Observateurs

Un jaguar a été tué dans le nord-ouest du Venezuela, comme le montre une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux à la mi-juillet, dans laquelle un homme dit qu’il s’agit du "déjeuner". Ces images ont choqué de nombreux internautes, car il s’agit d’une espèce menacée d’extinction, tandis que d’autres ont estimé que cet acte était compréhensible, dans la mesure où de nombreux Vénézuéliens ne mangent pas à leur faim.

Le 18 juillet, Tarek William Saab, le procureur général du Venezuela, a publié une vidéo montrant un jaguar mort sur une table, dans laquelle on entend un homme parler : "C’est pour le déjeuner. On vient de le tuer, là-bas. Si tu viens, on peut te garder une côtelette ou de l’omoplate. Il est gros […]."


D’après Tarek William Saab, les faits se seraient produits dans la région Sur del Lago, dans l’État de Zulia. Il a également indiqué qu’ils recherchaient les personnes ayant tué cet animal en "danger d’extinction", un "acte criminel inexcusable" selon lui.

De nombreux internautes se sont d’ailleurs dit choqués par le fait que des hommes avaient tué ce jaguar.

"Les gens ont perdu le sens de la vie, comment est-il possible qu’ils massacrent ces animaux ?"

"Ne tuez pas ces animaux, ils sont en danger d’extinction."
 

Cependant, d’autres internautes ont réagi en disant que le jaguar avait visiblement été tué pour être mangé, chose compréhensible dans un pays où beaucoup d’habitants ne mangent pas à leur faim. Par ailleurs, certains ont indiqué que cet animal pouvait attaquer les humains ou le bétail, et qu’il était donc parfois nécessaire de l’abattre.

"Mais écoutez, ils vont le manger. Il y a des besoins là-bas ! Ces gens mangent même des poissons-crapauds pour se nourrir."
 
"Si le gouvernement réglait le problème de la nourriture, ce genre de choses n’arriverait pas. Quel dommage pour ce jaguar si beau."
 

Le 19 juillet, le procureur général a annoncé que quatre hommes avaient été arrêtés dans le cadre de cette affaire. Il a déclaré qu’ils seraient inculpés pour "port illicite d’arme à feu" et "chasse d’animal en danger d’extinction". Le commandant de la Garde nationale de l’État de Zulia a précisé qu’ils avaient été arrêtés dans la zone de Catatumbo, et qu’un fusil, six cartouches et la peau du jaguar, avaient été retrouvés.



D’autres animaux sauvages, menacés d’extinction, tués récemment

Cette affaire n’est pas un cas isolé, puisque d’autres animaux sauvages menacés d’extinction ont été tués ces dernières semaines, comme le montrent de nombreuses photos diffusées sur Twitter, notamment par le procureur général : lamantin des Caraïbes, fourmilier, cerf, jaguars (voir ici et ), etc.

"On m’a envoyé ces images lamentables : un Lamantin des Caraïbes (Trichechus manatus) en danger d’extinction, tué hier à Quintero, Apure. Plus de chasse, de maltraitance et de trafic d’animaux sauvages”, écrit cette biologiste.
 

Notre rédaction a contacté le procureur général et la Garde nationale, afin de savoir s’il connaissait les raisons précises pour lesquelles ces animaux avaient été tués, mais nous n’avons pas obtenu de réponse.
 

"La viande d’animaux sauvages n’est pas forcément apte à la consommation humaine"

Drai Cabello est le président de l’Association civile pour la conservation de la biodiversité vénézuélienne.
 
Les gens chassent des animaux sauvages dans presque tout le pays : ce n’est pas nouveau. Souvent, ils disent que c’est une activité de subsistance, mais certains animaux - ou les parties de certains animaux - font également l’objet de trafic.

C’est problématique quand il s’agit d’espèces en voie d’extinction, d’autant plus qu’elles ont parfois un rôle fondamental dans l’équilibre des éco-systèmes. C’est pourquoi nous voulons que les zones naturelles protégées ou proches des endroits habités soient davantage surveillées.

