À Oicha, dans la province du Nord-Kivu, dans l'est de la République démocratique du Congo, notre Observateur a enquêté sur les dispositifs mis en place pour aider les femmes et les jeunes filles victimes de viols à se reconstruire, obtenir réparation et retrouver une place au sein de la société. Dans cette région minée par les conflits et l’insécurité, leur prise en charge est complexe. 

Notre Observateur John Etumba, enseignant, nous avait déjà alerté sur la situation très précaire des déplacés internes de cette région, nombreux à quitter leurs villages à cause des violences, pour trouver refuge notamment dans le centre-ville d’Oicha, une ville d’environ 50 000 habitants.

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"À cause de la stigmatisation, beaucoup de femmes ne parlent pas et ne sont pas prises en charge"

Il a cette fois enquêté sur la condition des femmes victimes de violences sexuelles, lesquelles sont souvent taboues et prennent pour beaucoup racines dans les conflits qui minent la région :
 
Le sujet des violences sexuelles est souvent quelque chose qu’on essaie de cacher : on ne veut pas en parler. Les victimes sont méprisées par les familles, qui en ont honte. Mais cela fait partie de l’actualité de notre territoire : il y a des conflits, et certains hommes profitent de la guerre et l’insécurité pour agresser des femmes en se disant qu’ils ne seront pas poursuivis dans ce climat d’impunité et de désorganisation des services de justice.

Je me suis rendu d’abord au centre de protection des indigents et malades mentaux (CEPIMA) d’Oicha, un établissemnt privé, qui prend en charge notamment des traumatisés de guerre. Le CEPIMA s’occupe aussi de femmes qui ont été violées au travers de consultations pour s’assurer qu’elles ne sont pas atteintes de maladies sexuellement transmissibles et d'ateliers thérapeutiques, parfois sous forme de pièce de théâtre. J'y ai rencontré une femme âgée de 20 ans, qui a été violée dans son village au nord d'Oicha par un gang et qui est suivie dans le centre avec sa petite fille née de ce viol.

Le centre CEPIMA accueille de nombreuses personnes traumatisées par les conflits. Photo envoyée par John Etumba. 

Kavira Mutsunga Saharah, thérapeute au CEPIMA. Interrogée par notre Observateur, elle explique : "D'abord, nous accueillons les femmes, ensuite nous les orientons dans les services médicaux. Nous faisons aussi un accompagnement psychosocial : des psychologues accompagnent les femmes violées, pour les aider à comprendre que malgré cette situation, elles peuvent vivre et il peut encore y avoir de l'espoir". Photo envoyée par John Etumba.

Un atelier théâtre organisé par le CEPIMA d'Oicha fin 2019 pour sensibiliser sur les violences sexuelles. Crédit : CEPIMA.
 
Certaines femmes sont suivies à l'hôpital de référence d'Oicha. J’ai pu parler avec une femme violée en décembre 2019 qui a encore des séquelles et doit subir une intervention chirurgicale. Elle dit qu'elle a été agressée par des miliciens mai-mai également au nord d’Oicha. Il existe aussi une ONG, Great Lakes Human Rights Program (GLHRP), dont les bureaux se trouvent au sein de l'hôpital, qui aide ces femmes. J'ai pu m'entretenir là-bas avec une femme qui m’a expliqué avoir été violée non loin d'une position militaire alors qu'elle quittait son champ. Elle dit que l'homme portait une tenue militaire.


L'hôpital de référence d'Oicha, où sont prises en charge plusieurs femmes victimes de violences sexuelles. Photo envoyée par John Etumba.
 
Une autre ONG locale, Promotion pour le Genre et le Développement Durable (PGDD), organise des séances d'écoute, oriente les femmes vers l'hôpital si nécessaire et aide ces femmes souvent stigmatisées à combattre les traumatismes et à se réinsérer dans la société. Ce qui est sûr, c’est qu’à cause de cette stigmatisation beaucoup de femmes ne parlent pas et ne sont pas prises en charge.

Un atelier chant pour des femmes victimes de violences sexuelles organisé par l’ONG PGDD. Vidéo envoyée par John Etumba.

"Nous formons ces femmes à l’agriculture, au tressage des cheveux, à la fabrication de paniers"

L’ONG locale PGDD, financée par des cotisations de membres et des dons, est présente depuis 2011 à Oicha. Ses bénévoles reçoivent des femmes qui ont subi des violences sexuelles, les orientent vers les services médicaux et, si possible, vers les services de police pour déposer plainte.

L'ONG PGDD est présente depuis plusieurs années à Oicha : elle fait de l'écoute, de la sensibilisation et propose des accompagnements sur le plan social et économique aux femmes victimes de violences sexuelles. Photos envoyées par John Etumba.
 
