Depuis lundi, des manifestations contre la candidature à un troisième mandat d'Alassane Ouattara ont éclaté dans différentes villes ivoiriennes. Certaines à Daoukro et à Bonoua à quelques kilomètres d’Abidjan ont dégénéré en affrontements meurtriers et ont fait au moins quatre morts. Témoignages dans ces deux villes.
 
 
À Daoukro, "ville complètement paralysée"

Daoukro présente des airs de ville morte après plusieurs jours de manifestations et d’affrontements meurtriers entre des partisans de l’opposition et ceux du président Alassane Ouattara, qui se présente pour un troisième mandat.

Des marches pacifiques avaient été organisées lundi, dans le centre-ville de Daoukro. Mais les manifestations ont dégénéré le lendemain lors d’une contre-manifestation des partisans du pouvoir. Dans certains quartiers, des jeunes ont érigé des barricades d’autodéfense pour filtrer les populations selon leur obédience politique ou leur ethnie, malgré une forte présence militaire.

Plusieurs vidéos publiées sur Facebook et qui sont parvenues à la rédaction des Observateurs de France 24 montrent des scènes de violence dans lesquelles des individus ont été battus à mort avec des armes blanches. Plusieurs bâtiments et commerces ont été également brûlés et pillés.



Nana (pseudonyme), qui réside depuis plus d’un an à Daoukro, a constaté mercredi les dégâts des affrontements dans le centre-ville en rentrant à la maison depuis son travail. Depuis, elle n’a plus quitté son domicile.
 
Les commerces sont fermés. Personne ne sort. Dans les quartiers Baoulékro et Dioulakro, les jeunes ont placé des barricades avec du bois et sont munis d’armes blanches. Plusieurs magasins ont été pillés. Du coup, les gens ont peur de sortir. La ville est complètement paralysée et on ne sait pas pour combien de temps.

Daoukro est un fief du PDCI de Henri Konan Bédié [candidat lui aussi à la présidentielle, NDRL]. Mais il y a aussi des partisans du président Alassane Ouattara. Tout s’était pourtant bien passé lundi lors de la première manifestation. Mais c’est quand les partisans du parti au pouvoir ont voulu manifester aussi que cela a dégénéré.

Les jeunes ont été instrumentalisés par les hommes politiques. C’est assez dommage qu’on en arrive là. Qu’il y ait troisième mandat ou pas, il faut que les populations puissent vaquer à leurs occupations.

En 2010, j’étais à Abidjan lors de la guerre. J’ai vu des gens être brûlés. Je ne suis vraiment pas prête à vivre cela de nouveau. Les hommes politiques doivent prendre leur responsabilité et appeler au calme. Mais malheureusement, les manifestants ne sont pas prêts de baisser la garde.

Encore jeudi soir, des manifestants opposés au troisième mandat du président confiaient aux Observateurs de France 24 qu’ils ne quitteraient pas les rues tant qu’Alassane Ouattara ne renoncerait pas à son projet d’être candidat.

"J’ai surveillé ma maison toute la nuit pour protéger ma famille"

Mamadou (pseudonyme), qui vit dans le centre-ville, dans le quartier "Gravier d’or" à quelques mètres de la résidence de Henri Konan Bédié, affrme qu’il a dû monter la garde toute la nuit pour protéger sa maison.
 
Jeudi, nous n’avons pas pu dormir jusqu’au petit matin. Les manifestants rentraient dans les maisons pour les piller. Moi, j’ai surveillé ma maison toute la nuit pour protéger ma famille.

Beaucoup de maisons ont été brûlées et détruites. Ce matin, les dégâts matériels sont énormes. Et c’est la responsabilité des hommes politiques qui montent les populations les unes contre les autres avec des messages de haine. Actuellement, il y a un calme précaire.

À Daoukro, les affrontements ont fait trois morts selon une source sécuritaire interrogée par l’AFP.

Photos des dégâts prises à Daoukro par notre Observateur Armand.
 
Un commissariat saccagé à Bonoua, dans le Sud


À Bonoua, ville située à une soixantaine de kilomètres à l’ouest d’Abidjan, une manifestation des partisans du Front populaire ivoirien (FPI), le parti de Laurent Gbagbo, a dégénéré jeudi et fait un mort après une répression policière. En représailles, des manifestants ont incendié le commissariat de la ville et kidnappé son commissaire.

Dans des vidéos qui montrent le commissaire pris à partie par des manifestants surexcités, on peut entendre une personne intimer l’ordre de le tuer alors que d’autres implorent la clémence de la foule.



Selon Serge Kpélé, secrétaire national du FPI dans la région du Sud-Comoé dont fait partie Bonoua, contacté par notre rédaction, le commissaire a finalement eu "la vie sauve parce qu’il a été extirpé de la foule et a été conduit à la cour royale de la ville". Il précise que "jusque là, la manifestation avait été pacifique".

L’information a été confirmée dans un communiqué par Bleu Charlemagne, le porte-parole de la police, qui a ajouté lors d’une intervention à la RTI, la télévision nationale : "58 personnes ont été interpellées. C’est une chasse à l’homme qui a été perpétrée à Bonoua. Les forces de l’ordre ne sauraient tolérer d’aucune façon ces dérives."

Armand (pseudonyme), un témoin, raconte :

Les manifestations ont commencé jeudi à 7 heures. Les manifestants ont brûlé des pneus sur la route et saccagé des conteneurs pour empêcher les forces de l’ordre de passer. Ils leur lançaient des pierres. La police a usé de gaz lacrymogènes. Elle a lancé les gaz dans les cours des maisons. Des jeunes ont ensuite pris d’assaut le commissariat. Mais je n’étais plus sur place à ce moment-là.

Bonoua est un fief du Front populaire ivoirien (FPI), le parti de Laurent Gbagbo. C’est la ville de Simone Gbagbo, l’ex-première dame qui est une Abouré, l’ethnie majoritaire dans la ville. Vendredi, le calme était revenu, même s’il y a des policiers un peu partout. Les gens ont repris leurs activités.

Le 6 août, Alassane Ouattara a annoncé vouloir se représenter à sa propre succession, après le décès de son dauphin, Amadou Gon Coulibaly, d’un malaise cardiaque. Le chef de l’État ivoirien avait pourtant exprimé en mars sa volonté de transférer le pouvoir au terme de son deuxième mandat.

Bien que la Constitution ivoirienne limite à deux le nombre de mandats présidentiels consécutifs, Alassane Ouattara considère que l'adoption d'une nouvelle Loi fondamentale en 2016 l'autorise à se porter à nouveau candidat. Ce que ses opposants contestent.

Des incidents ont également été signalés à Abidjan, la capitale économique, où la police ivoirienne a dispersé et interpellé des manifestants. La situation est de plus en plus tendue à l’approche du scrutin présidentiel du 31 octobre. En 2010, la crise postélectorale avait fait 3 000 morts.

Article écrit par Hermann Boko @HermannBoko.