Depuis la mi-juillet, les pluies torrentielles qui ont entraîné des inondations ont endommagé plus d’une centaine de bâtiments historiques dans la vielle ville de Sanaa, dans le nord du Yémen. Sur les réseaux sociaux, plusieurs internautes dénoncent une négligence qui dure depuis des années et appellent l'Unesco à l’aide.

Les inondations qui frappent le Yémen depuis la mi-juillet ont fait plus de 170 morts et touché plus de 1 200 familles. Dans la vieille ville de Sanaa, classée au patrimoine mondial de l’Unesco, pas moins de cinq bâtiments se sont complètement effondrés. Des centaines de maisons ont également été endommagées sur ce site historique par des pluies soudaines et beaucoup plus fortes que d’habitude à cette période de l’année, selon nos Observateurs à Sanaa.

Depuis 2014, le Yémen est secoué par une guerre civile opposant les houthis formés par des chiites, soutenus par l’Iran, au gouvernement sunnite du président Abd Rabbo Mansour Hadi, exilé à Riyad, reconnu par la communauté internationale. À ce titre, les houthis, qui dirigent la ville de Sanaa depuis 2015, ne reçoivent pas de financement international, car leur gouvernement n’est pas considéré comme légitime.


Une partie des murs de la vieille ville de Sanaa n’a pas pu résister aux torrents. Vidéo envoyée par notre Observateur Ali Al Sinidar.

La plupart des maisons de ce site historique forment des centaines de constructions en pisé. Elles ont été bâties au cours du XIe siècle à partir de briques de boue séchée. Cent six mosquées, douze hammams et 6 500 maisons sont construites dans cette zone. Cette région habitée depuis plus de 2 500 ans est classée dans la liste de l’Unesco du patrimoine mondial de l’humanité depuis 1986. Mais depuis le début de la guerre dans le pays en 2015, l’Unesco a classé la vieille ville de Sanaa sur la liste du patrimoine mondial en péril.

Pas moins de cinq maisons dans la vieille ville de Sanaa n’ont pu supporter les torrents qui ont frappé le lieu. Photos envoyées par Ali Al Sinidar.

"Faute de moyens pour entretenir leurs maisons, plusieurs habitants ont préféré abandonner la vieille ville"

Ali Alsinidar, 30 ans, est un photographe et activiste qui habite dans le vieux quartier de Sanaa, comme ses arrière-grands-parents avant lui. Il a documenté en images les dégâts causés par les inondations :
 

Les fortes pluies durant les dernières semaines ont laissé des centaines de famille sans abri. Des centaines de foyers dans le quartier ont été gravement endommagés vu qu’ils n’ont pas bénéficié d’entretien depuis des années. Même avant la guerre, l’instance générale de sauvegarde des villes historiques ne s’est contentée que de quelques petits chantiers de peinture et de maintenance.

La pluie cette année est tellement forte que les maisons vétustes n’ont pas pu le supporter. Le nombre de maisons à risque d’effondrement dans la vieille ville s’élève à plus de trois cents : il y a des fissures dans le toit et l’eau coule de partout car ces édifices sont construits à partir d’argile.

La guerre et la pauvreté n’ont pas laissé aux propriétaires les moyens pour entretenir leur habitat, et donc plusieurs habitants ont préféré quitter le lieu. Des bâtiments historiques se sont effondrés tel que la maison du grand poète Abdallah Bardouni. Nous avons des angoisses concernant notre patrimoine culturel, c’est une véritable catastrophe.

La maison du poète Abdallah Bardouni transformée en ruines à cause des inondations.

"Nous fournissons des bâches en caoutchouc pour arrêter l’écoulement d’eau"

Face à cette crise, Ali Alsinidar a lancé une initiative citoyenne baptisé "Fik El Kheer" ("Apporter les bienfaits" en français) pour collecter des dons et réparer les maisons endommagées avec les moyens du bord :
 

Après avoir documenté les dégâts des inondations dans la vieille ville, j’ai remarqué que des centaines de foyers nécessitent un entretien urgent. C’est pour cela que j’ai lancé cette initiative. Il y a eu quelques bonnes réactions et une banque de développement yéméno-koweïtienne a accepté de financer ces rénovations. Nous avons réussi à fournir des bâches en caoutchouc pour arrêter l’écoulement d’eau à partir des toits de maisons afin que les résidents ne se trouvent pas obligés de les quitter.
Nous exhortons l’Unesco et l’instance publique des sites archéologiques à présenter en urgence un plan pour préserver la vieille ville de Sanaa de l’effondrement.

Ali Alsinidar a distribué des bâches en caoutchouc pour qu'elles soient posées sur les maisons endommagées dans le cadre de l'initiative "Fik El Kheer". Photos envoyés par Ali Alsinidar.

"C’est triste de voir une partie de notre histoire s’effondrer devant nos yeux"


La vidéo de l’effondrement de la maison de la famille Asda, connue dans le quartier car habitant près de la Grande Mosquée de la vieille ville, est devenue virale sur les réseaux sociaux. On y voit cette maison gravement endommagée par les fortes précipitations.



Nassim Mohamed, 33 ans, affirme que cette maison qui appartenait à son arrière-grand-père est abandonnée depuis huit ans :
 
Depuis des années, ce monument a été laissé à son destin inéluctable sans aucun entretien, ni de la part de ma famille ni de la part des autorités. L’administration de sauvegarde du patrimoine empêche les propriétaires dans les vieux quartiers de faire des modifications sans pour autant assurer l’entretien nécessaire [afin de préserver l’authenticité des lieux, et ne pas faire de travaux contraires à la physionomie des bâtiments, NDLR].

Je n’avais jamais vu des pluies aussi fortes jusqu’à cette année. Cependant, si on était dans un véritable Etat, nous aurions pu bien gérer ces inondations. Je ne comprends également pas comment l’Unesco peut regarder une ville historique s’effondrer sans rien faire. C’est vraiment triste de voir une partie de notre histoire s’écrouler devant nos yeux.

L’Unesco a déjà annoncé avoir lancé des restaurations d’urgence de quarante bâtiments de la vieille ville en employant notamment une centaine de jeunes locaux.

Interrogée par l’AFP, Doaa al-Wassiei, responsable au sein de l'Autorité de sauvegarde des villes historiques du Yémen, s’est dit attristée par la situation :

"Les dommages s'expliquent aussi par des années de négligence et de manque d'entretien. Sanaa est en train de fondre littéralement. Les bombardements qui ont frappé les vieilles maisons ont fragilisé leurs fondations. La pluie est venue anéantir ce qui restait. Certes, les budgets sont limités en raison de la guerre, mais il s'agit de notre identité et, tout comme nous défendons notre pays, nous devons défendre notre identité."

Article rédigé par Omar Tiss.