De la fumée noire a envahi le ciel de Celaya, une ville située dans l’État du Guanajuato, au centre du Mexique, le samedi 20 juin. Ce jour-là, les autorités ont arrêté des membres d’un cartel local, qui a alors réagi en brûlant des véhicules ou encore des magasins, tout en bloquant des axes routiers. Ces actions de représailles ont provoqué la colère des habitants, qui témoignent de la difficulté grandissante à vivre dans cette zone, en raison des agissements du cartel.

Le 20 juin, les forces de l’ordre ont arrêté 26 membres du cartel de Santa Rosa de Lima, dont plusieurs membres de la famille de son chef, José Antonio Yépez Ortiz, qui a pu, pour sa part, échapper aux arrestations. Elles ont également indiqué avoir saisi des véhicules, des armes ou encore de l’argent lors de cette opération.

En guise de représailles, le cartel a incendié le jour même une vingtaine de véhicules (voitures de particuliers, camions, bus, etc.), des magasins, des stations-service, un terrain, et bloqué des axes routiers, à Celaya et dans ses environs. Le lendemain, son chef a également annoncé qu’il allait se venger, dans deux vidéos diffusées sur les réseaux sociaux.

Un taxi qui brûle à Celaya, sur l’avenue Presa Álvaro Obregón, le 20 juin. L’homme qui filme dit de "faire attention" (vidéo similaire ici).

Une voiture en feu, à Celaya, dans la rue Benito Juárez, le 20 juin (vidéo similaire ici).
 

Basé dans l’État du Guanajuato, le cartel de Santa Rosa de Lima tire son nom d’une petite ville située à une centaine de kilomètres de Celaya. Depuis sa création en 2014, sa principale activité a longtemps été le vol de combustible, un trafic qui s’est développé au cours des dernières années au Mexique. Le président Andrés Manuel López Obrador a d’ailleurs mis en place une stratégie pour lutter contre ce phénomène dès son arrivée au pouvoir, en décembre 2018.

 

"Les gens donnaient l’alerte pour que tout le monde reste chez soi"

Alberto (pseudonyme) est un habitant de Celaya :
 
Vers 15 h, des informations et des images ont commencé à circuler dans des groupes WhatsApp locaux, selon lesquelles des hommes armés descendaient de véhicules pour brûler des voitures. Les gens donnaient l’alerte pour que tout le monde reste chez soi. Cela m’a mis en colère, mais je me suis dit que je pouvais supporter cela, si c’était le prix à payer pour l’arrestation des membres du cartel…


Un magasin de meubles en feu à Celaya, sur le boulevard Adolfo López Mateos, le 20 juin.
 
 
Celaya a toujours été tranquille, mais cela a commencé à changer il y a six ans environ [soit peu de temps après la naissance du cartel de Santa Rosa de Lima, NDLR]. Par exemple, ces dernières années, il n’était même plus possible de sortir dans les bars ou dans les boîtes de nuit, car c’était prendre le risque de croiser des tueurs à gage du cartel, qui pouvaient te tirer dessus s’ils avaient trop bu et s’ils avaient décidé de s’en prendre à toi. Mais la situation a surtout empiré à la suite du lancement de l’opération "Golpe de Timón"...


L’opération "Golpe de Timón" ("coup de barre") a été lancée par les autorités en mars 2019 dans plusieurs municipalités de l’État du Guanajuato, pour démanteler les cartels se consacrant au vol de combustible, et pour tenter de mettre fin à la vague de violences liée au conflit entre le cartel de Santa Rosa de Lima et le cartel Jalisco Nueva Generación.

De fait, les homicides ont récemment grimpé en flèche dans cet État, devenu l’un des plus meurtriers du Mexique : selon les autorités, 2 834 assassinats y ont été commis en 2019, 2 609 en 2018, contre 1 084 en 2017.

Cette opération a débouché sur de nombreuses arrestations, la confiscation de véhicules, et a mis un frein aux opérations de vol de combustible du cartel Santa Rosa de Lima. Ayant perdu une grande partie de ses revenus liés à ce trafic, le cartel a alors commencé à braquer des restaurateurs et des commerçants à Celaya et dans d’autres villes voisines, et à leur faire du chantage, les menaçant de les tuer s'ils ne leur donnaient pas de l'argent.


Images de la zone de Celaya vue du ciel, publiées par les autorités.

 

"Je connais des personnes qui ont été tuées car elles avaient refusé de donner de l’argent au cartel"

Daniel (pseudonyme) est un autre habitant de Celaya, qui a vu une voiture, un camion et un terrain brûler samedi 20 juin.
 
À la suite du lancement de l’opération "Golpe de Timón", les hommes du cartel ont commencé à braquer les restaurants de tortillas. Un jour, ils ont tiré dans l’un d’eux, et j’ai perdu un ami et son père…

Fin 2019, leurs extorsions sont devenues vraiment très fréquentes. Par exemple, les membres du cartel réclament une sorte de "cotisation" – c’est-à-dire de l’argent – à des magasins et à des entreprises, pour les laisser travailler "en paix". Je connais plusieurs personnes qui ont été tuées car elles avaient refusé de payer cette "cotisation". Sinon, ils vont parfois dans les magasins, armés, et ils menacent de tuer les commerçants s’ils ne leur donnent pas de l’argent dans les jours qui suivent.

Personnellement, ils m’ont téléphoné en janvier pour me dire de déposer 20 000 pesos [soit 780 euros, NDLR] sur un compte bancaire, en m'affirmant que si je ne voulais pas, ils tueraient mon fils. Mais je n’ai pas de fils, donc je ne leur ai jamais donné l’argent.


Alberto (pseudonyme) renchérit :
 
J’ai un petit commerce qui a déjà été attaqué huit fois cette année par les hommes du cartel, pour me voler de l’argent ou des marchandises. Cela dit, j’ai de la "chance", car ils m’ont juste volé, et ne m’ont jamais demandé d’argent pour que je puisse continuer à travailler. Par ailleurs, au cours du dernier mois, il y a eu trois exécutions par jour au minimum à Celaya…


Une station-service en feu, à Celaya, sur l’avenue José Maria Morelos, le 20 juin.

Des petites flammes et de la fumée s’échappent de cette voiture, sur l’autoroute à la sortie de Salamanca, une ville voisine de Celaya, le 20 juin.

Un magasin Oxxo en fumée, à Celaya, dans le secteur "Jardines", le 20 juin.


Même s’il n’y a pas eu de nouveaux incendies depuis le 20 juin, les habitants ont indiqué que la situation restait tendue dans la zone.

Ce n’est pas la première fois que le cartel de Santa Rosa de Lima brûle des véhicules et bloque des voies : il avait déjà réagi de façon similaire en mars 2019, lors du lancement de l’opération "Golpe de Timón", ou encore en mars dernier, lors de l’arrestation du père du chef du cartel.


Article écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).
 
Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone

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