Intérieur tunisien a annoncé le 6 août l’ouverture d’une enquête auprès de l’Inspection centrale des services du ministère de l’Intérieur.

La rédaction des Observateurs a tenté à de multiples reprises de joindre l'Inspection centrale ainsi que son porte-parole mais n'est pas parvenue à obtenir de réponse. Nous publierons une mise à jour lorsque celle-ci nous parviendra.

"Ce sont des agissements dignes de voyous et non d’agents des forces de l’ordre"


Madiha Jamal, membre du bureau national de Moussawet ("Égalité"), l’organisation des femmes du Parti des travailleurs, affirme que l’institution policière en Tunisie jouit d’une totale impunité concernant les violences faites aux femmes.
On a l’impression que soit une femme subit la violence directe de la police ou bien la même police ne prend pas les dispositions nécessaires lorsqu’une femme est agressée. Rania Amdouni a été agressée devant des agents de police de l’avenue la plus fréquentée du centre-ville de Tunis, et pourtant aucun d’entre eux n’a réagi !

Communiqué de Moussawet du 7 août en solidarité avec l'avocate Nesrine Garneh et dénonçant un "retour à l'Etat policier" en Tunisie.
 
Le policier a traîné la victime de l’Aouina de manière très violente. Quelles que soient les circonstances de l’arrestation, ce n’est absolument pas une manière de faire. Si c’est nécessaire, on la convoque au commissariat. Ce mode opératoire est humiliant. Ce sont des agissements dignes d’un voyou et non d’un agent des forces de l’ordre qui doit le respect à son insigne. Des pages de syndicats policiers ont publié des posts médisants sur la victime et sur l’homme qui l’a arrachée aux bras du policier. Ce dernier a été traité de tous les noms et menacé ouvertement. Ceci est révélateur d’une culture masculiniste qui n’a pas sa place dans le cadre de la loi.

Captures d’écran d’une publication Facebook du Syndicat des forces de l’ordre dans laquelle est identifié un homme ayant arraché la victime aux bras du policier en civil et ayant été menacé d’arrestation. La publication a été supprimée depuis.
Nous voulons que le parquet tunisien se mobilise pour ces actes de violence comme il se mobilise en 24 heures pour une publication sur Facebook [Le 14 juillet 2020, une internaute tunisienne a été condamnée à 6 mois de prison ferme pour avoir publié la parodie d’une sourate sur le thème de la pandémie de coronavirus, NDLR]. Le dénigrement du public masculin vis-à-vis des témoignages de ces victimes relève aussi de l’ignorance de la loi : si aujourd’hui, un homme met en cause la parole d’une victime, le lendemain il peut être violenté par un policier à son tour. On a besoin de comprendre qu’on est tous susceptibles d’être victimes un jour.

Entre le 30 mars et le 20 avril 2020, la Cellule d’assistance psychologique (CAP) disponible au numéro vert 80105050 et mise en place par le ministère tunisien de la Femme et de l’Enfant a reçu 2 111 appels de femmes violentées, dont 77 % par leur époux.

À ce jour, aucune donnée classée selon le genre concernant les violences policières n’est disponible en Tunisie.

Article écrit par Fatma Ben Hamad.