Depuis le 18 juillet, des vidéos et photos montrant une opération de démolition de tombes, en prélude à la construction d’une nouvelle autoroute dans le Caire historique, essaiment les réseaux sociaux. Des familles de défunts, mais aussi des historiens et des architectes, dénoncent ce projet, dans cette partie de la capitale égyptienne pourtant classée patrimoine mondial de l’Unesco. Les autorités affirment n’avoir détruit aucun monument islamique. 

Cette vidéo, publiée sur Youtube le 18 juillet, montre la démolition par un bulldozer d’un pan de la clôture d’un cimetière situé rue Qansuh Al Ghuri, dans le nord de la nécropole du Caire.

Un bulldozer en train de démolir les murs extérieurs d'un cimetière.
 
En ligne, plusieurs autres vidéos et images comme celle-ci ont indigné les internautes égyptiens et suscité colère et incompréhension. Ils critiquent leur gouvernement pour avoir initié un projet d’autoroute qui menace des monuments d’importance historique et culturelle.

"Le pire album d'antiquités que j'ai photographié de ma vie, et les pires photos de la nécropole des Mamelouks de votre vie. Pour la documentation uniquement," affirme ce post Facebook.

La nécropole du Caire, encore appelée la Cité des morts, est un vaste ensemble de trois principaux cimetières datant du 7ème siècle. La zone, qui abrite également des mosquées et monuments, fait partie du Caire historique, inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO. Plusieurs personnalités y ont notamment été enterrées au fil des siècles.

La nécropole du Caire est composée de trois cimetières principaux. (Photo: Wikipédia)

Le projet d'autoroute dénommé “Paradise Axis” vise à relier la place Al Fardous - située à l’ouest du cimetière nord - à l'autoroute de Tantawy. Il permettra de connecter l'ancien et le nouveau Caire. Mais pour construire le nouveau tronçon, huit mètres de terrain ont dû être pris de chaque côté de la rue Qansuh Al Ghuri.

Cette partie est caractérisée par un patrimoine un peu plus récent que les autres zones de la nécropole, avec de nombreuses tombes notables datant de la période de Mamelouke (13ème au 16ème siècle). Plusieurs mosquées et mausolées de cette période sont situés à proximité du chantier de construction, dont le tombeau d'Al Zahir Qansuh, un sultan mamelouk.

Le vidéaste montre la destruction de bâtiments sur la rue Qansuh Al Ghuri dans le Caire historique tout en soulignant les monuments historiques environnants.

Selon le chef du secteur des antiquités islamiques, coptes et judaïques, aucun des bâtiments démolis n'est inscrit aux monuments historiques. Le gouvernorat du Caire a également déclaré que seuls les murs extérieurs des tombes avaient été détruits. Mais ils seront reconstruits dans un style architectural similaire afin, selon le gouvernorat,de préserver le patrimoine culturel de la région.

Ce n’est pas la première fois que les terres de la nécropole sont rognées au profit de projets de travaux publics. Des projets de développement visant à améliorer la mobilité au Caire en construisant des routes traversant les cimetières, sont en cours depuis au moins 2011.

Ils symbolisent la mémoire collective et la mosaïque architecturale d'une nation

Wael Salah Fahmi est professeur d'architecture et de design urbain à l'Université Helwan du Caire :
 
"> ">Le tissu urbain des cimetières est caractérisé par les sanctuaires historiques du patrimoine architectural du Moyen- ge de l'époque mamelouke, des tombes importantes de personnalités politiques, religieuses et culturelles de premier plan, des ahwash (bâtiments d'un étage avec des cours où les défunts sont enterrés, NDLR) appartenant à des familles depuis des générations. Et enfin des îles résidentielles, qui sont principalement des bâtiments informels occupant des parcelles vides et des poches de terre.
  Les valeurs architecturales et patrimoniales de ces cimetières sont fondamentalement indiscutables. En plus d’être inscrite au patrimoine de l'UNESCO , ils symbolisent la mémoire collective et la mosaïque architecturale d'une nation.

