TCHAD

Au Tchad, deux étudiants improvisent une école pour des enfants nomades

Leonard Watouing Gamaïgué a pris l'initiative en novembre 2019 de donner bénévolement des cours dans un campement de nomades non loin de la capitale N'Djamena. Photo envoyée par Leonard Watouing Gamaïgué.
Leonard Watouing Gamaïgué a pris l'initiative en novembre 2019 de donner bénévolement des cours dans un campement de nomades non loin de la capitale N'Djamena. Photo envoyée par Leonard Watouing Gamaïgué.
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Au sud de la capitale tchadienne N'Djamena, à Ngonba, deux étudiants ont décidé de donner bénévolement des cours de français et de mathématiques à des enfants nomades non-scolarisés. Notre Observateur Leonard Watouing Gamaïgué revient sur l’origine ce projet et les difficultés d’accès à l’éducation en milieu nomade.

Au Tchad, l’école est obligatoire à partir de 6 ans mais les inégalités d’accès à l’éducation sont importantes. Selon un rapport daté de 2017 du Plan Intérimaire pour l’Education au Tchad (PIET), mis en place par le gouvernement pour améliorer les performances du système éducatif tchadien, la proportion d’enfants d’une génération qui accèdent à l’école est de 64%. Ce chiffre, selon les auteurs du rapport, n’aurait pas évolué depuis 10 ans. Parmi les explications, le manque d'infrastructures scolaires est pointé, notamment en milieu rural.

L’accès à ces infrastructures scolaires est d’autant plus compliqué pour les enfants nomades, le système scolaire s’étant développé pour des populations sédentaires sur des conditions de notamment de stabilité.

 

"Ils ont pensé que je blaguais... jusqu’au moment où ils m’ont vu arriver avec un tableau"

Leonard Watouing Gamaïgué, âgé de 29 ans, a pris conscience de ce problème en rentrant dans son village natal au sud de N'Djamena en novembre dernier. Avec un ami, cet étudiant en sciences de l’éducation a décidé de donner bénévolement des cours aux enfants du campement nomade situé au niveau de la réserve de Ngonba :

 

Je fais un master en sciences de l'éducation à l’université de Yaoundé 1, au Cameroun, et je suis rentré en fin d‘année dernière pour écrire mon mémoire au Tchad. En novembre, j’ai rencontré des nomades qui étaient installés non loin de chez moi et j’ai vu que les enfants n’étaient pas à l’école en journée alors que la rentrée a lieu en octobre ici. Ça m’a interpellé : pour moi, si on ne fait rien, ce sont de potentiels analphabètes dans 20 ans.

Je me suis rapproché des parents pour savoir pourquoi les enfants n'étaient pas à l'école. J'ai appris que beaucoup d'entre eux n'y étaient jamais allés. Déjà parce qu’il n’y a pas d’école pour eux dans la zone où ils sont, et aussi parce que les parents sont parfois réticents à l'idée d’y mettre leurs enfants :  ils ont des préjugés et n’en comprennent pas toujours l’intérêt.

Ces nomades sont des éleveurs et ne vivent pas loin de N'Djamena. En général, ils partent vers Massaguet, au centre du pays, quand il commence à pleuvoir vers le mois de juillet. Ils reviennent ensuite deux mois et demi après. Je n’avais jamais été en contact avec eux avant. Ils parlent l'arabe tchadien et certains d’entre eux ont appris à écrire un peu en arabe, peut être grâce à des écoles coraniques. Dans le campement, seul un jeune de 18 ans est scolarisé. 

Quand je leur ai dit que je pouvais apprendre aux enfants à écrire, parler et compter en français, les parents ont été intéressés. J'ai également pu m'entretenir avec leur chef, qu'on appelle le "Boulama". Il a accepté que je donne des cours. Je crois qu'ils ont tous pensé que je blaguais et c'est seulement quand ils m'ont vu arriver avec un tableau et m'installer sous un arbre qu'ils ont compris que j’étais sérieux !

Des cours donnés dans le campement par notre Observateur. Photo envoyée par Leonard Watouing Gamaïgué.

La plupart de ces enfants n'ont jamais été à l'école. Photo envoyée par Leonard Watouing Gamaïgué.

"Il y a souvent beaucoup d'ambiance, chaque jour c'est une fête"

 

Un ami de l'université, Baikamla Djongyang, qui fait les mêmes études que moi, est venu m’aider. J’ai fabriqué moi-même le tableau noir et, dès que j’ai besoin d’acheter des craies, je vais faire des petits travaux en ville pour avoir de l’argent. Depuis novembre, on donne cours tous les matins du lundi au vendredi. Nous avons cependant dû nous arrêter en mars avec la pandémie avant de reprendre récemment. 

Il y a 146 enfants dans le campement mais, en général, ils vont être 40 à 50, de 5 à 14 ans, à suivre les cours. C'est un peu complexe car certains accompagnent parfois les troupeaux en ville, travaillent avec leurs parents. Le matin, on a rendez-vous à 7h, ils s'assoient au sol et on fait classe jusqu'à 11h. Il y a souvent beaucoup d'ambiance, les enfants sont très excités, chaque jour c'est une fête. C'est un engagement car parfois il fait froid le matin, surtout en février... Mais quand on vient et qu'on voit les enfants dehors, à nous attendre, ça donne envie de continuer.

Parfois, des adultes viennent aussi écouter. Tout le monde a bien compris qu'en laissant les enfants apprendre, cela pourrait les aider aussi. Par exemple, souvent, quand les parents achètent des médicaments, personne ne sait lire les notices.

"J'ai dit au chef du campement qu'on devrait se rapprocher des autorités"

Pour que le projet aille plus loin, Leonard Watouing Gamaïgué a essayé d’interpeller les autorités. Mais, selon lui, les difficultés sont nombreuses :

 

J'ai dit au chef du campement qu'on devrait se rapprocher des autorités et il est venu avec moi rencontrer le maire. Finalement, le maire n'a pas pu nous aider car ces nomades se trouvent sur une réserve de l'État et il n'était pas en mesure de donner une autorisation pour installer une école. On aurait le droit de faire un bâtiment démontable, mais nous n'avons pas les moyens pour cela.

Je me suis également rendu au ministère de l'éducation pour parler ce projet, avec mes vidéos et photos à l'appui. Mais ils n'ont pas pu m'aider non plus. Il faudrait idéalement qu'on puisse être aidés à monter une association pour peut-être recevoir des financements.

Les enfants ont appris à lire, écrire et compter en français. Photo envoyée par Leonard Watouing Gamaïgué.

 

"Moi, j'ai envie de poursuivre ce projet"

 

On va bientôt finir l'année et on reprendra j'espère en octobre. Je dois rencontrer un inspecteur pédagogique pour avoir les programmes et essayer de me conformer ça à partir de la rentrée. Cette année, l'essentiel pour nous était surtout qu'ils apprennent à lire et compter en français. On leur a aussi donné quelques petites notions en arabe littéraire.

Moi, j’ai envie de poursuivre ce projet. J’ai presque fini mon mémoire et je devrais retourner à Yaoundé pour soutenir. Si je suis diplômé, j’aimerais être enseignant dans la zone, pour continuer à être enseignant volontaire au campement en plus. À long terme, j'aimerais me rapprocher d'autres sites et permettre à tous les enfants nomades du pays d'avoir la possibilité d'aller à l'école.

Article écrit par Maëva Poulet.