Depuis sept mois, la plupart des entreprises d’import de produits pharmaceutiques au Soudan n’arrivent plus à approvisionner le marché local. En cause, le manque de dollars, monnaie dans laquelle s’achètent les médicaments à l’international, disponibles auprès de la Banque centrale du Soudan. Le 21 juin, les syndicats de pharmaciens ont entamé une grève partielle pour alerter les autorités de transition, alors que les Soudanais ne sont plus en mesure de se soigner de certaines maladies. 

Au Soudan, c’est la Banque centrale qui se charge de fournir des dollars pour que les trois intervenants dans l’import de produits pharmaceutiques, l’Office public de fournitures médicales, les entreprises privés d’importation de médicament - qui revendent aux pharmacies - et les laboratoires, puissent assurer l’offre en médicaments sur le marché local. 

Mais depuis début 2020, elle n’a pas pu bénéficier du montant habituel (10 % des exportations non pétrolières) au change de devises en faveur du secteur pharmaceutique. Le pays est en manque de devises étrangères, une situation que la crise du coronavirus, qui a entraîné la fermeture des frontières, n’a fait qu’aggraver

Le Soudan fait face à une situation économique qui ne cesse de se dégrader : l'inflation est galopante et la dette publique colossale. 

Sans moyen d’importer des médicaments, les professionnels du secteur sont incapables d’alimenter les pharmacies. Le 21 juin, 80 % des pharmacies soudanaises ont fait une grève partielle, fermant de 8 h à 12 h, pour pousser le gouvernement intérimaire à trouver une solution. Des pharmaciens ont aussi réagi en adressant une pétition au gouvernement d’intérim. 



Beaucoup d’enseignes sont désormais en rupture de stocks. Ces photos montrent les rayons de quelques pharmacies au Khartoum quasi-vides, où certains médicaments ne sont carrément plus disponibles.



Sur les réseaux sociaux, plusieurs internautes ont lancé des appels à l’aide pour trouver des médicaments pour eux ou pour leurs proches, parfois atteints de maladies chroniques.



 

“Les pharmacies qui voient leurs rayons quasi-vides se contentent de donner des conseils à leur clientèle”


Anas Seddik est chargé de communication au sein du Comité central des pharmaciens de Soudan, un des organismes professionnels des pharmaciens dans le pays. 
 
Ils sont obligés de se fournir sur le marché noir, où le dollar s’échange trois fois le prix pratiqué par les autorités financières : les entreprises de médicaments achètent le dollar de la Banque centrale pour environ 55 livres  soudanaises, mais dans les circuits parallèles, le prix frôle le 140 livres. Du coup ce n’est pas rentable. Les sociétés d’importation de médicaments accumulent des dettes puisqu’elles n’ont plus de produits à vendre, ce qui les rend de toute façon incapables d’importer davantage. 
L’État n’a pas de vision claire pour l’importation de ces produits vitaux : le gouvernement a décidé depuis le début d’année de supprimer le quota de 10 % de revenus des exportations non-pétrolières consacré auparavant à l’importation des médicaments sans pour autant présenter des alternatives à cette mesure.

En plus, le coût de production pour les laboratoires locaux de fabrication de médicaments est très élevé, car 50 % de matières premières de médicaments viennent de l’extérieur. Au Soudan, on a besoin d’importer l’équivalent de 55 millions de dollars [48,6 millions d’euros] de produits pharmaceutiques par an, mais le gouvernement n’a débloqué que 9 millions de dollars depuis le début de l’année. Dans ce contexte, les pharmacies qui voient leurs rayons quasi-vides se contentent de donner de conseils à leur clientèle.

Selon Anas Seddik, plusieurs médicaments sont en rupture totale, comme depuis plusieurs mois le tamsulosine, un médicament soignant l’hypertrophie bénigne de la prostate.
Selon Youssef Handoussa, activiste au sein d’une initiative citoyenne L’Avenue des accidents’ , fondée en 2013 pour aider les familles nécessiteuses et les hôpitaux d’enfants, la pénurie rend impossible l’aide aux personnes dans le besoin 

 
Comme les médicaments se font rares, la situation a engendré une forte hausse des prix. Il y a même des pharmacies qui monopolisent la vente de certains types de médicaments à des prix très élevés. C’est le cas par exemple de l’aminoglobine, qui permet de soigner les personnes souffrant d’anémie, ou de la ventoline, pour les personnes asmathiques. En plus, la période de confinement - partiellement levée le 8 juillet - liée au Covid-19 a compliqué la donne : les gens n’ont plus la possibilité d’aller chercher les médicaments dont ils ont besoin à cause de restrictions de mobilité.

On a essayé d’organiser des campagnes de dons pour aider les familles les plus démunies, mais tout ça demeure insuffisant étant donné le grand nombre de familles qui vivent dans la pauvreté absolue. En ce qui concerne nos activités dans les hôpitaux, on prend l’ordonnance médicale du patient et on part à la recherche de médicaments, mais avec les ruptures de stock et les hausses de prix, c’est compliqué de trouver le nécessaire. Même les familles aisées, qui ont les moyens d’acheter les médicaments à des prix élevés, n’arrivent pas à trouver les médicaments.

La crise du budget consacré à l’import de produits pharmaceutiques dure depuis quelques années : en novembre 2016, le pays qui vivait déjà une crise économique et sociale profonde a connu une pénurie de produits pharmaceutiques pour les mêmes raisons. Les pharmacies avaient alors fermé pour protester. 
En 2019, le pays a dépensé 324,4
 millions d’euros pour importer des produits pharmaceutiques. En 2020, cette dépense ne dépasse pas, jusqu’ici, les 8 millions d’euros. Or, le besoin mensuel en médicaments est évalué à de 50 millions d’euros.

Selon un rapport publié en mars par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (Ocha), “le Soudan avait importé 325
 millions d’euros (497 millions de dollars) de médicaments en 2019”, soit 122 millions de dollars de moins qu’en 2017, après une légère amélioration en 2018.

D’après les statistiques officielles, le bilan de l'épidémie de Covid-19 au Soudan s'élève à 9 997 cas, dont 622 décès .

Article rédigé par Omar Tiss