Observateurs

Depuis la mi-juillet, une flotte de plus de 280 navires de pêche longe la frontière de la réserve maritime des îles Galapagos, en Équateur, où des dizaines d’espèces menacées trouvent refuge, notamment plusieurs espèces de requins. Les défenseurs de l’environnement redoutent que l’écosystème soit profondément bouleversé et les pêcheurs remarquent déjà une diminution de leurs prises. 

Mi-juillet, les habitants et les pêcheurs de l’archipel des Galapagos, situé à environ 1 000 kilomètres à l’ouest de l’Équateur, dans l’océan Pacifique, ont appris qu’une immense flotte de navires de pêche, de cargos et de bateaux-usine chinois faisait le tour de la réserve marine pour y pêcher industriellement diverses espèces de poissons. 
Sa détection, près de cette réserve de biosphère et patrimoine mondial de l’Unesco a été rendue possible par des outils collaboratifs de surveillance, comme Marine Traffic et Global Fishing Watch. 

Ces sites permettent d’observer en direct sur une carte tous les navires ayant activé leur système d’identification automatique (SIA), une balise émettant des informations sur le navire, ses activités et sa localisation.  

"Nous avons détecté entre 280 et 300 navires dans cette flotte géante qui borde la réserve des Galapagos, sans jamais passer la frontière. Parmi eux, se trouvent plusieurs bateaux déjà associés à la pêche illégale, non déclarée et non réglementée (INN)", a indiqué à notre rédaction Tony Long, PDG de Global Fishing Watch. 

Sur cette capture d’écran, réalisée le 5 août sur Marine Traffic, on voit en bas à gauche la flotte positionnée dans les eaux internationales, en bordure de la réserve marine des Galapagos. La couleur orange indique l’activité exercée par le navire, ici la pêche. 

Sur cette capture d’écran réalisée sur le site Global Fishing Watch, on peut voir les activités de pêche présumées détectées par un algorithme entre le 10  juillet et le 5 août, le long de la frontière de la réserve marine des Galapagos, en haut, et entre celle-ci et les eaux territoriales de l’Équateur, à droite. Seuls les activités de navires battant pavillon chinois sont affichés à l’écran, en orange. 

Ces outils donnent aussi certaines indications sur la nature du navire, son port d’origine ou fournissent des photos du bateau, généralement prises par des contributeurs amateurs. Plusieurs d’entre elles montrent que les navires pratiquent une pêche très particulière, la pêche industrielle au calamar. 


Ce navire, le "Zhou Hong Yuan 1", est équipé pour la pêche industrielle au calamar, ce que l’on peut confirmer grâce à deux éléments : les treuils automatiques qui longent le pont du navire et les très nombreuses ampoules alignées sur le pont, qui permettent d’attirer les calamars la nuit.

Le parcours du "Zhou Hong Yuan 1" autour de la réserve des Galapagos, du 2 au 25 juillet 2020. 

Pour l’association de protection des fonds marins Sea Shepherd, la présence de cette flotte dans un couloir d’eaux internationales entre les Galapagos et l’Équateur n’est pas "techniquement illégale", mais "viole l’esprit de la loi qui protège la réserve marine, puisque de nombreuses espèces, y compris les requins, sont migratrices et quittent régulièrement ce sanctuaire pour rejoindre la haute mer".

Des pêcheurs équatoriens, furieux à l’arrivée de cette flotte, ont pu la filmer en pleine mer. Ils ont filmé des navires pêchant le calamar, mais aussi d’autres pratiquant la pêche à la palangre, c’est-à-dire avec des lignes pouvant atteindre plus de 100 kilomètres de long, équipées de dizaines de milliers d'hameçons garnies d’appâts pour attraper de plus gros poissons comme les thons ou les requins. 

Inquiets d’éventuelles représailles, ces pêcheurs ont demandé à notre rédaction de préserver leur anonymat. 

Cette vidéo, authentifiée par notre rédaction, a été publiée sur le compte Instagram privé d’un pêcheur le 29 juillet sous forme de stories. On y voit de très nombreuses lumières au large, chacune indiquant la présence d’un navire pêchant le calamar. 
 
Un grand cargo désactive illégalement sa balise d’identification
 
Si la présence de cette flotte en soi n’est pas illégale, puisqu’elle se trouve dans les eaux internationales, au moins une infraction des règles internationales a été observée par les activistes locaux. 

D’autres pêcheurs ont pu monter à bord d’un hélicoptère et filmer la flotte en journée. Dans la vidéo ci-dessous, on voit deux bateaux de pêche au calamar aux côtés d’un plus grand navire, le Yong Xiang 9, qui bat pavillon panaméen, mais porte un nom chinois.

Cette vidéo a été filmée depuis un hélicoptère par l’employé d’une entreprise de pêche le 21 juillet 2020.

L’activiste Nicolas Schieff, du collectif Front des insulaires de la réserve marine des Galapagos, a enquêté avec pêcheurs et habitants sur cette flotte et s’est particulièrement intéressé à ce navire. 
 
Ce que l’on voit sur ces images c’est du transbordement, c’est-à-dire que le grand navire récupère la pêche des petits pour que ces derniers puissent continuer sans retourner au port. Quand la vidéo a été filmée, le 21 juillet 2020, la balise d’identification était désactivée, ce qui est illégal [les navires ayant une jauge brute supérieure à 500 doivent l’activer en permanence, celle de ce navire est de 9298, NDLR].

