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Depuis fin 2019, des Vénézuéliens arpentent les rues d’un quartier de Caracas pour diffuser des "journaux télévisés" réalisés de façon artisanale. L’objectif : partager des informations locales, utiles pour les habitants, et contourner la censure qui touche de nombreux médias au Venezuela. Mais depuis la mi-mars, le confinement en vigueur dans le pays les a obligés se réinventer : ils réalisent désormais leurs journaux… depuis leurs fenêtres.

Fin 2019, des citoyens vénézuéliens ont commencé à réaliser des "journaux télévisés" dans les rues du quartier populaire de La Cruz, dans la municipalité de Chacao, à Caracas, en lisant les informations sur une estrade, derrière un cadre peint en noir, semblable à un téléviseur. Bien que filmés, ces journaux ont toujours été "diffusés" uniquement dans l'espace public : ils ne sont donc pas visibles sur Internet.

Des "journaux télévisés" diffusés dans les rues de La Cruz, avant le confinement.

Appelé "La Cruz TV", ce projet a été mis en place par l’équipe du "Bus TV" : il s'agit de personnes travaillant dans la presse, l’audiovisuel et la communication sociale, qui réalisent des "journaux télévisés" de façon artisanale dans les bus de plusieurs villes du Venezuela, depuis 2017. Dans le cadre du projet "La Cruz TV", elles ont initié les habitants du quartier au journalisme et à la photographie, et les ont accompagnés dans la réalisation de leurs "journaux télévisés" locaux.

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L’objectif de ces différents projets : informer les gens n’ayant pas ou peu accès à Internet et aux réseaux sociaux, où l’information est plus libre que dans les médias traditionnels, très souvent touchés par la censure au Venezuela (classé 147e sur 180 pays au classement de la liberté de la presse de l’ONG Reporters sans frontières en 2020).
 

"Un ‘journal télévisé’ commence toujours avec les informations locales, qui peuvent être utiles pour les gens"

Laura Helena Castillo est co-fondatrice du "Bus TV". Elle explique comment est née l’idée de réaliser des "journaux télévisés" depuis les fenêtres à La Cruz - un projet nommé "La Ventana TV" ("La Fenêtre TV"), s’inscrivant dans la lignée de "La Cruz TV" - lorsque le confinement a été mis en place pour lutter contre le Covid-19.
 
Quand le confinement a commencé, nous avons d’abord été déconcertés, car nous avons toujours réalisé nos activités dans la rue, au contact des gens, et nous avons dû tout arrêter. Donc nous avons cherché à développer d’autres activités permettant de respecter les normes de distanciation sociale…

C’est ainsi que nous avons lancé notre premier "journal télévisé" depuis les fenêtres à la mi-mai. Nous avons eu cette idée après avoir vu que les balcons étaient devenus des lieux d’expression en Europe pendant le confinement, permettant d’être en contact avec le reste du monde : les gens chantaient, jouaient de la musique, applaudissaient…


Le premier "journal télévisé" depuis les fenêtres a été réalisé à la mi-mai. Dans cette vidéo, on entend : "Cette après-midi, à partir de 16h, ‘La Cruz TV’ diffusera ses informations à partir du balcon de notre voisine, madame Rosa Elena Marrobo."
 
 
Voici comment chaque journal est préparé : deux personnes du quartier, Darío Chacón et Marilín Figuera, récoltent des informations hyper-locales auprès des habitants, puis les envoient à l’équipe du "Bus TV". De notre côté, nous les évaluons, nous les mettons en forme, puis nous les insérons au sein d’un journal comportant d’autres informations plus générales (politique, économie, etc.), avant de leur renvoyer le script.

Ensuite, Darío Chacón lit les informations depuis un balcon du quartier, vêtu de façon élégante, avec un micro, tandis que Marilín Figuera le filme [bien que ces informations ne soient pas diffusées sur Internet, NDLR]. Ils font cela chez les habitants qui proposent leur balcon. Pour que les voisins puissent bien entendre, nous louons aussi un haut-parleur à un voisin.


"Je fais un test, allô, allô, je fais un test… ‘La Cruz TV’ a un projet durant la quarantaine qui s’appelle ‘La Ventana TV’", dit Darío Chacón dans cette vidéo.
 
 
Un "journal télévisé" peut durer sept minutes environ, et il commence toujours avec les informations locales, qui peuvent être utiles pour les gens. Actuellement, beaucoup sont liées au coronavirus, mais les sujets sont très variés. Par exemple, on peut avoir le portrait d’un habitant qui vient de décéder, des informations sur le prix du poisson… Par ailleurs, l’idée est de toucher les personnes n’ayant pas ou peu accès à Internet et aux médias indépendants, et de contourner la censure.


"Aujourd’hui, on est le samedi 16 mai 2020. Cela fait 61 jours qu’on est en quarantaine au Venezuela. Qu’est-ce qu’il se passe à La Cruz ? Les ventes de protéines, légumes qui ont eu lieu à La Cruz ont été d’une grande aide pour la communauté durant la quarantaine", dit Darío Chacón dans cette vidéo.
 
 
Nous avons connu Darío Chacón avant de lancer "La Cruz TV" : il était surnommé le "mégaphone” dans le quartier car il scandait des informations d’utilité publique, donc nous l’avons formé il y a quelques mois. [Voir une vidéo de lui ici en janvier, NDLR.] Quant à Marilín Figuera, elle a rejoint le projet en plein confinement, donc nous n’avons pas encore pu la former entièrement.

Pour l’instant, nous avons réalisé seulement trois journaux depuis les fenêtres, car nous avons dû tout stopper durant plus de deux semaines, lorsqu’une habitante du quartier a été soupçonnée d’avoir le Covid-19. Donc nous n’avons pas voulu prendre de risques par rapport à Darío Chacón et Marilín Figuera. Mais nous aimerions réaliser deux "journaux télévisés" par semaine, comme ce que nous faisions avant, avec "La Cruz TV".


"Trois balcons, trois émission de ‘La Ventana TV’"

Début d’un "journal télévisé" sur un balcon.
 
 
Dernière chose : à La Cruz, nous avons mis en place des affiches avec des informations sur le coronavirus, des numéros de téléphone utiles (hôpitaux, cliniques, pharmacies, soutien psychologique, assistance aux femmes victimes de violences domestiques), des informations politiques et économiques... C’est aussi quelque chose que nous faisons dans d’autres quartiers et d’autres villes, pour que les gens soient mieux informés.


Des affiches pour informer les habitants de La Cruz.


Article écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).

 
Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone