Dans les provinces du Nord et du Sud-Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo, la quasi-totalité des habitants utilisent du charbon de bois, souvent issu de parcs protégés, pour cuisiner, faute d’électricité. Pour lutter contre la déforestation et préserver la biodiversité, une association organise des formations à la fabrication de "boules d’argile" pouvant remplacer le charbon de bois.

La coupe incontrôlée et illicite de bois menace plusieurs réserves et parcs nationaux au Nord et au Sud Kivu, dont le parc des Virunga, internationalement reconnu pour sa très grande diversité d’espèces, parmi lesquelles les gorilles de montagne, et le parc national de Kahuzi-Biega, où vit l'une des dernières populations de gorilles de Grauer.

>> Lire sur les Observateurs de France 24 : RD Congo : l’homme qui protégeait les derniers gorilles des montagnes

Ces images prises par Objectif Brousse en novembre 2019 dans le Parc National de Kahuzi-Biega illustrent l'impact de la déforestation, liée notamment à la production illégale de charbon de bois.

Pour répondre à la demande énergétique de la région et proposer une activité économique aux personnes vivant aux alentours des parcs nationaux et réserves, l'association Objectif Brousse a lancé fin 2019 des formations à la fabrication de "boules d’argile". Obtenues en mélangeant de l'argile, de l'eau et des déchets organiques, elles permettent, associées à du charbon de bois mais en quantités bien moindres, de cuire les aliments. 

"L'utilisation des boules d’argile permet d’économiser près de 80% de charbon de bois car elles peuvent être utilisées pendant une semaine"

Cette association française, financée en grande partie par des dons, est présente depuis 2005 dans les deux provinces. Elle a récemment repris un projet de fabrication de boules d’argile mené par des étudiants à Goma en 2006, mais qui n'avait pas été pérennisé, et a donné sa première formation en novembre 2019 auprès de Pygmées dans trois villages de Kabare (Sud-Kivu).
 
 
L’association s’appuie sur des formateurs de la région, déjà impliqués dans le secteur de l’agro-foresterie, comme Cédric-Dubois Muliri, chercheur en biologie à l’université Officielle de Bukavu et point focal d'Objectif Brousse :
 
Ces "boules" ont l’avantage d’être à base d’argile, une ressource qu’on trouve en quantité suffisante dans les deux provinces. Elles ne fonctionnent pas seules : il faut y ajouter un peu de charbon de bois. Pour cela, nous avons notamment un partenaire à Bukavu qui fait charbon bio-sourcé ne provenant pas des parcs nationaux. L’idée est de l’associer avec les boules d’argile. L’utilisation des boules d’argile permet d’économiser près de 80 % de charbon de bois, car elles peuvent être utilisées pendant une semaine. Cela revient du coup moins cher pour les habitants, qui n’ont plus besoin d’acheter autant de charbon de bois qu'avant.
 
Selon l’association, 1 kg de charbon ordinaire coûte environ 300 francs et ne s’utilise qu’une seule fois, tandis que 1 kg de boules d’argile coûtera près 900 francs et pourra être utilisé pendant quinze jours.
 
Les premières formations avec les Pygmées ont réuni près de 120 participants. Comme il n’y avait pas encore de marché pour ces boules d’argile, nous avons eu l'idée d'installer dans plusieurs restaurants du groupement de Miti (Kabare) des "foyers fixes" : des réchauds qui permettent de garder la chaleur avec deux plaques en céramique. L’installation était gratuite pour les restaurateurs, l’objectif étant de le sensibiliser autour de la problématique du charbon de bois et de les inciter à faire fonctionner ces foyers avec des boules d’argile. Depuis, plusieurs participants à ces formations vendent des boules d'argile ou ont ouvert de petits commerces.


Former des veuves d’éco-gardes 
 
Nous avons poursuivi ces formations en juin 2020 avec l’association des veuves d’éco-gardes du Parc National de Kahuzi-Biega. Ces femmes sont délaissées alors que leurs maris ont été des héros pour la conservation : les gardes sont chargés de protéger le parc des activités illicites et les conflits sont réguliers. Lorsque leurs maris étaient encore là, elles vivaient grâce à leurs salaires.Quand ils sont décédés, elles se sont retrouvées démunies. Nous leur avons donc proposé ce projet qui peut leur permettre de gagner un peu d'argent tout en participant à leur tour à la protection de l'environnement. Nous avons commencé avec 20 participantes, aussi formées à la fabrication de foyers améliorés.


Formation auprès de l'association des veuves d'éco-gardes du Kahuzi-Biega en juin. Photos envoyées par Cédric-Dubois Muliri.
 
Début juillet, nous avons renouvelé cette expérience avec les veuves d’éco-gardes du Parc National des Virunga. En avril, 13 éco-gardes ont été tués dans une attaque dans ce parc [ainsi qu'un chauffeur et quatre civils, dans cette embuscade tendue par un groupe armé à l’intérieur du parc, NDLR]. La formation a eu lieu à Goma, où vivent certaines d’entre elles. Une des participantes a déjà réussi à vendre une partie des boules produites pendant la formation.

 
Formation, jeudi 9 et vendredi 10 juillet, à Goma, auprès des veuves d’éco-gardes du Parc National des Virunga. Photos envoyées par Cédric-Dubois Muliri.

Interview de deux participantes, Corine Sekele et Falone Matwe, lors de la formation à la production de boules d'argile à Goma les 9 et 10 juillet 2020.  Vidéo : Cédric-Dubois Muliri / Objectif Brousse.
Xavier Gilibert, le président de l'association Objectif Brousse, espère progressivement inciter les organisations internationales et nationales présentes aux alentours du Parc National des Virunga à acheter des boules d'argile pour donner l'exemple :
 
Il faut aussi que les techniques se diffusent, le but à terme ce serait de faire de sacs de 10 kg avec du charbon bio-sourcé et des boules d'argile. L'impact doit être double : à la fois avoir du charbon qui dure plus longtemps et ne vient pas des parcs, et créer des emplois. 




Des initiatives similaires dans le Kivu

Avec 155 millions d’hectares de couvert forestier, la RDC concentre plus de la moitié des forêts du Bassin du Congo, le deuxième massif tropical de la planète après l'Amazonie. Mais, selon la FAO, le pays perd 500 000 hectares de forêts chaque année. Face à ce problème, d’autres organisations et citoyens se mobilisent.

En 2007, WWF a ainsi lancé, en partenariat avec plusieurs associations locales, le projet "ECOmakala" dont l'objectif est de fournir aux populations de Goma un charbon de bois produit à partir de plantations d’arbres à croissance rapide pour épargner les arbres des Virunga. L’ONG a aussi soutenu une entreprise locale, Goma Stove, qui commercialise des "réchauds améliorés", supposés consommer moins de braise que les braseros traditionnels. 

En 2018, un étudiant congolais a également créé l'entreprise "Briquette du Kivu", spécialisée dans la production de charbon écologique obtenu à partir de déchets organiques.  

>> Lire sur Les Observateurs : La "Briquette du Kivu" : un étudiant congolais développe son charbon écologique 

Pour sauvegarder la forêt, le président Félix Tshisekedi a annoncé l’an dernier qu'il allait faire de l'électricité la "priorité économique" de son mandat, alors que seuls 8 % des habitants de la République démocratique du Congo y ont accès.