Ce n’est pas la première fois que ce navire s’approche de la réserve marine des Galapagos. En 2018, déjà, il avait été filmé par l’armée équatorienne lors d’une opération de surveillance.
 
Des centaines de bouteilles en plastiques chinoises sur les plages des Galapagos

La flotte, située à plus de 360 km de l’archipel, n’est pas visible depuis la côte. Mais les habitants ont rapidement pu confirmer sa présence en retrouvant des dizaines de bouteilles en plastique sur les plages, portant des étiquettes quasi intactes écrites en caractères chinois. 



Juliette Miranda, réceptionniste dans un hôtel de l’île d’Isabela, a trouvé ces bouteilles. Selon elle, elles ont été jetées par les pêcheurs de la flotte chinoise : "J’habite ici depuis un an et je n’ai jamais trouvé autant de déchets, surtout en si bon état. Pour cette raison je pense qu’elles viennent de la flotte chinoise".
 
"Cette pêche industrielle a des conséquences graves sur l’ensemble de l’écosystème"

Ivonne Torres est une guide touristique et naturaliste de 55 ans basée à Santa Cruz, l’une des 18 principales îles de l’archipel.
 
Je suis tellement en colère de devoir déjà gérer tous les déchets venus du monde entier tout au long de l’année, mais là, c’est encore pire que d’habitude avec cette flotte chinoise. Nous, guides, aidons régulièrement le parc naturel à nettoyer les plages et, la semaine du 27 juillet, plusieurs d’entre nous se sont porté volontaires. Nous avons récupéré des sacs et des sacs de bouteilles en plastique chinoises. 

L’un des nombreux sacs remplis par les guides volontaires ayant nettoyé les plages de l’archipel du 27 juillet au 2 août. Photo transmise par Ivonne Torres. 
 
Le problème le plus grave avec cette pêche massive et industrielle, c’est que non seulement les espèces de thons ou de requins protégés vont être capturées, mais également beaucoup de petits poissons, utilisés comme appâts. Habituellement ils sont mangés par les oiseaux marins, comme les pélicans ou les fous à pieds bleus, qui vont donc faire moins de petits.

Nous subissons déjà les effets négatifs de la crise climatique et voyons ces flottes géantes venir près de nos côtes depuis quelques années. Ça a des conséquences graves sur l’ensemble de l’écosystème, avec par exemple une diminution sensible du nombre de nids et de naissances sur l’archipel.

"Je passe cinq jours en mer pour pêcher ce que je récoltais en une journée auparavant"

Donato Rendon, 64 ans, est un petit pêcheur basé dans l’archipel des Galapagos. Marié à Ivonne Torres, il est également l’ancien président de la coopérative des pêcheurs des Galapagos.
 
Cette flotte nous cause tout un tas de problèmes. Un confrère pêcheur a trouvé des barils de pétrole vides qui flottaient en mer, avec des inscription en caractères chinois dessus. 

Des barrils en métal, retrouvés en mer et portant des inscriptions en caractères chinois. Photos publiées sur Facebook le 24 juillet. 
 
Les navires ont des lignes qui font plus de 100 kilomètres de long et capturent tout sur leur passage, petits ou grands poissons. Ils suivent les courants et les bancs de poissons et créent une barrière entre cette ressource et l’archipel des Galapagos. Du coup, nous avons beaucoup moins de poissons à pêcher que d’habitude. En ce moment, je passe cinq jours en mer pour pêcher ce que je récoltais en une ou deux journées avant. 

"Cette pêche va affecter certaines espèces protégées, comme les requins"

Alex Hearn, professeur de biologie marine à l’université San Francisco de Quito, membre du réseau MigraMar, a pu étudier en détail cette flotte chinoise.
 
En fait, ce n’est pas une seule flotte, mais plusieurs qui se regroupent et appliquent différentes techniques. Il y a beaucoup de navires pêchant le calamar et aussi d’autres qui pratiquent la pêche à la palangre. Ils sont toujours là et ont chacun un impact différent sur l’environnement. La diminution brutale de la population de calamars va bouleverser tout l’écosystème, mais d’une façon indirecte, puisque c’est une source de nourriture pour de nombreuses autres espèces.

La palangre va elle s’en prendre directement à certaines espèces protégées, comme les requins. Ces derniers sont un maillon essentiel de la chaîne alimentaire, mais les habitants de l’archipel en dépendent également, puisqu’ils vivent du tourisme. Quand les touristes viennent c’est d’abord cet animal-là qu’ils veulent voir. 

Le 2 août, le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a critiqué la Chine sur ce dossier et offert le soutien des États-Unis à l’Équateur et à tous les États "dont l’économie et les ressources sont menacées par des navires battant pavillon chinois qui ne respectent pas la loi et utilisent des techniques de pêche irresponsables".

Ce à quoi l’ambassade de Chine en Équateur a répondu : "Selon des informations vérifiées, tous les navires chinois ayant été critiqués par Mike Pompeo sont en ce moment en activité tout à fait légalement dans des eaux internationales à l’extérieur de la zone économique exclusive des îles Galapagos, et ne sont une menace pour personne".

Article écrit par Liselotte Mas 
Article écrit en collaboration avec
Liselotte Mas

Liselotte Mas