Ces dernières semaines, deux vidéos montrant des chasseurs abattre ou torturer des ours ont fait scandale en Turquie. Les associations de défense des animaux dénoncent des lois de protection de cette espèce pas suffisamment strictes et un sentiment d’impunité chez les adeptes de la chasse, pourtant relativement peu nombreux dans le pays.

Les deux vidéos ont circulé dans des groupes WhatsApp avant d’être signalées à l’association turque Haytap (Fédération pour les droits des animaux – Turquie), qui les a publiées sur sa page Facebook les 9 et 12 juillet.

La première vidéo montre un ours visiblement blessé et recouvert de sang au niveau de la tête et du haut du corps. On distingue au moins deux voix masculines qui commentent la scène, l’une d’elles ordonne à un chien : "Attaque, attaque". Un chien vient alors mordre l’ours, suivi d’un deuxième. On aperçoit à un moment un chasseur armé d’un fusil marchant à quelques mètres de l’ours, qui ne tire pas pour achever l’animal blessé.

 

Selon l’association Haytap, cette scène s’est déroulée il y a environ deux mois dans le village d’Arhavi, dans la province d’Artvin, dans le nord-est du pays.

Le deuxième vidéo montre deux hommes tenir le cadavre d’un cours et s’amuser à frapper sa tête tout en proférant des insultes.


Selon Haytap, la vidéo aurait également été filmée il y a environ deux mois dans le village de Agaçseven, dans la province de Trabzon, également dans le nord-est du pays. L’un des chausseurs fait référence au début de la vidéo à la période du ramadan, qui s’est déroulé du 23 avril au 23 mai.  

Les deux vidéos ont été vues des centaines de milliers de fois sur les réseaux sociaux et ont fait l’objet de plusieurs sujets diffusés à la télévision.
 

"Ces chasseurs prennent du plaisir à torturer les animaux"

L’association Haytap a porté plainte contre ces chasseurs et espère obtenir des peines d’emprisonnement ferme à leur encontre, pour créer ainsi un précédent juridique. Ahmet Kemal Senpolat est président d’Haytap et avocat :
 
Pour chacune des vidéos, nous avons porté plainte contre deux individus, grâce au signalement des habitants. Les ours sont protégés par la loi en Turquie, il en reste environ 3 000 et ils sont principalement situés dans la région de la mer Noire (nord) où les deux vidéos ont été filmées.

Nous espérons que cette fois, la loi sera appliquée et qu’ils écoperont de peines d’emprisonnement fermes, non pas de simples amendes comme c’est le cas quand il y a des cas de torture contre des animaux domestiques comme les chats ou les chiens.

Les vidéos sont terribles et montrent bien, à notre sens, que ces chasseurs prennent du plaisir à torturer les animaux. En Turquie, la sensibilité est grande sur ces questions et ce sont des villageois de ces régions qui ont vu circuler les vidéos sur des groupes WhatsApp qui nous les ont signalées. Ils n’osaient pas lancer eux-mêmes l’alerte par peur de représailles de la part des chasseurs. Malgré les précautions qu’ils ont prises, ils nous ont raconté avoir tout de même reçu des menaces quand les deux affaires ont été publiées au grand jour et que les vidéos ont été diffusées à la télévision.

 

"Ces conflits pourraient être évités si l'on préservait leur habitat naturel"

Oÿkü Yagci est membre d'une autre association turque de défense des animaux, Hakim (Comité de surveillance des droits des animaux de HAKIM), de l'Association végane turque TVD et réalisatrice de films documentaires. 
 
Nous avons la chance en Turquie d’avoir encore plusieurs milliers d’ours sauvages qui vivent en pleine nature [en 2019, on dénombrait 52 ours en France, NDLR] mais malheureusement leur habitat est rapidement grignoté par les activités humaines comme la construction d’infrastructures comme les barrages ou les routes.

Quand je tournais un documentaire à Kars (est de la Turquie), j’ai vu des ours régulièrement traverser une voie de chemin de fer pour aller chercher de la nourriture dans une décharge. Souvent ces ours étaient percutés par les trains et les militants écologistes me racontaient qu’ils tentaient tant bien que mal de les secourir, en vain.
Parfois les chasseurs disent qu’ils tuent des ours parce qu’il y a un conflit entre l’homme et l’animal, mais nous estimons que ces soi-disant "conflits" pourraient être évités si l'homme préservait leur habitat naturel.

Nous menons régulièrement des campagnes de sensibilisation contre la chasse et elles connaissent un certain succès, les Turcs sont sensibles à la cause des animaux et rejettent toute forme de maltraitance, y compris la chasse. Mais malheureusement les lois ne suivent pas ce mouvement et, encore récemment, une loi devait être proposée au vote pour élargir le nombre d’espèces chassées et faciliter le tourisme de chasse. Le processus a finalement été reporté.
 
Peu de chasseurs en Turquie
Le gouvernement turc subit une forte pression des lobbies de chasseurs, qui sont pourtant assez peu nombreux : il y aurait, selon les chiffres officiels, environ 290 000 licenciés [soit 0,35 % de la population turque, en France les chasseurs représentent 1,75 % de la population, NDLR]. Mais ces derniers payent des licences et font rentrer pas mal d’argent dans les caisses de l’État entre les permis de chasse, le tourisme de chasse et les amendes. Selon les chiffres officiels, cela a représenté 74,9 millions de livres turques [9,5 millions d’euros] pour la saison 2018/2019. Bannir la chasse représenterait donc un certain manque à gagner pour l’État.

Nous sommes cependant convaincus que la Turquie pourrait devenir l’un des premiers pays au monde à abolir la chasse et ainsi devenir un exemple à suivre.

La chasse est déjà interdite dans plusieurs pays dans le monde, comme l’Inde, plusieurs pays d’Afrique de l’Est et dans le canton de Genève, en Suisse. La convention de Berne, signée par la plupart des pays européens, désigne l’ours brun comme une espèce strictement protégée. La Turquie, signataire de cette convention, a listé l’ours brun comme une exception pour permettre de réguler sa population.