Depuis jeudi 6 août, une marée noire provoquée par un vraquier menace les côtes du sud-est de l’île Maurice. Très vite, des milliers d’habitants se sont mobilisés en fabriquant des boudins flottants pour canaliser la marée. Tantôt remplis de canne à sucre, et tantôt… de cheveux.

Dans le sud-est de l’île Maurice, c’est la course contre la montre pour nettoyer le lagon couvert par une gigantesque nappe de pétrole depuis le 6 août, à hauteur de Pointe-d’Esny. C’est dans ce village très touristique que le vraquier japonais Wakashio en partance pour le Brésil a échoué le 25 juillet.

Des fissures au niveau des cales du navire ont provoqué des fuites d’hydrocarbures et une grande marée noire. Selon l’ONG locale Eco-Sud qui milite pour la préservation de la biodiversité, la nappe d’huile lourde s’est étendue le long de la côte sur près de 15 à 20 km.

Dimanche soir, le Premier ministre mauricien, Pravind Jugnauth, a déclaré qu’il n’y avait plus de fuite d’huile lourde. Mais près de 1 000 tonnes d’hydrocarbures sur les 4 000 que contient le navire se seraient déversées dans les eaux territoriales. Un peu plus tôt, le gouvernement avait exprimé son incapacité à renflouer le navire et a demandé l’aide de la France.

"Une quarantaine de kilomètres de boudins ont été fabriqués par les populations"

Mais sans attendre, les populations riveraines se sont mobilisées avec des moyens de fortune pour limiter les dégâts sur les plages. Fabrice d’Unienville, chef d’entreprise, a grandi à Pointe-d’Esny. Avec son jeune frère, il fait partie des volontaires de la première heure.
 
Nous sommes arrivés vendredi matin très tôt. C’était un choc quand nous avons vu les dégâts dans le lagon.

Nous avons très vite eu l’idée de fabriquer des boudins à partir de pailles de canne à sucre, qui est disponible en quantité sur l'île. Les pailles de canne à sucre sont enroulées dans une sorte de toile perforée. Et nous utilisons du plastique et des bouchons pour faire flotter le boudin sur l’eau. Cela nous a servi à canaliser l’huile lourde pour qu’elle puisse être pompée.

Au départ, on était un groupe d’une vingtaine de personnes. Mais très vite, nous avons été rejoints par des centaines de personnes. Actuellement en mer, nous sommes à peu près 200 actifs sur le seul site de Mahébourg [un village également touché par la marée noire, NDLR]. Mais le week-end, il y avait presque 1 000 à 1 500 personnes qui fabriquaient des boudins sur la plage. Près d’une quarantaine de kilomètres de boudins ont été fabriqués par les populations.

Les entreprises privées qui exercent dans le port ont mis à notre disposition des Cubitainer pour qu’on puisse y déverser le pétrole. C’est une mobilisation citoyenne assez inédite et exceptionnelle. L’île Maurice n’a jamais connu une catastrophe écologique de cette ampleur. Les pêcheurs et ceux qui organisent les balades touristiques en mer ont mis à disposition leurs bateaux. Ils avaient déjà été affectés par le Covid-19 et la crise touristique qui a suivi avec la fermeture des frontières. Mais ils seront encore touchés durement par cette marée noire qui menace la biodiversité de l’Ile. Ce n’est que le début. Et le nettoyage risque d’être long.
 
Des cheveux pour fabriquer des boudins
 
Pour lutter contre la marée noire, aucune idée n’est de trop. Ainsi, Joanna Bérenger, une députée du parti de l’opposition Mouvement militant mauricien (MMM) a émis l’idée de fabriquer des boudins à partir de cheveux.

L’élue politique a donné le ton en coupant ses propres cheveux, puis en postant le cliché sur les réseaux sociaux. Elle explique à notre rédaction :
 
Les cheveux permettent d’absorber énormément d’huile et c’est dans cette optique que j’ai moi-même coupé mes cheveux pour encourager les gens à le faire. Les cheveux ont une capacité d’absorption très importante. Un kilo de cheveux peut absorber jusqu’à huit litres d’hydrocarbure. Et cela a fait ses preuves.


Quoique farfelue, la technique a été inventée par Phil McCrory, un coiffeur en Alabama. Elle a été notamment utilisée en 2010 pour tenter de contenir le pétrole qui s’échappait dans le golfe du Mexique lors de la marée noire après l’explosion de la plateforme Deepwater Horizon aux États-Unis.

La technique n’est pas encore utilisée sur place. Les boudins de cheveux pourraient cependant servir dans les dernières étapes de nettoyage du lagon. Des collectes de cheveux ont été lancées à travers l’île.

Selon Fabrice d’Unienville, l’activisme des populations aurait permis d’absorber au moins 500 m3 d’hydrocarbures des eaux. Et selon les autorités, environ 510 tonnes ont été pompées des réservoirs du bateau. Mais avec la houle et des eaux de plus en plus agitées, le navire menace de se briser en deux.

Quelques photos de la mobilisation citoyenne ppur lutter contre la marée noire. Crédit : ONG Eco-Sud

Ce n’est pas la première fois qu’un navire s’échoue au large de l’île Maurice. En juin 2016, le MV Benita, un vraquier libérien, avait fait naufrage dans cette même région. Mais selon Sébastien Sauvage, directeur de l’ONG Eco-Sud, "la réaction avait été rapide car le volume de carburant transporté était beaucoup plus faible (125 tonnes). Aujourd'hui, la situation est différente et beaucoup plus grave car plus de 1 000 tonnes d'hydrocarbures se sont déversées dans le lagon. Nous n'avons pas de recul mais les dégâts constatés sont réels.”

La région abrite plusieurs réserves naturelles comme le parc marin de Blue Bay et la réserve naturelle de l’île aux Aigrettes. La mobilisation citoyenne de grande ampleur tente d’éviter que cette biodiversité préservée ne soit durement touchée par la marée noire.

Article écrit par Hermann Boko