Alors que l’état d’urgence sanitaire a pris fin le 11 juillet en France métropolitaine, il a été prolongé jusqu’au 30 octobre en Guyane - de même qu’à Mayotte - où la situation face au Covid-19 est critique. Le premier ministre Jean Castex s'est d'ailleurs rendu là-bas le 12 juillet. Pour tenter d’endiguer la pandémie, les associations sont mobilisées sur place, notamment dans la commune de Saint-Georges, limitrophe avec le Brésil : distribution de kits d’hygiène, explication des gestes barrières ou encore incitation au dépistage, avec l’aide des habitants des quartiers.

La Guyane - seule région française située sur le continent sud-américain - est entrée en confinement le 17 mars dernier, comme le reste de la métropole. À l’époque, la situation y était encore sous contrôle : seule une dizaine de personnes contaminées - arrivées de métropole - avaient été comptabilisées, sur 290 000 habitants environ. Dans la commune de Saint-Georges, limitrophe de l’État brésilien de l’Amapá, aucun cas n’avait encore été recensé parmi les 4500 habitants.
 

"La participation des ‘relais communautaires’ a été très utile pour que la population locale adhère à ce qui leur était proposé"

Capucine Dao est coordinatrice au sein de l’association !Dsanté à Saint-Georges. Créée en 2016, elle œuvre notamment dans le domaine de la santé sexuelle et reproductive. Cette association est également présente à Cayenne, la capitale administrative de la Guyane.
 
Quand le confinement a été mis en place, l’Agence régionale de santé (ARS) nous a dit d’arrêter nos activités. Mais comme notre association travaille dans le domaine de la santé et de la prévention, nous nous sommes dit qu’il fallait quand même faire quelque chose.

Fin mars, nous avons donc commencé à réaliser des maraudes à Saint-Georges avec une autre association, DAAC Guyane [davantage axée sur l’action sociale, NDLR], à pied et en voiture, pour délivrer des messages de prévention.

Puis nous avons commencé à diffuser des messages similaires sur WhatsApp - que les gens utilisent beaucoup ici - via des audios. Nous avons notamment demandé à des personnalités de Saint-Georges de les lire, comme Ti-Claude, l’animateur du carnaval et de la fête locale, car sa voix est connue de tous.


À Saint-Georges, le premier cas positif a finalement été recensé le 21 avril, selon Bastien Bidaud, médecin coordinateur du dispositif Covid-19 dans la ville, mis en place par le centre hospitalier de Cayenne (par le biais du centre de santé local), l’ARS et les associations :
 
Les premiers cas ont clairement été importés du Brésil, et ensuite, il y a eu des chaînes de transmission au sein du territoire. Mais je pense qu’après l’importation des premiers cas, la proximité du Brésil n’a joué qu’un rôle périphérique dans l’épidémie à Saint-Georges, où le début du pic a commencé à la mi-mai.


Capucine Dao poursuit :
 
Le 19 mai, nous avons commencé à travailler avec douze "relais communautaires", c’est-à-dire avec des habitants de Saint-Georges, pour accompagner le dispositif de dépistage du Covid-19 mis en place par le Centre hospitalier de Cayenne, en lien avec l’ARS. Initialement, ces habitants s'étaient portés volontaires, mais ils ont finalement eu un contrat de l’ARS. Leur participation a été très utile pour que la population locale adhère à ce qui leur était proposé.


Une campagne de dépistage a été lancée à Saint-Georges à partir du 19 mai.
 

"Au début, beaucoup d’habitants ne croyaient pas que le virus existait"

Nathalie Augusto est une habitante amérindienne de Saint-Georges, qui a travaillé comme "relais communautaire" avec l’association !Dsanté.
 
Durant les deux premières semaines, j’ai fait du porte-à-porte avec un autre "relais communautaire", pour dire aux gens qu’ils pouvaient aller se faire dépister, et pour les informer sur l’épidémie en général, les gestes barrières, etc.

Puis une personne du secteur de la santé nous a accompagnés, pour proposer aux personnes âgées de faire le test directement chez elles. Il s’agissait généralement de quelqu’un de métropole, venu pour travailler en Guyane pendant deux semaines. Je devais souvent faire de la traduction, car certains habitants ne parlent pas français, mais portugais, créole ou encore palikur - ma langue maternelle.


Site de dépistage au village Espérance 1, à Saint-Georges, avec deux infirmières et deux "relais communautaires". Photo envoyée par Nathalie Augusto.

Photo 1 : Nathalie Augusto, un autre "relais communautaire" et un animateur de l’association !Dsanté, s’apprêtent à faire du porte-à-porte dans la cité Maripa, à Saint-Georges. Photo 2 : deux "relais communautaires" mobilisés au village Espérance, à Saint-Georges. Photos envoyées par Nathalie Augusto.
 
 
Nous avons aussi distribué des kits santé, contenant des masques en tissu, du savon, mais aussi des serviettes hygiéniques et des préservatifs.


Préparation de kits, pour les habitants de Saint-Georges. Photo envoyée par Nathalie Augusto.
 
 
La plupart des habitants ont été plutôt réceptifs à nos messages, mais d’autres ont été plus méfiants ou se sont moqués de nous. Certains nous ont dit : "Le virus ne va pas nous tuer", "nous n’allons pas l’attraper si nous buvons de l’alcool", "le virus a peur du chaud"... Je pense que les plus durs à convaincre ont été ceux de ma communauté, car ils ont tendance à penser qu’ils peuvent trouver eux-mêmes des remèdes contre le virus. D’une manière générale, au début, beaucoup d’habitants pensaient que le virus n'existait pas, que c’était une invention, mais cela a changé quand  les premiers cas ont été recensés.

Nos contrats ont terminé il y a deux semaines environ, car presque tous les habitants ayant voulu se faire dépister ont bénéficié du dispositif. Globalement, je me suis sentie utile, la plupart des habitants ont compris que nous étions là pour les aider.


Concernant la méfiance de certains habitants, le docteur Bastien Bidaud ajoute :
 
La Guyane est un patchwork d’ethnies, de cultures, de langues, de cadres de vie et de contextes socio-économiques très différents. Tous ne réagissent donc pas de la même manière aux messages de prévention. Tous n’ont pas la même vision du corps, ni de la maladie. Certains ont un univers magico-religieux très développé. Tout cela rend le travail de prévention et d’information plus difficile, bien que nous soyons habitués à travailler avec les médiateurs culturels et à faire de 'l’aller vers'.


Des infirmières et une animatrice de l’association !Dsanté aux Trois Paletuviers, une zone située au nord de Saint-Georges. Photo envoyée par Nathalie Augusto.


Selon Bastien Bidaud, 421 cas positifs ont été recensés en tout à Saint-Georges (soit environ 9 % de la population). Il note toutefois une "diminution du nombre de cas positifs et de consultations pour suspicion Covid-19 depuis deux ou trois semaines".

Au total, depuis début mars, 5949 cas positifs ont été comptabilisés dans toute la Guyane, où 26 personnes sont déjà décédées du Covid-19. Les trois hôpitaux de la région sont saturés : ils ont donc déclenché un "plan blanc" début juillet, afin de mobiliser tous les moyens humains et matériels possibles dans la lutte contre l’épidémie, dont le pic est attendu à la mi-juillet.

Dans une tribune publiée dans Le Monde ce lundi, Christiane Taubira, l'ancienne ministre de la Justice, née en Guyane, a dénoncé le fait que les services publics n'étaient "pas à la hauteur de l’égalité républicaine" dans la région, et que c'était le "prix de trente ans d’incurie en politique de santé publique".

Article écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).

 
Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone

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