De plus, la chasse ou la pêche d’animaux sauvages peut avoir des conséquences sur la santé publique, car leur viande n’est pas forcément apte à la consommation humaine. La chair peut contenir des parasites propres à l’animal, qui ne meurent pas toujours lors de la cuisson, et qui peuvent générer des complications chez l’homme (maladies, intoxications, etc.). La viande qui est commercialisée, elle, fait l’objet de contrôles sanitaires.


À la mi-juillet, un homme et son fils sont ainsi morts après avoir consommé des poissons-crapauds, une espèce vénéneuse, à La Guajira, une zone très pauvre de l’État de Zulia. Selon l’une de leurs proches, ils les avaient mangés car ils ne supportaient plus d’avoir faim. Deux de nos Observateurs vénézuéliens nous ont confié que les gens ne savaient pas toujours quelles espèces étaient comestibles ou non, ou protégées.

Il n’existe pas de chiffres permettant de savoir si la chasse d’animaux sauvages a augmenté ces derniers mois, en raison des difficultés économiques liées à la pandémie. Mais plusieurs de nos Observateurs affirment connaître des gens qui chassent - ou pêchent - pour se nourrir : iguanes, rongeurs (pacas, capybaras, etc.), volatiles (colombes picui, pigeons, hérons, poules sauvages, etc.), couleuvres, caïmans, singes, tortues, cerfs, lapins...
 

"Notre alimentation s’est détériorée ces dernières années"

Fernando (pseudonyme) vit à Catia La Mar, dans l’État de La Guaira, dans le nord du pays. Au-delà de la chasse, il raconte ce qu’il a vu évoluer ces dernières années, concernant ce que les Vénézuéliens ont été amenés à faire pour se nourrir.
 
Il y a eu une augmentation des vols de bétail, de chevaux et de fruits dans les exploitations maraîchères. De plus, il y a des années, lors de la période de la récolte des mangues, il y en avait tellement que certaines pourrissaient sur le sol, alors qu’actuellement, des gens les mangent même si elles sont encore vertes. Autre élément nouveau : des produits - comme certaines farines et céréales - qui étaient auparavant destinés à nourrir les animaux et qui n’étaient pas vendus aux gens - sont désormais en vente dans des magasins. D’une manière générale, notre alimentation s’est détériorée au cours des dernières années.
 

"Des gens sont morts après avoir consommé du manioc"

Susana Raffali est nutritionniste et spécialiste des questions de sécurité alimentaire au Venezuela, où elle travaille pour différentes associations. Elle confirme les dires de Fernando.
 
Ces dernières années, le nombre de familles ayant recours à des aliments non conventionnels et sauvages a augmenté, faute de pouvoir acheter ce qu’elles aimeraient manger. En dehors des animaux, il y a, par exemple, des problèmes avec le manioc : des gens sont déjà morts après avoir consommé une variété toxique, ou la bonne variété, mais pas encore mûre.


Ces dernières années, plusieurs articles ont également rapporté que des animaux avaient été volés dans des zoos, probablement pour être mangés selon les autorités (par exemple en 2017 ou encore en 2019).


Un Vénézuélien sur trois en situation d’insécurité alimentaire

Depuis plusieurs années, le Venezuela est touché par une grave crise politique, économique, sociale et humanitaire. Selon un rapport du Programme alimentaire mondial publié en février, 32,3 % de la population se trouve ainsi en situation d’insécurité alimentaire et nécessite de l’aide, soit 9,3 millions de personnes. Le rapport précise notamment que 59 % des familles n’ont pas de revenus suffisants pour acheter à manger, du fait de l’hyperinflation, et que 74 % d’entre elles ont réduit la variété et la qualité de leur nourriture : par exemple, beaucoup ne consomment pas assez de protéines.


Article écrit par Chloé Lauvergnier.

 
Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone