Une vidéo publiée début juillet prétend illustrer un sordide fait divers : un "féticheur togolais" aurait été arrêté en possession de "36 crânes et près de 2 000 cadavres séchés" dans sa villa dans le sud de Lomé. L’histoire sensationnaliste est en réalité un assemblage de plusieurs photos et vidéos qui n’ont rien à voir les unes avec les autres.

La vidéo, d'une durée d’un peu plus de deux minutes, et dont le son d'origine a été coupé, commence sur des images montrant la photo du supposé "féticheur togolais", associées à une vidéo où un homme sort des cadavres de ce qui ressemble à une chambre froide.

La photo du soi-disant féticheur occupe toujours une moitié de l'écran pendant qu'une autre vidéo se joue, pendant près d'une minute. Elle montre des hommes déterrant un cadavre dans la cour d'une maison. Puis, toujours associée à la photo du féticheur, une photo montre des corps décomposés en gros plan et, enfin, une autre série de photos montre des hommes ramasser des cadavres.

La légende de la vidéo, qui est relayée sur Facebook depuis début juillet, affirme que ce féticheur vit à Agbavi, dans le sud de Lomé, et que les corps proviennent de différents pays du Golfe de Guinée comme la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Bénin ou encore le Gabon. Cette affirmation semble se baser notamment sur cet article d'Afrik.com, datant de 2012, qui évoque un féticheur arrêté dans ce même quartier, avec 36 crânes. Rien ne permet d’attester de la véracité de l’article, mais il aurait bien pu servir d’inspiration à ceux qui ont relayé le montage. La reprise d’éléments datant d’une affaire de 2012 peut déjà permettre de douter de la fiabilité de la vidéo. 
 

Pourquoi c’est faux

La vidéo a été vue près de 200 000 fois sur ce lien, 123 00 fois sur ce lien, et elle a été dupliquée une dizaine de fois sur Facebook - pour enregistrer près de 400 000 vues sur l’ensemble des liens.
 
Cette vidéo, publiée initialement par la page Facebook Ovajab Media, une page ivoirienne d’actualité, est en fait un assemblage de plusieurs événements sans aucun lien.
 
La vidéo principale : l’arrestation d’un homme ayant tué et enterré trois personnes
 
Sur WhatsApp, la vidéo principale montrant le déterrement d'un cadavre a également circulé dans des groupes anglophones, seule, les diverses photos étant posées séparément, contrairement à celle qui a circulé au Togo. Elle est là aussi présentée comme l'arrestation d'un ritualiste, mais cette fois, qui aurait vendu ses services à des Nigérians.

Publication qui a circulé sur WhatsApp début juillet. 

En faisant une recherche sur Facebook, on retrouve la vidéo dans son contexte d’origine : il faut taper en anglais "nigeria ritual" et sélectionner l'onglet “vidéos”, puis trier en fonction des vidéos publiées dans le mois écoulé.
On trouve alors cette publication datée du 2 juillet. En bas de celle-ci, l’internaute explique que la vidéo montre l'arrestation d'un tueur en série dans l'État du River State, au Nigeria, et renvoie vers un article du média nigérian Vanguard.

Plusieurs articles d'autres médias nigérians relatent les faits : un homme a été arrêté chez lui, où trois corps de ses victimes ont été exhumés par la police, le 29 juin 2020. Cet article de la BBC en pidgin du Nigeria (langue locale dérivée de l’anglais) est illustré d’une photo de l'homme menotté à une chaise en plastique. C’est bien l’homme que l’on voit sur la vidéo qui a circulé au Togo. Il a été présenté par la presse nigériane comme un vendeur de chaussures qui tuait ses victimes pour leur voler leurs marchandises et leur argent, pas comme un ritualiste.

 
Que sait-on des autres images associées à la vidéo ?

Nous n’avons pas pu déterminer, à travers des recherches avancées, l'origine et le contexte exact des autres images, mais nous avons pu établir qu'elles ne renvoyaient pas à une arrestation d'un féticheur au Togo en juillet 2020.

La photo en gros plan montrant les supposés cadavres en décompostion retrouvés chez ce féticheur n’a rien à voir non plus avec le contexte annoncé.