Le Conseil suprême égyptien des antiquités a nié détruire tout bâtiment historique. Toutefois, l’institution a créé un comité d’inspection de l’opération de démolition afin de décider si des débris décorés ou inscrits doivent être exposés dans les musées. Le site du projet d'autoroute traverse en effet une rangée de mausolées familiaux qui ont généralement plusieurs pièces où les défunts sont enterrés, encerclées par un mur.

Les personnes qui possèdent un terrain adjacent au projet d'autoroute ont été informées par les autorités du Caire le 15 juin qu'elles devaient déplacer les restes mortuaires des membres de leur famille enterrés avant que la construction ne commence dans un mois.

"Ils sont déjà morts, pourquoi ne les laissent-ils pas tranquilles ?"

Le 24 juin, Adam (le prénom a été changé) et sa famille ont été sommés de déplacer les restes de membres de leur famille décédés avant que les bâtiments sur le terrain ne soient démolis. Les grands-parents et arrière-grands-parents maternels d’Adam, ainsi qu’un de ses cousins, sont tous enterrés dans une tombe familiale dans la rue Qansuh Al Ghuri.

Des documents partagés par Adam prouvent bien que sa famille et lui sont propriétaires du terrain où se trouvent les tombes depuis plus de 70 ans. Cependant, la Constitution égyptienne autorise la séquestration de la propriété privée dans le cas où elle constitue un bien d’intérêt public.

Notre Observateur affirme que sa famille n'a pas été indemnisée pour ses ennuis et n'a pas non plus reçu de sépultures alternatives :
 
Ma mère et mon oncle ont essayé d’intenter une action en justice. Mais on leur a dit que cela prendrait du temps. Et qu’ils ne rentreraient probablement dans leurs droits vis à vis du gouvernement. Nous avons également entendu dire que les autorités avaient distribué des tombes alternatives, mais on nous a dit que nous n’y avons pas droit parce qu’ils ne prendront que la moitié de notre terre, pas la totalité.

Nous devions encore déplacer des restes mortuaires. Nous avons demandé d’autres nouvelles tombes mais elles étaient trop chères. Mon oncle et mon frère sont allés déplacer les restes des femmes pour qu'ils soient enterrés à côté des hommes car ils supposaient qu'ils avaient besoin de la zone où nos femmes sont enterrées.

Après les avoir déplacés, ils ont démoli l'autre partie du mur sur les tombes. Nous nous sommes sentis mal. Ma mère n'y croyait pas au début, mais après cela, elle pleurait tous les jours. Elle a dit: "Ils sont déjà morts, pourquoi ne les laissent-ils pas tranquilles ?"

Ce n’est pas la première fois que des tombes sont déplacées pour des projets publics. En 2019, 76 familles ont été indemnisées pour la réinstallation par le gouvernement de tombes dans le district d'Ain Al Hayat, dans le sud-est du Caire.

"J’ai l’impression que c’est une trahison"

Les tombes et les monuments situés dans le nord de la nécropole ont été construits avant l'expansion rapide du Caire dans les années 1960. Mais au cours des dernières décennies, le logement, les routes et les espaces commerciaux ont tous empiété sur la Cité des Morts. L'urbanisation et le développement ont fait grimper les prix au Caire et ont provoqué une demande de logements moins chers plus loin du centre-ville, poussant les gens vers le Caire historique. Certains des habitants les plus pauvres du Caire ont même été contraints de squater des tombes vides et des mausolées.

Mais des gens comme Adam dont les familles possèdent des terres dans la nécropole depuis des décennies, estiment que la reprise de leurs possessions par le gouvernement pour des projets publics est injuste :
 
Cette zone ressemblait à un désert lorsque les tombes ont été construites, mais la ville s'est agrandie jusqu'à ce qu'elle atteigne les tombes. Ce n'est pas de notre faute - mes grands-parents ont obtenu une autorisation légale du gouvernement pour enterrer. Comment nous reprendraient-ils cela ? Je ne me sens pas en sécurité pour ma famille, j'ai l'impression que c'est une trahison. Je suis triste pour mes grands-parents que j'aime. Mais nous ne pouvons rien faire pour eux.

Article écrit par Pariesa Young (@PariesaYoung)