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Deux vidéos montrant des femmes agressées par des hommes ont circulé fin juin sur les réseaux sociaux en Colombie, où elles ont suscité l’indignation. Il ne s’agit toutefois que de la partie émergée de l’iceberg : les chiffres montrent une augmentation des violences conjugales depuis le début du confinement, une situation rendant d’autant plus difficile le fait de porter plainte.

Dans cette première vidéo diffusée le 27 juin et tournée à Puerto Wilches, dans le département de Santander (nord), un homme tire une femme par les cheveux en sortant d’une maison, puis la traîne et la fait tournoyer sur le sol. On entend la femme crier. Elle se relève ensuite, et il commence alors à la frapper.

Vidéo diffusée le 27 juin.

Outre la violence de l’homme, de nombreux internautes ont été choqués par l’inaction de la personne filmant la scène. Quelques jours plus tard, les autorités locales ont déclaré que l’homme avait été mis en prison, et qu’il avait déjà été impliqué dans des violences domestiques dans le passé.

Quelques jours plus tôt, une autre vidéo tournée à Pueblo Bello, dans le département de Cesar (nord), montrait un homme assis au bord de la route, à côté d’une voiture, avec une femme se débattant sur ses genoux .  

Vidéo diffusée le 23 juin.

Après la diffusion de cette vidéo, le bureau du Procureur général de la nation a immédiatement ouvert une enquête. Les autorités ont ensuite annoncé que l’homme - un journaliste radio - avait été placé en détention. Selon un média local, la femme n’aurait pas voulu dénoncer son agresseur, mais les témoignages de ses proches, la vidéo, ainsi qu’une photo la montrant avec une blessure au visage, auraient suffi pour convaincre la police d’arrêter l’homme, qui entretenait une relation sentimentale avec elle.


Hausse des appels pour signaler des violences machistes

Si ces faits ont été filmés, ce n’est pas le cas de l’immense majorité des violences commises à l’encontre des femmes, en augmentation depuis le début du confinement, mis en place le 25 mars pour lutter contre le Covid-19.

Le 26 juin, Marta Lucía Ramírez, la vice-présidente colombienne, a ainsi indiqué que les appels pour signaler des violences machistes avaient augmenté de 150 % durant le confinement, par rapport à la même période l’an passé. Ce chiffre correspond au nombre de personnes ayant appelé le 155, un numéro spécialement destiné aux femmes victimes de violences. D’après elle, le nombre de personnes ayant appelé le 123, un numéro dédié aux urgences (police, pompiers, etc.), pour signaler des violences de ce type, a également augmenté de 39 % durant cette période.

Mais selon l’Institut de médecine légale, 8972 femmes ont été victimes de violences conjugales, intrafamiliales ou sexuelles et 164 ont été tuées entre le 25 mars et le 23 juin 2020, ce qui constitue une baisse par rapport à la même période l’an passé. Cependant, une analyse plus fine de ces chiffres révèle une hausse graduelle des violences dans les semaines ayant suivi le début du confinement : par exemple, 1241 femmes ont été victimes de violences conjugales durant le premier mois de confinement, puis 1859 le mois suivant.

 

"Les chiffres des violences commises contre les femmes pendant le confinement sont complètement sous-estimés"

Carlos Fernando Galván Becerra travaille au sein de l’Organisation féminine populaire, basée dans le département de Magdalena (nord du pays) et qui défend notamment les droits des femmes.
 
Nous pensons que les chiffres des violences commises contre les femmes pendant le confinement sont complètement sous-estimés, car beaucoup ne portent pas plainte contre leurs agresseurs, puisque le confinement rend cette démarche encore plus compliquée que d’habitude, même s'il s’est assoupli depuis un mois.

En effet, avec le confinement, il est plus compliqué de sortir. De plus, les femmes peuvent théoriquement porter plainte sur Internet ou en appelant un numéro spécial, mais ce n’est pas toujours possible car il n’y a pas Internet sur tout le territoire, sans compter qu’il n’est pas forcément facile de passer un appel si l’on vit sous le même toit que l’agresseur.

Par ailleurs, si une femme vit avec son agresseur et qu’elle doit retourner chez elle après l’avoir dénoncé, il peut se comporter de façon encore plus violente ensuite s’il l’apprend. De fait, quand les femmes portent plainte pour violence conjugales, la réponse des institutions est rarement immédiate, et il existe peu d’endroits où elles peuvent être accueillies.

"Avec le Covid-19, l’aide aux victimes de violences conjugales passe encore plus au second plan"

On peut expliquer l'augmentation de ces violences par le stress que l’enfermement peut provoquer chez l’individu. Outre les violences physiques, nous constatons d’ailleurs également une hausse des violences psychologiques.

D’une manière générale, les autorités sont actuellement focalisées dans la lutte contre le Covid-19, donc l’aide aux victimes de violences conjugales passe encore plus au second plan qu’auparavant, sans compter qu’il existe une violence structurelle historique à l’encontre des femmes en Colombie.


Début mai, une initiative appelée #ElTrapoAvisa (#LeChiffonAvertit) a été lancée dans le pays pour encourager les femmes victimes de violences à placer un chiffon noir à leur fenêtre, afin de signaler leur situation.


Cette initiative rappelle les bouts de tissu rouge accrochés aux fenêtres par de nombreux familles colombiennes, signifiant : "Nous n’avons pas à manger dans cette maison."

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Fin juin, la vice-présidente colombienne a annoncé que de nouvelles mesures seraient prises pour lutter contre les violences commises à l’encontre des femmes, alors que les organisations de défense des droits des femmes dénoncent régulièrement des failles dans la prévention, la prise en charge et la réponse de l’appareil judiciaire concernant ces affaires.

Article écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).

 
Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone