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Depuis le mois de mai, des habitants du nord-est de la Syrie constatent la diminution visible du niveau de l’eau de l’Euphrate. Ce fleuve historique a ses sources en Turquie et irrigue tout le nord syrien. Les villageois de la région kurde autoproclamée autonome, contrôlée par les Forces Démocratiques Syriennes, accusent les autorités turques d’utiliser des barrages pour monopoliser la précieuse ressource.

L’eau de l’Euphrate avait rarement été filmée à un niveau aussi bas : dans des vidéos relayées sur les réseaux sociaux, des habitants du nord-est de la Syrie commentent l’état du fleuve réduit à un ruisseau dans certaines régions.

“Aujourd’hui, la Turquie a coupé l’Euphrate”, annonce l’auteur d’une vidéo tournée le 29 juin près de Raqqa et largement partagée depuis début juillet. “Nous marchons et nous marchons, vers le vide. L’eau est coupée à tous les Syriens. Voici ce qui reste de l’Euphrate”.


La région connaît bien une baisse continue du niveau de l’eau depuis la fin des années 1990. En cause, un projet turc géant d'hydroélectricité baptisé “Anatolie du sud-est” (GAP). Le GAP comprend 22 barrages et 19 centrales hydroélectriques exploitant les eaux du Tigre, qui irrigue entre autres l’Irak, et l’Euphrate, source d’eau essentielle à la Syrie et l’Irak. Le plus grand barrage du projet, le barrage Atatürk, est placé sur l’Euphrate.

Les barrages turcs placés sur l’Euphrate et le Tigre ont une capacité totale de 60 km3 d’eau. Le projet turc GAP prévoit de consommer jusqu’à 22 km3 par an, ce qui réduit considérablement la part syrienne et irakienne des eaux du fleuve. Graphique du Centre national pour la gestion des ressources en eau en Irak.
 
L’Euphrate traverse ensuite la frontière syrienne pour atteindre respectivement les barrages de Tichrine (situé dans le district de Manbij, en amont du barrage de Tabqa), de Tabqa (situé dans la province de Raqqa, au sud de Manbij) et d’Al Baath (à 20 km au nord de Raqqa) dans le nord-est du pays. Depuis 2017, les trois barrages sont sous le contrôle de l’Administration autonome du Nord et de l'Est de la Syrie, portée par les forces kurdes des FDS.

Cette carte montre les trois barrages placés sur l'Euphrate en Syrie : le barrage de Tabqa, de Tichrine et de Al Baath. Ils sont tous sous contrôle des Forces Démocratiques Syriennes (FDS).
 
Dans cette vidéo postée le 22 juillet sur la page d’information locale “L’oeil de l’Euphrate”, un pêcheur de Deir Ezzor explique que l’eau du fleuve diminue quotidiennement. “L’eau arrivait jusqu’aux niveau des arbres [il indique l’endroit]. Tout cela a disparu aujourd’hui et nos récoltes en souffrent beaucoup”, explique-t-il.

En avril, le flux moyen de l’Euphrate en provenance de Turquie était 200 m3/s, c’est à dire 300 m3/s de moins que ce que prévoit la convention entre les deux pays, a affirmé l’Administration autonome générale des barrages au quotidien Asharq Al Awsat.

L’Euphrate, un fleuve au centre des conflits

L'Euphrate est considéré par les lois internationales comme un fleuve international car il traverse plusieurs états. Ce dernier a historiquement fait l’objet de conflits entre les trois pays concernés. En 1987, un accord temporaire a convenu que la Turquie, qui accueille la source du fleuve, accorderait un minimum de 500 m3/s de flux d’eau aux autorités syriennes, qui partageraient à leur tour un flux similaire avec l’Irak.

Cet accord a tenu, en pratique, jusqu’en 2012. Lorsque le régime syrien ne contrôlait plus la région nord-est, les coupures d’eau sur la rive syrienne de l’Euphrate ont commencé à se faire plus régulières. Après que les FDS aient repris le contrôle sur la région en octobre 2017, le flux des eaux au barrage de Tichrine a baissé de 690m3/s en janvier à 226 m3/s en décembre, selon un rapport de 2017 par le canton de Jazeera de l’administration autonome kurde du nord-est de la Syrie.
 

“Les paysans ne peuvent pas s’offrir le coût d’un puits pour sauver leurs récoltes”


Au sud du barrage d’Al Baath, le long de l’Euphrate, les agriculteurs et les pêcheurs de Raqqa craignent que les récoltes ne résistent pas à l’été particulièrement chaud dans cette zone bien éloignée de la mer Méditerranée, où les températures grimpent jusqu’à 50°c.

La rive de l'Euphrate à Gharanij, dans la province de Deir Ezzor au sud du pays. Vidéo envoyée par Ibrahim Hassin.

Khalaf Al Khater est un agriculteur de Al Karamah, une petite ville située à 26 km au sud de Raqqa. Revenu de Turquie pour aider sa mère et ses soeurs à cultiver leurs champs, le jeune homme ne sait pas comment sa famille survivra à la sécheresse :
 
Cela fait déjà 25 jours que les eaux du fleuve ont visiblement baissé. Les stations d’extractions des eaux d’arrosage ne peuvent plus alimenter les terres agricoles et donc nos récoltes de coton, sésame, maïs et d’épeautre en sont dépourvues.

D'habitude nous semons en mai et récoltons à l’automne. Quasiment toutes nos plantes en sont endommagées puisque la chaleur extrême assèche la terre. L’eau s’est interrompue soudainement en mai. Nous comptons des milliers d'hectares de terres assoiffées.

Les agriculteurs ayant de faibles ressources ne peuvent pas s’offrir le coût du puits pour sauver leurs récoltes. Ceci peut coûter jusqu'à 400$ (337 €), sans compter le moteur qui en coûte 300$ (252 €), or le revenu moyen d’un paysan est autour de 50$ (42€).
Quant à l’électricité, elle est tombée de 10h à 6h ou 4h interrompues par jour (par exemple, de 6h à 8h et de 22h à minuit), plusieurs habitants se sont abonnés à une fournisseur privé monnayant 3500 livres syriennes (5,75€) par mois.

Nous sommes obligés d’acheter des blocs géants de glace, dont l’un coûte 4000 livres syriennes (6,73€). La demande est très forte pour ce produit. La dernière fois que je suis allé en chercher à l’usine, il y avait une queue d’une centaine de personnes.
 
Cette vidéo a été tournée au village de Al Sh’heel, situé à 45 km de Deir Ezzor. Le paysan se réjouit d’avoir payé seulement 1500 livres syriennes (2,48€) pour le bloc de glace.
 
Les populations de poissons ont aussi largement diminué : un de mes amis pêcheurs a abandonné sa profession pour devenir charpentier car il ne pouvait plus supporter sa famille.

“Cette privation turque nous tue à petit feu”


Ibrahim Hassine, 30 ans, est un agriculteur et militant local de la commune de Gharanij, à 90 km au sud de Deir Ezzor. La région, riche en gaz et en pétrole, est tombée sous l’emprise de l’État Islamique entre 2014 et 2017. Sur la rive nord de l’Euphrate, elle est gérée par le gouvernement autonome Rojava depuis décembre 2017. La partie au sud du fleuve et le centre du gouvernorat sont contrôlées par le régime depuis octobre 2017.

Vidéo envoyée par notre Observateur Ibrahim Hassin.
 
La commune de Ibrahim Hassine souffre grandement des coupures d’eau fréquentes venant des barrages turcs, qui baissent par conséquent le flux de l’Euphrate. Il explique :
 
Depuis deux mois, nous avons commencé à remarquer la baisse importante du niveau de l’eau de l’Euphrate à Garanij : en ce moment le niveau n’est même plus visible. Elle ressemble, par endroits, à un ruisseau.
Ces photos prises le 17 juillet montrent le niveau très bas de l’eau du fleuve au niveau de la branche appelée “Petit Euphrate”, près de Al-Marashidah, tout au sud de Deir Ezzor.
 
Le régime [syrien] a essayé de creuser des puits à Deir Ezzor afin d’extraire plus d’eau des nappes phréatiques, mais les puits profonds de 14 m2 ne dureront pas éternellement. Nous avons dû reprendre nous-mêmes les travaux, et creuser des puits pour aller chercher de l’eau plus profondément.
 
Cette vidéo a été tournée à Al-Hussainiyah, dans la campagne de Deir Ezzor, et partagée le 6 juillet dans un groupe local sur Facebook. Son auteur se réjouit du peu d’eau qu’il a réussi à pomper du fleuve : “Ce bruit est réconfortant”, dit la légende.
 
En dix ans, de Jarablus à Deir Ezzor, la région Est n’a pas souffert d’autant de sécheresse. Daesh et le régime syrien se sont affrontés pour contrôler l’Euphrate et ont failli détruire Deir Ezzor pendant leurs combats. Mais finalement, c’est cette privation turque qui nous tue à petit feu.
Cette photo postée le 5 août montre une partie de pêche dans les eaux très basses à Abu Hardub près de Deir Ezzor.
Des pompes agricoles au bord de l'Euphrate, qui n'atteignent plus l'eau du fleuve, ayant reculé au loin. Vidéo Ayman Allawee. 

“Je n’avais jamais vu un état priver d’eau des populations de manière aussi intense dans la région”


Ingénieur et militant environnemental kurde, Ercan Ayboga a travaillé jusqu’en 2017 à la municipalité de Diyarbakir, une ville turque située à une centaine de kilomètres des frontières syriennes. Il connaît bien les enjeux environnementaux qui entourent l’Euphrate.

Le nord-est syrien connaît une sévère sécheresse depuis 2017. Tout au long du fleuve, on peut approfondir les puits dans les nappes phréatiques. Cela peut compenser légèrement la perte à la surface, mais c’est dangereux de trop puiser dans les ressources souterraines, car elles ont besoin de se régénérer. La composition biologique de l’Euphrate a été plus ou moins détruite à ce stade et son écosystème extrêmement endommagé : il n’y a plus beaucoup de poissons, qui ont certainement migré vers les lacs.

Des pêcheurs de la ville de Gharanij. Photo envoyée par Ibrahim Hassin.

Pour Ercan Ayboga, la Turquie mène une politique très agressive envers les territoires autonomes au nord-est syrien : 
C’est une zone qui échappe au contrôle turc, et qui entrave son influence régionale sur la Syrie. Je n’avais jamais vu un état priver d’eau de manière aussi intense des populations dans la région. C’est une violation des lois internationales, mais, comme aucune entité ne s’y oppose, le gouvernement turc le fait librement.
 
La rédaction des Observateurs a contacté la Direction des travaux hydrauliques turque mais nous n’avons pas eu de réponse. Nous publierons une mise à jour lorsque celle-ci nous parviendra.

Les autorités turques et syriennes accusent, de leur côté, l’administration kurde d’instrumentaliser la crise de l’eau de l’Euphrate dans leur propagande à la fois contre le régime syrien et le gouvernement turc.

Article écrit par Fatma Ben Hamad.