Une recherche d’image inversée permet de retrouver ces images dans des articles datant d’avril 2018 dans la presse nigériane, qui relatent qu’au moins 150 corps avaient été inhumés à l’hôpital de général Ota, dans l'État d’Ogun 
Selon ces médias, l’hôpital avait brûlé des cadavres pour lesquels les familles ne s’étaient pas manifestées pendant au moins deux ans. La plupart des corps avaient été interceptés soit par la police, soit par la douane nigériane au cours des précédentes années.

Nous avons contacté sans succès l'hôpital Ota ainsi que la police nigériane pour leur soumettre cette image. Nous mettrons cet article à jour si leur réponse nous parvient.
 
Il est en tout cas établi que cette image circule au moins depuis 2018.

Les "ramasseurs" de cadavres : de fausses images associées au Bénin ?

La dernière série de photos montre l’intervention d'hommes en civil emportant des cadavres, toujours associée à la photo du présumé "ritualiste". Au second plan, on y voit des hommes en tenue militaire.


Photos d'hommes ramassant des cadavres ajoutées à la vidéo.

Encore une fois, une recherche d’image inversée à partir de ces photos permet de retrouver des articles publiés à partir de mars 2018. Ils ont été publiés dans des médias nigérians et citent tous pour unique source une blogueuse nigériane.
Dans la plupart d’entre eux, on peut lire que l’homme arrêté serait un ritualiste, du nom d'Alpha Mustapha, et qu'il aurait été arrêté à Porto-Novo au Bénin.  

Contactée par la rédaction des Observateurs de France 24, la direction de la police judiciaire du Bénin assure : "Nous avons fouillé dans toutes nos archives et nous n'avons connaissance d'aucun ritualiste de ce nom qui aurait été arrêté au Bénin."

Même son de cloche chez David Koffi Aza, président du Conseil national des cultes endogènes du Bénin, qui suit régulièrement les questions liées au ritualisme. Il confirme ne pas avoir connaissance de cette affaire :

"Ça ne peut être qu’un canular, car cet événement n’a jamais eu lieu au Bénin. En février 2018, un certain Hounon Kpêssê a été appréhendé par la justice dans la commune de Missrété, voisine à la capitale du Bénin, Porto-Novo. Il est encore en prison . Il était affilié à une secte nigériane qui s’adonne à des sacrifices humains. Il a été arrêté, et on a trouvé des restes de personnes qu’il avait exécutées pour ces sacrifices.
 
Ce genre de phénomène n’est pas légion au Bénin, je n’ai pas du tout connaissance de cette histoire dans notre
registre au Bénin."

Conclusion : l’arrestation d’un soi-disant "Alpha Mustapha" n’a été documentée par aucun site sérieux.

Une affaire qui n'a pas eu lieu au Togo

La rédaction des Observateurs de France 24 n’a pour l’heure pas réussi à retrouver l’origine de ces dernières photos, ni l’identité de l”homme dont le portrait s’affiche sur la moitié de l’écran tout au long de la vidéo, présenté comme le “féticheur”. Une recherche d'image inversée sur ce portrait mène à des artcles évoquant cette fois l'arrestation d'un féticheur au Togo, et reprenant notamment les éléments des publications du montage vidéo sur les réseaux sociaux. Nos confrères de TogoCheck ont contacté la police togolaise qui a démenti qu'une arrestation de féticheur ait eu lieu récemment au sud de Lomé.

Le "féticheur" dont le portrait apparaît tout au long du montage vidéo. 

De même, nous n'avons pu établir l'origine de la vidéo dans laquelle un homme sort des cadavres dans ce qui ressemble à une chambre froide.
Conclusion

Cette vidéo sensationnaliste est un assemblage de plusieurs événements qui n’ont aucun lien les uns avec les autres, dans le but de raconter une histoire qui paraît crédible, mais dont les images sont sorties de leur contexte respectifs. Il n’existe aucune source crédible, officielle ou médiatique, faisant état d’une arrestation d’un ritualiste au Togo en juillet 2020, ou au Bénin en 2018, s’appelant "Alpha Mustapha" et qui aurait eu en sa possession "2 000 cadavres".
 
Article écrit par Alexandre Capron et Corentin Bainier
 
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