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Cinq jours après l’explosion survenue en plein cœur de la capitale libanaise Beyrouth, des vidéos prétendent prouver que la détonation est le fait de missiles de guerre. Le gouvernement libanais avance que l’explosion a été déclenchée par l’incendie d’un stock de produits chimiques, mais le président de la République Michel Aoun a évoqué l’hypothèse d’une bombe ou d’un missile. Surfant sur cette confusion, de nombreux internautes ont partagé des images manipulées montrant des "missiles" frapper le port de Beyrouth.

Dans les heures et les jours qui ont suivi la double explosion au port de Beyrouth, le 4 août, des théories sur la cause de l’incident ayant fait plus de 220 morts et 7 000 blessés se sont répandues sur les réseaux sociaux. Le président américain Donald Trump a par exemple avancé que des généraux lui auraient parlé "d’une sorte de bombe", mais les représentants du Pentagone ont nié avoir de telles informations.

Le président libanais Michel Aoun a déclaré le 7 août que les autorités ne savaient pas exactement ce qui avait déclenché la double explosion : "Il est possible que cela ait été causé par la négligence ou par une action extérieure, avec un missile ou une bombe". Ce dernier a sollicité l’aide de la France pour déterminer s’il y avait des avions ou des missiles dans l’espace aérien libanais au moment de l’explosion.

Ces hypothèses viennent jeter un doute sur la version officielle, qui affirme qu’un incendie aurait touché 2 750 tonnes de nitrate d'ammonium stockés dans l'un des hangars du port, causant une double explosion dévastatrice.
 
Des vidéos manipulées

Certaines vidéos semblent, à première vue, montrer un objet s’abattre sur le hangar au moment de l’explosion.

Une vidéo prétend notamment montrer le supposé missile grâce à de soi-disant images thermiques. Sur Facebook, une version de cette vidéo a récolté plus de 600 000 vues.

Cet internaute au publié des images manipulées graphiquement de l’explosion de Beyrouth sur Twitter le 6 août, affirmant que ces images thermiques montrent un missile frapper le port.

Un missile a été ajouté sur cette vidéo, publiée sur Youtube avant d’être supprimée. Avec un ralenti, on voit plus clairement que le missile est un faux rajouté par-dessus l’image.

L’agence Associated Press a expliqué comment cette vidéo avait été manipulée :
 
En regardant la vidéo image par image, le missile semble plié au milieu et a une apparence grossière. Quand le missile s’approche de sa cible, sa taille et son angle ne changent pas. À la 8ème seconde, le missile disparait avant de s’approcher et de frapper quoi que ce soit.
 
En mettant côte à côte cette vidéo et la vidéo originale, publiée sur Twitter, la manipulation devient évidente.
Le 6 août, le journaliste d’investigation Jake Godin a publié une vidéo de comparaison entre les versions originale et manipulée.

Depuis, les plateformes Facebook et Twitter ont indiqué que plusieurs publications reprenant cette vidéo étaient fausses ou manipulées.

Une autre vidéo a été manipulée pour y ajouter un missile, comme le rapporte le média de vérification américain Snopes.

À gauche, une capture d’écran de la vidéo amateur montrant l’explosion de Beyrouth. À droite, l’image manipulée sur laquelle une image de missile a été superposé à la vidéo originale. L’internaute commente : "c’était purement l’attaque d’un missile".
 
Une attaque nucléaire ?
 
Certains ont également affirmé que la forme du nuage ayant suivi l’explosion indique qu’il s’agissait d’une attaque nucléaire.

Un internaute déclare sur Twitter le 4 août que l’explosion de Beyrouth ressemble à celle d’une bombe nucléaire.

Ces allégations ont rapidement été réfutées par des experts en la matière. Ces derniers ont détaillé sur Twitter que la couleur rouge de l’explosion était trop froide pour être de nature nucléaire et ressemblait davantage à une explosion de nitrate d’ammonium. L’explosion n’a pas non plus produit de flash de lumière aveuglant, pourtant caractéristique des détonations nucléaires.
Martin Pfeiffer, doctorant à l’Université du Nouveau Mexique a publié un fil sur Twitter pour décrypter la couleur de l’explosion de Beyrouth, selon lui incompatible avec l’hypothèse d’une bombe nucléaire.

“Il n’y a rien qui ressemble à quoi que ce soit de nucléaire, et beaucoup de choses qui ressemblent à une explosion de nitrate d’ammonium", a déclaré à l’AFP Jeffrey Lewis, expert sur la non-prolifération des armes atomiques à l’Institut d’études internationales Middlebury de Monterey, aux États-Unis.

Un site internet connu pour ses publications régulières de théories du complot infondées, Veterans Today, a publié un article prétendant, à tort, que l’explosion était une attaque nucléaire perpétrée par Israël.

Pour appuyer sa démonstration, le site a accompagné l’article d’une photo "non retouchée et authentique" prétendant montrer un missile dans le ciel. La photo était en fait la capture d’écran d’une vidéo et une analyse détaillée de la vidéo a permis de montrer que le "missile" était en fait… un oiseau.

Une photo prétendant montrer un missile au-dessus de l’explosion de Beyrouth. Dans une autre vidéo, il est clair que ce "missile" est en fait un oiseau.

D’autres internautes ont partagé la vidéo de drones dans le ciel, suggérant que l’un d’eux aurait pu larguer une bombe sur Beyrouth. Sauf que cette vidéo avait déjà été publiée sur les réseaux sociaux au moins cinq jours avant l’explosion et aurait été tournée dans le village libanais de Houla dans le sud du pays.
À gauche, un internaute affirme le 4 août sur Twitter que "quelqu’un a publié ceci en disant que c’était la preuve que le Liban avait été attaqué par un missile". À droite, la même vidéo publiée le 30 juillet avec, en légende : "deux drones israéliens volent au-dessus du village de Houla".
Une autre photo prétend montrer des drones voler au-dessus du port de Beyrouth au moment de l’explosion. Mais cette photo est en fait la capture d’écran manipulée d’une vidéo publiée sur Twitter le 4 août. Dans la vidéo originale, les marques noires visibles dans la capture ne sont pas visibles.

À gauche, une vidéo publiée le 4 août montrant le moment de l’explosion à Beyrouth. À droite, une capture d’écran manipulée graphiquement prétendant montrer des drones survoler le site, avec les marques noires mises en avant.
 
Conclusion

Des vidéos amateur montrant l’explosion sous différents angles ne montrent pas la moindre preuve d’une attaque de missile.

Une vidéo publiée sur Twitter le 4 août montre l’explosion sous plusieurs angles. Si des oiseaux sont visibles dans la vidéo tout à gauche, à la 9ème seconde, il n’y a aucun missile dans ces images.

Vendredi 7 août, les autorités ont arrêté 16 personnes dans le cadre d’une enquête sur l’explosion. Parmi eux se trouvent des responsables du port, des douanes ou encore des ouvriers de maintenance qui pourraient avoir des informations sur le matériel explosif stocké dans l’entrepôt.

Article écrit par Pariesa Young