Les violences dans l'État de Kaduna, au nord-ouest du Nigeria, se sont intensifiées en juillet. Des images amateur faisant état de massacres et d'incendies ont émergé des villages de la région. Les attaques qualifiées par le gouvernement de "banditisme à motivation politique", ont accru les tensions entre les groupes ethniques Peul et Atyap. Des photos et de vidéos d'enterrements de masse sont devenues virales sur les réseaux sociaux nigérians, alors que les populations ont appelé les autorités à mettre fin au cycle de violence dans leurs communautés.

Des photos et des vidéos mises en ligne montrent les conséquences de massacres dans plusieurs villages du sud de Kaduna. Certains décrivent les dernières attaques comme une campagne de violence perpétrée par des bergers peuls musulmans contre les agriculteurs chrétiens Atyap en guise de représailles. Les Peuls accusent les Atyap d’avoir causé en premier la mort de 99 personnes en juin, et d’être responsables de différents vols et d’incendies criminels.

Situé au centre du Nigeria, au nord d’Abuja la capitale fédérale, l’État de Kaduna est caractérisé par une diversité religieuse et ethnique. Au nord, les Peuls, majoritairement musulmans, constituent l’une des plus grandes communautés d’éleveurs nomades au monde. Tandis que les Atyaps, majoritairement chrétiens, vivent dans le sud de l’État de l’agriculture. Mais la cohabitation entre les deux communautés est difficile. Les deux groupes ethniques prétendent chacun s’être installés le premier dans la région. Et des conflits éclatent régulièrement pour le contrôle des terres et des ressources depuis des décennies. Ces tensions s’invitent même dans l’arène politique.  
 
Enterrements de masse

Le 19 juillet, une attaque lors d’une fête de mariage dans le village de Kukum Daji a fait au moins 23 morts parmi les Atyaps, selon des médias locaux.

Ces photos montrent l’inhumation collective dans une fosse commune des victimes de l’attaque du 19 juillet dans le village de Kukum Daji.

Joseph Liberty, un jeune responsable communautaire qui était présent lors de l’attaque, témoigne. Il y a perdu deux de ses cousins :
 
Les personnes présentes sur le lieu du mariage étaient majoritairement des jeunes et des adolescents. Ils organisaient une fête pour célébrer les mariés. Soudain, des hommes armés sont venus et ont encerclé l’endroit. Ils ont commencé à tirer de façon sporadique.

Si les victimes sont aussi nombreuses, c’est parce qu’il y avait beaucoup de monde sur les lieux. Dix-neuf personnes sont mortes sur place. Trente-trois environ ont été grièvement blessées. Nous avons été emmenés à l’hôpital de Kaduna où quatre autres personnes sont décédées de leurs blessures après avoir perdu énormément de sang. Certains sont toujours en convalescence.
 
Le lendemain, vers 19 heures, Gora Gan, un autre village Atyap, a été attaqué par une cinquantaine d'hommes armés. Les assaillants sont entrés dans le village et y ont mis le feu. Ce qui, selon un révérend local, a provoqué la fuite de 500 personnes vers un camp de déplacés internes. Huit personnes ont été retrouvées mortes sur les lieux, selon des médias locaux.

Des photos publiées sur Twitter montrent le service funèbre des victimes de l'attaque du 20 juillet contre le village de Gora Gan.

"Des enterrements indignes de la personne humaine"

Steven Kefason est un militant Atyap originaire d’un village du sud de Kaduna. Il explique que dans les villages, les survivants de ces attaques doivent procéder à des enterrements de masse :
 
Les communautés sont situées dans des zones reculées, où il n’y a ni électricité ni hôpital au standard adéquat. Il n’y a pas non plus de morgue où les cadavres peuvent être conservés sur une longue période. La plupart du temps, après de telles attaques, les villageois enterrent en masse les victimes, sauf en de rares occasions où elles sont enterrées correctement avec un cercueil.

Les victimes étant des chrétiens, les familles appellent le prêtre ou le pasteur, et les enterrements se font d’une manière très méprisable et dans l’indignité de la personne humaine. Telle est la situation. Les populations ont toujours peur et n’ont donc pas le temps de préparer des funérailles convenables pour les victimes. Parfois même, lors de ces enterrements, les assaillants reviennent pour attaquer à nouveau.
 