Pour l’heure, l’ONG suit quatre plaintes en cours d’instruction. Un accompagnement est également prévu pour aider ces femmes à reprendre confiance et avoir une stabilité économique. Devotte Kahambu Muhyana, animatrice sociale au sein de l'ONG, explique : 
 
Nous aidons les victimes de violences sexuelles à se "détraumatiser" avec le chant. J'anime ces ateliers avec le coordinateur de PGDD depuis deux ans. Il y a de presque tous les âges, de 17 à 45 ans. Après le chant, elles ressortent joyeuses, souriantes. Moi aussi, j'ai eu des traumatismes et les aider m'aide aussi. Ça me permet d'aller mieux.
 
Nous formons aussi ces femmes à l’agriculture, au tressage des cheveux, à la fabrication de paniers. Ça les aide dans la vie. Certaines vont ensuite tresser les cheveux dans des quartiers pour avoir un peu d’argent. Avec ces occupations aussi, elles pensent à autre chose. Il y a beaucoup de solidarité entre elles, d'entraide sociale et c'est aussi ce que nous voulons.


Des ateliers tressage de cheveux organisés par l’ONG PGDD. Crédit : PGDD.
 
Selon le coordinateur de l'ONG à Oicha, Bienvenu Mumbere Malyabo, plus d'une centaine de femmes suivent actuellement ces programmes. Mais il estime que les moyens manquent :
 
Entre janvier et mars, nous avons comptabilisé 136 victimes de viols à Oicha. Mais le chiffre est sûrement bien plus élevé. Il faudrait pouvoir se rendre dans des villages plus loin pour faire de la sensibilisation et repérer les personnes qui ont besoin d’être accompagnées, mais nous n’en avons pas les moyens. Nous aimerions aussi mener plus d’actions pour permettre aux femmes de mieux connaître leurs droits, décourager les arrangements à l’amiable entre familles en cas de viol et lutter contre la stigmatisation. 

Nous sommes aussi limités pour ce qui est du suivi médical des jeunes filles. Cette semaine nous avons eu deux cas de filles très jeunes, dont une de huit ans. Quand il faut qu’elles aillent à l’hôpital, la question est de savoir comment payer et comment acheter des médicaments ensuite si c'est nécessaire. Nous essayons parfois d'aider avec ce que nous avons, de payer la moitié de la facture, mais ce n'est pas suffisant.


Un champ-école de l’ONG PGDD pour aider des femmes à se réinsérer. Crédit : PGDD.
 
Une lettre au président pour dénoncer les violences sexuelles 

En République démocratique du Congo, le Mouvement National des Survivantes de Violences Sexuelles de la RDC, a récemment replacé le sujet des violences sexuelles en zone de conflits dans l'actualité.

Le 19 juin dernier, à l'occasion de la Journée internationale pour l'élimination de la violence sexuelle en temps de conflit, ce mouvement a adressé une lettre au président Félix Tshisekedi "pour dénoncer, cette année encore, le féminicide, les viols, les actes atroces, dégradants et ignobles ainsi que l’insécurité humaine et la peur caractérisant le climat de vie des populations du Kasaï-Central, de l’Ituri, du Nord et Sud-Kivu, ainsi que de toute l’étendue de la RD Congo". 

Le même jour, le mouvement a sorti en ligne gratuitement son film "SEMA", "écrit et joué à 90 % par des survivant.e.s de viols et violences sexuelles de l'est de la République démocratique du Congo". Cette démarche a été saluée par le Dr Denis Mukwege, gynécologue congolais récompensé en 2018 pour son combat contre les viols de guerre.

>> Lire sur les Observateurs : Au Kivu, danser pour aider les femmes victimes de violences sexuelles 

La ville d’Oicha, à 30 km au nord de Beni dans la province du Nord-Kivu, est considérée comme la porte d'entrée du "triangle de la mort", une zone minée par les conflits où plus de 1 000 personnes ont été massacrées depuis 2013. Selon le Groupe d’Etude sur le Congo (GEC), basé à l’Université de New York, aucun groupe n’a revendiqué ces tueries, mais les membres du groupe Forces démocratiques alliées (ADF) ougandaises "ont été des acteurs clés, collaborant parfois avec des groupes armés congolais".

En février, le HCR estimait que la violence dans la région de Beni avait contraint environ 100 000 personnes à fuir leur foyer en l’espace de deux mois. Au total, plus de cinq millions de personnes sont déplacées en République démocratique du Congo, ce qui représente la plus importante situation de déplacement interne sur le continent africain.