Le monument de la tour de Galata est l’un des principaux marqueurs du paysage stambouliote et attire de nombreux visiteurs chaque année. Cette tour médiévale a pourtant été le théâtre, mi-août, de travaux de restauration jugés peu délicats. Dans une vidéo amateur partagée par la municipalité d’opposition, des ouvriers démolissent un pan de mur au marteau piqueur.

Dans le quartier historique d’Istanbul, capitale économique de la Turquie, se dresse la tour Galata, un monument historique érigé au XIVe siècle par les Génois, qui avaient alors installé une colonie dans la zone. Tour à tour utilisée comme poste d’observation, tour astronomique ou prison dans les siècles qui ont suivi, elle est aujourd’hui une attraction touristique majeure et accueille des milliers de visiteurs chaque année.

Le 12 août, alors que des travaux mandatés par le ministère de la Culture et du Tourisme étaient en cours dans l’édifice, une vidéo montrant des ouvriers abattre un mur en pierre au marteau piqueur a beaucoup choqué les internautes et la municipalité d’opposition.

Mahir Polat, directeur du département patrimoine de la métropole d’Istanbul (IBB), dirigée par le Parti républicain du peuple (CHP, laïc, centre-gauche), a publié la vidéo sur Twitter avec le message suivant :
 
J’attire immédiatement l’attention des autorités compétentes sur les pratiques incroyables qui se déroulent dans la tour Galata, l’un des monuments historiques les plus importants d’Istanbul. Les équipes du département patrimoine de la municipalité se sont rendues sur place pour surveiller et faire immédiatement cesser ces pratiques criminelles.


Il a ensuite déclaré que lui et son équipe n’avaient pas été autorisés à visiter le chantier et a publié des documents semblant indiquer que les travaux ont été lancés avant qu’une autorisation n’ait été demandée au Comité de conservation du patrimoine culturel. Le document partagé par Mahir Polat est une demande d’autorisation pour les travaux de rénovation datée du 12 août, soit le jour de la publication de la vidéo.


La tour Galata est l’objet d’un conflit entre le gouvernement national et les autorités municipales d’Istanbul depuis l’élection d’Ekrem Imamoglu à la tête d’Istanbul le 23 juin 2019. Ce candidat de l’opposition laïque du CHP a battu l’ancien Premier ministre Binali Yildirim dans une ville tenue depuis 1994 par le parti islamo-conservateur au pouvoir, l’AKP.

Le gouvernement a tenté de reprendre la gestion du monument au moment de son élection et l’a obtenue après une longue bataille judiciaire, en avril 2020. Désormais gérée par le ministère de la Culture, la tour de Galata subit des travaux de rénovation avant sa réouverture au public en septembre 2020.

"L'histoire se plaint à nouveau de nous", regrette cet internaute qui superpose une image de la tour Galata de nuit et une capture d'écran de la vidéo des travaux. 
 
Des sanctions prévues

Face au scandale généré par ces images, le ministre de la Culture Mehmet Nuri Ersoy a réagi et déclaré que :
 
Les allégations circulant sur les réseaux sociaux et affirmant que "les murs de Galata s’effondrent" sont fausses. Les parties qui ont été démolies sont des parties construites ultérieurement et celles-ci endommageaient la tour de Galata." Mais il n’a pas pour autant approuvé les méthodes visibles sur la vidéo expliquant que : "les sanctions nécessaires seront infligées à l’entreprise concernée.

Le ministère a par la suite précisé que l’objectif des travaux était de démolir des structures récentes, des bureaux et un restaurant, aménagés à l’intérieur de la tour, pour les remplacer par un musée.
 
Des vibrations mauvaises pour "la santé de la tour"

Selon Oktay Özel, directeur des projets de patrimoine culturel auprès de la municipalité, le principal problème réside dans l’utilisation des marteaux piqueurs : "Les vibrations et les dégâts pouvant être créés ne sont pas appropriés si l’on veut préserver la ‘santé’ de la tour", a-t-il déclaré, cité par le média proche du gouvernement Milliyet

Le député d’opposition Turan Aydogan (CHP) a abordé le sujet jeudi 13 août à l’Assemblée nationale, soulignant que la Turquie est riche d’un très important patrimoine culturel mais que de nombreux sites ont été considérablement dégradés suite à de prétendues "restaurations". Il a notamment pris pour exemple "la restauration du château de l’île Ocakli des Génois, le musée archéologique d’Hatay, les mosaïques romaines et le plafond de verre du palace d’Ishak Pasha" avant d’interroger le gouvernement sur les compétences en la matière de l’entreprise mandatée.

Cet internaute a repris dans un photomontage des cas connus de restaurations jugées "ratées" de monuments historiques turcs. 

Selon le média d’opposition Bianet, l’entreprise mandatée pour réaliser ces travaux appartient à Sevilay Tuncer Uludag, une architecte anciennement membre du parti au pouvoir (AKP) siégeant au conseil d’administration de la province d’Istanbul. Celle-ci aurait remporté de nombreux appels d’offres ces dernières années, notamment pour des travaux de restauration mandatés par le ministère de la Culture.
 

"Les travaux ne sont pas confiés aux plus compétents mais à ceux qui ont le bon réseau"

Notre Observateur Devrim K. (pseudonyme), administrateur du compte Twitter Cirkin Istanbul (Istanbul la moche), documente depuis plusieurs années les erreurs architecturales et urbanistiques dans la plus grande ville de Turquie. Il a répertorié de nombreux cas de restaurations "ratées" par le passé.
 
C’est triste mais quand j’ai vu la vidéo je n’étais pas vraiment surpris, on sait que ce genre de chose arrive. Mais c’était quand même rageant de voir la façon brutale dont travaillent ces ouvriers, ils ne portaient même pas de casque de sécurité. On dirait une scène filmée dans les maisons sans permis de construire, alors qu’il s’agit d’un joyau de la ville. C’est vraiment un scandale, on devrait y faire travailler les meilleurs architectes et les meilleurs artisans.

Ce n’est pas la première fois que des travaux de restauration du patrimoine sont effectués de cette manière, avec parfois des résultats catastrophiques, mais pour une fois, on a pu voir en vidéo comment le mal est fait.

Un "classique de la restauration en Turquie" selon Devrim K. : le passage français à Istanbul, dont la restauration inclut une surélévation moderne selon lui irrespectueuse du patrimoine et de mauvais goût. 
 
Tout cela arrive parce que les travaux ne sont pas confiés aux personnes les plus compétentes, mais à celles qui ont le bon réseau, comme certains le soulignent avec l’entreprise qui s’occupe de la tour Galata, dont la patronne est liée au parti au pouvoir. Le résultat c’est que notre patrimoine perd son âme au fur et à mesure des rénovations. Quand je rentre dans une ancienne mosquée rénovée, je ne sens pas que c’est un monument historique, l’atmosphère qui fait son charme a disparu.

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