Une violence infinie

Si des différences religieuses et ethniques séparent déjà les Atyaps et les Peuls, les conflits proviennent souvent des différends fonciers entre agriculteurs et éleveurs. Ces cinq dernières années, les attaques perpétrées par de présumés bergers peuls ont fait 1 000 morts, dont 178 ces sept derniers mois.

Le 21 juillet, la présidence nigériane a affirmé que "le conflit était une violence mutuelle de la part de gangs criminels agissant avec des mobiles ethniques et religieux. Nous notons que la vengeance et la contre-vengeance ne font que créer une spirale de violence qui met tout le monde en danger, en particulier les innocents".

Selon des chiffres publiés dans les journaux locaux, au moins 53 personnes issues de la communauté Atyap ont été tuées dans cinq attaques distinctes du 19 au 24 juillet dans le sud de Kaduna. La Fondation de la jeunesse musulmane du sud de Kaduna a également signalé des attaques visant les musulmans de la région. Une association peule, alléguant une recrudescence des attaques contre les bergers peuls, a mis sur pied un groupe d’autodéfense le 29 juillet pour lutter contre la criminalité et le "banditisme rural".

Les autorités ont mis en place des couvre-feu dans certaines localités dès juin. Mais ces mesures, doublées de ce que la Présidence appelle "un déploiement sécuritaire de grand ampleur" ne dissuadent pas les actes de violence qui se poursuivent malgré tout.


Le gouverneur de l'État de Kaduna, Nasir El-Rufai, a déclaré qu’il ne croit pas aux fondements religieux ou ethniques des récents massacres. Les dirigeants musulmans et chrétiens de Kaduna ont dénoncé les meurtres et ont imploré l’aide du gouvernement central.
 
“Terre brûlée”

Lors d'une attaque contre le village Atyap de Zikpak le 24 juillet, des villageois ont rapporté qu'après avoir ouvert le feu, des hommes armés sont restés dans le village et ont brûlé des maisons et des voitures pendant deux heures. Selon les populations, trois maisons avaient été détruites lors de cette attaque et au moins neuf villageois avaient été tués.


 Des villageois en larmes après une attaque le 24 juillet dans le village de Zikpak qui a tué au moins 9 personnes et en a blessé beaucoup d'autres.

Pour échapper aux attaques, de nombreux habitants ont dû se réfugier dans des églises ou des camps. Selon l'Observatoire des déplacements internes, quinze abris ont été détruits dans le district de Kajuru entre le 13 et le 19 juillet, provoquant 312 déplacés. Vingt autres maisons ont été détruites lors d'une attaque du 19 juillet par des milices peules dans le village de Chibwob, faisant 86 autres déplacées.

Plus de 1 000 personnes résident actuellement dans le camp de déplacés de Mercy, géré par des membres de l'église locale de la ville de Zonkwa.

Ces villageois ont abandonné leurs maisons, leur entreprise et se trouvent maintenant dans la ville de Zonkwa après des attaques contre leurs communautés.

"Ils pourraient ne plus jamais retourner sur leur terre ancestrale"

Kefason s'est entretenu avec des rescapés des attaques dans les camps de déplacés :
 
Les victimes qui ont été déplacées, disent qu'elles sont laissées pour compte. Le gouvernement ne fait rien : pas d'assistance médicale, pas de nourriture, pas d'abri. Les victimes se comptent par milliers. Ils comptent sur les dons. Ni l'État ni le gouvernement fédéral n'ont rien fait pour atténuer leurs souffrances. Les autochtones qui ont été déplacés, se réfugient dans des camps de fortune. Ils ont quitté leur terre ancestrale. Si rien n'est fait, ils risquent de ne plus jamais retourner dans leurs communautés.

Le 23 juillet, des centaines de femmes Atyap ont manifesté devant le palais Atak Njei Agwam Atyap dans le district de Zango-Kataf. Vêtus de noir, ils ont condamné les meurtres et l'échec des gouvernements étatiques et locaux à empêcher la violence en cours. Dans une déclaration publiée le 31 juillet, Human Rights Watch estime qu’une réponse insuffisante de la police à ces violentes attaques a entraîné des "cycles d'impunité" qui perpétuent les attaques et les représailles. Selon l’ONG de défense des droits humains, les forces de sécurité de Kaduna ont la capacité de mettre fin aux violences en lançant des enquêtes criminelles approfondies sur les meurtres et en obtenant justice pour les survivants et leurs familles.

Article écrit par Pariesa Young @PariesaYoung