Observateurs

Alors que l'Europe se déconfine progressivement malgré quelques remous, l'Iran est touché de plein fouet par une deuxième vague de Covid-19 qui suscite de très vives inquiétudes : les hôpitaux se remplissent, et selon nos Observateurs, dans plusieurs régions, les lits manquent. Si les autorités minimisent dans les chiffres qu'elles communiquent l'ampleur de cette vague, nos Observateurs livrent des témoignages sans ambiguïté : ils voient des hôpitaux débordés et des villes qui se reconfinent et une situation déjà alarmante : des 31 provinces du pays, 14 sont passées en "rouge", signe d'une circulation maximum du virus.  

L'Iran a fait partie des premiers pays touchés par la pandémie de Covid-19, après la Chine, mais les autorités n'ont reconnu la présence du virus sur leur sol que le 21 février. Avec nos Observateurs, nous avions documenté cette première vague, le manque de moyens, les "remèdes islamiques" douteux proposés par des imams et les virulentes critiques quant à la réaction des autorités.

Aujourd'hui, le virus se répand y compris dans les régions qui ont été relativement épargnées par la première vague, et revient dans celles qui avaient été touchées. Selon les chiffres officiels, le 25 mai, le nombre de morts quotidiens était tombé à 34 personnes, mais le 6 juillet, il était remonté à 200 personnes, proche du jour le plus meurtrier de la première vague, le 14 avril (163 morts). Pour beaucoup de commentateurs et nos Observateurs, le nombre de victimes est cependant volontairement sous-évalués par les autorités.

Décès quotidiens dus au coronavirus, selon les statistiques officielles.
 
"Nous aurions besoin d'un mois de confinement total dans tout le pays"

Sina (pseudonyme) est médecin dans un hôpital du nord de l'Iran. Il confirme qu'il avait encore des lits vides il y a un mois mais que ce n'est plus le cas. Son établissement doit même refuser des malades, et les envoyer dans d'autres hôpitaux, parfois à des dizaines de kilomètres, car tous les hôpitaux à proximité immédiate sont dans la même situation de saturation.  
 
Il y a deux mois, nous avions 1 500 patients dans notre hôpital, c'est tombé à 500 il y a trois semaines, et depuis ça ne cesse de remonter : nous avons environ 1 100 cas positifs de coronavirus. Avant, on comptait quatre morts par jour, aujourd'hui, c'est repassé à 20 morts. Notre unité de soins intensifs n'a plus de lits disponibles depuis 10 jours.

Les syptômes du Covid-19 ont changé : durant les trois premiers mois de l'épidémie, c'était essentiellement des détresses respiratoires. Maintenant, les symptômes principaux sont des troubles gastro-intestinaux.


A l'hôpital Masih Daneshvari, un des principaux centres de traitement du Covid-19 à Téhéran, il n’y a plus de lits disponibles et les patients sont installés sur des places de parking, soignés dans leur voiture ou sur des chaises.  Photos prises le 6 juillet par Mohammad Masoumian.
 
Pour moi, le premier responsable de cette situation, c'est le gouvernement. Il a trop vite encouragé les gens à reprendre le travail, et ils n'ont mis en place aucune politique susceptible de contenir la nouvelle épidémie ; ils auraient pu rendre le port du masque obligatoire, déconfiner étape par étape, interdire les déplacements de et vers les zones rouges. Mais ils n'ont rien fait de tout ça. Ils veulent juste montrer que tout est de retour à la normale, alors que selon moi, ce dont nos avons besoin, c'est au moins d'un nouveau mois de confinement total, dans tous les pays et pas seulement certaines régions, avec port du maque obligatoire pour tous ceux qui sortiraient, tout le temps.

Dans les médias locaux, des responsables de cimetières ou d'hôpitaux s'alarment du nombre de morts depuis plusieurs semaines. De même, sur les réseaux sociaux, les conséquences de la deuxième vague sont dans toutes les discussions. Mais il a fallu attendre le 2 juillet pour que le président iranien Hassan Rohani prenne la parole. Il a assuré que son gouvernement "allait considérer" la mise en place "de restrictions et de règles" dans les zones rouges afin de stopper la pandémie en Iran. Mais aucune mesure concrète n'a encore été annoncée ni appliquée.
 
"Nous n'avons pas suffisamment de ressources médicales disponibles et les gens meurent"  

Ali (pseudonyme) gère un organisme travaillant dans la santé publique dans une ville du sud de l'Iran. Son analyse est sans concession :  
 
Nous avons des cas de coronavirus lors de la première vague, mais comparée à d'autres régions, notre situation n'était pas trop mauvaise. Nos centres de traitement du virus avaient toujours des lits disponibles, et notre taux de mortalité n'était pas très élevé [il n'a pas voulu communiquer ce taux, invoquant le fait que le gouvernement iranien avait qualifié de "secret national" les chiffres des victimes du Covid-19, NDLR].  Mais depuis la mi-mai, nous avons un nombre croissant de cas, les hôpitaux n'ont plus de lits disponibles, et nous avons dû demander aux Gardiens de la Révolution d'ouvrir un hôpital de campagne.

Le nombre de morts est bien plus important que lors de la première vague. Et les victimes sont de tous les âges, des jeunes, des vieux et même des enfants. Les maires et les autorités locales ont demandé de l'aide à la capitale de notre province, mais nous n'avons ni lit, ni médecins, rien à leur donner. Les gens meurent sans avoir pu bénéficier des soins que nous pouvions donner il y a encore un mois.

Dans l’unité dédiée aux enfants à l’hôpital Mofid à Téhéran, beaucoup de jeunes patients ont le Covid-19.
 
 
Quand Téhéran a officiellement concédé la présence du Covid-19 sur le sol iranien, les autorités locales de notre province ont pris des mesures spécifiques pour notre province. Notre gouverneur a fait bloquer les routes, pour éviter tout déplacement non nécessaire vers chez nous. Ceci a permis de préserver notre région. Nous avons aussi fermé tous les parcs, et demandé aux gens de travailler de chez eux. Mais le 29 avril, le gouvernement a annulé toutes les restrictions, et a mis en même temps la pression sur les autorités locales pour qu'elles fassent appliquer cela. Les déplacements vers notre région ont repris et depuis le nombre de cas ne fait qu'augmenter chaque jour. Nous sommes désormais une des régions les plus touchées d'Iran, nous sommes passés en zone rouge.

La suite de cet article sera publiée le 8 juillet 2020. 
Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste