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Un paysan a été tué par l’armée à proximité du village d’Anorí, dans le nord-ouest de la Colombie, le 20 mai. À la suite de cet assassinat, la population locale est allée voir les militaires, les accusant de vouloir emmener le corps, afin de le faire passer pour un guérillero mort au combat. Une crainte légitime au regard de l’histoire récente de la Colombie : dans les années 2000, l’armée a exécuté des milliers de civils, les faisant passer pour des guérilleros tués au combat, afin de gonfler les résultats de la lutte anti-guérilla.

MISE À JOUR (26 juin 2020) : ajout de la réponse de l’armée colombienne, à la fin de l’article.

L’assassinat d’Oriolfo Sánchez, âgé d’une quarantaine d’années, s’est produit dans la zone rurale de Tacamocho, à proximité d’Anorí, dans le département d’Antioquia.
 

"Il est sorti de sa maison et il a reçu une balle quelques dizaines de mètres plus loin"

José David Hernández est le représentant de l’association paysanne du nord de l’Antioquia, ainsi que le représentant départemental de la Coordination nationale des cultivateurs de coca, de pavot et de marijuana. Il était dans le village d’Anorí quand Oriolfo Sánchez a été tué :
 
J’ai d’abord appris, en fin de matinée, que des militaires avaient arrêté deux paysans dans la zone, pour des raisons assez floues. Les militaires les auraient comparés à une photo d’alias "Cabuyo", le chef des dissidents du 36e front des FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie)... [Le gouvernement a signé un accord de paix avec les FARC en 2016, mais des dissidents de l’ex-guérilla ont repris les armes en 2019, NDLR.] En fait, cela faisait deux jours que des militaires étaient dans la zone pour rechercher alias "Cabuyo".

Puis, plus tard dans la journée, j’ai appris qu’Oriolfo Sánchez avait été tué, près de l’endroit où les deux autres paysans avaient été arrêtés. Il était sorti de sa maison vers 10 h pour aller travailler, et il a reçu une balle quelques dizaines de mètres plus loin. Un autre travailleur est ensuite sorti de la maison : il s’est aussi fait tirer dessus, mais par chance, les tirs ont seulement atteint le toit de la maison. Quelques minutes plus tard, des militaires sont arrivés et ont dit qu’ils venaient de tuer alias "Cabuyo". Ce travailleur et une femme présente sur place leur ont alors dit que c’était un paysan, et non alias "Cabuyo". Les militaires ont commis une erreur majeure…


Vidéo transmise par José David Hernández, montrant l’endroit où Oriolfo Sánchez a été abattu, près d’une maison.

Dans cette vidéo, transmise par José David Hernández, la personne qui filme explique qu'une balle a atteint la maison.
 

"Nous avons demandé aux militaires pourquoi ils voulaient emmener son corps"

Alejandro (pseudonyme) est un paysan local, qui a souhaité garder l’anonymat pour des raisons de sécurité. Lui aussi indique que la population a d’abord appris l’arrestation des deux autres paysans, avant de découvrir qu’Oriolfo Sánchez avait été tué.
 
Dans un premier temps, nous sommes allés voir les militaires pour exiger que les deux paysans soient libérés. Mais quand nous sommes arrivés à l’endroit où ils se trouvaient, vers 17 h, ils venaient d’être libérés. C’est à ce moment-là que les deux paysans nous ont informés qu’Oriolfo Sánchez avait été tué plus tôt dans la journée.

Nous avons alors vu des militaires un peu plus loin. Ils marchaient avec une civière, sur laquelle il y avait un corps enveloppé. Nous nous sommes donc approchés, pour leur demander pourquoi ils avaient tué Oriolfo Sánchez et pourquoi ils emmenaient son corps. Ils nous ont répondu que c’était alias "Cabuyo". Nous avons dit que ce n’était pas lui, et que nous allions en parler à la mairie, à la "Personería" et à la "Defensoría del Pueblo" d’Anorí [entités publiques chargées de défendre les droits de l’Homme, NDLR]. Les militaires avaient déplacé le corps à un endroit où un hélicoptère devait arriver, à 400-500 mètres de l’endroit où Oriolfo Sánchez avait été tué.


Plusieurs vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent ainsi un corps enveloppé dans une bâche blanche, entouré de militaires et de paysans.

Dans la vidéo ci-dessous, on entend notamment une femme qui crie : "Nous savons que vous avez assassiné un paysan, pourquoi vous les assassinez ? [...] Vous alliez faire passer ce paysan pour un guérillero ! Or ce n’est pas un guérillero, nous n’allons pas vous laisser le faire passer pour un guérillero ! On ne va pas permettre que vous l’emmeniez !" On entend également un bruit d’hélicoptère. Le corps enveloppé est visible à partir de 0’03, au loin, en contrebas.

"Le paysan Ariolfo Sánchez Ruíz a été exécuté par l’armée colombienne à Anorí, Antioquia. La communauté a empêché que les militaires n’emportent le corps sans vie. Est-ce qu’ils allaient le faire passer pour un faux positif, un homme tué au combat ?", interroge cet internaute.

Cette vidéo montre une scène similaire, mais filmée de plus près. On entend la même femme crier : "On ne va pas permettre que vous l’emmeniez !"


Alejandro (pseudonyme) poursuit :
 
L’attitude des militaires était vraiment étrange. Je pense qu’ils ont compris dès le début qu’ils n’avaient pas tué alias "Cabuyo". Du coup, nous nous sommes tous dit qu’Oriolfo Sánchez allait être un nouveau "faux positif"...


Alejandro (pseudonyme) fait référence à une pratique macabre de l’armée colombienne du début des années 2000, connue comme le scandale des "faux positifs" : celle-ci a exécuté des milliers de civils innocents, les faisant passer pour des guérilleros tués au combat, afin de prouver son "efficacité" dans sa lutte anti-guérilla. Une pratique destinée à obtenir des primes ou encore des permissions.

Dans cette autre vidéo, transmise par José David Hernández, on voit de la fumée jaune à côté du corps d’Oriolfo Sánchez. Elle est utilisée pour aider l’hélicoptère militaire à savoir où il doit atterrir.  


Le corps d’Oriolfo Sánchez a finalement été récupéré le jour suivant, en présence notamment de la "Personería" d’Anorí, avant d’être enterré dans le village quelques jours plus tard.

Vidéo tournée par José David Hernández, le jour de l’enterrement d’Oriolfo Sánchez, à Anorí.

Photos prises par José David Hernández, le jour de l’enterrement d’Oriolfo Sánchez, à Anorí. Photo 1 : "Pas un de plus, plus de faux positifs, le paysan doit être respecté." Photo 2 : "L’homicide d’un paysan est un crime d’État." Photo 3 : "L’État et ses forces ont été créés pour défendre et protéger notre principal droit qui est la vie, et non pas pour nous l’enlever."


La réaction de l’armée : des faits "matière à enquête"

Dans un tweet publié le 20 mai, Juan Carlos Ramírez Trujillo, le commandant de la Septième Division de l'armée, présente à Anorí, a indiqué que les faits qui s’étaient produits "dans le cadre d’opérations militaires" étaient "matière à enquête".

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, il a réagi quelques jours après la publication de cet article : "L’opération [...] s’est déroulée dans une zone dont est chargée la Septième division de l’armée, mais elle a été réalisée par des Unités spéciales du commando général des forces militaires et la police. Les troupes de la Septième division n’y ont pas participé." Il nous a également transmis un communiqué de l’armée, qui indique que l’opération avait pour but de "localiser et démanteler un groupe armé", et qu’une "personne a perdu la vie" à cette occasion, "dans des circonstances qui font l’objet d’une enquête de la part du Procureur général de la Nation".

Outre l’assassinat d’Oriolfo Sánchez, les relations entre le monde paysan et les forces de l’ordre étaient déjà tendues depuis le 9 mai, date à laquelle ces dernières avaient commencé à détruires les cultures de coca dans la zone. Une pratique allant à l’encontre de l’accord de paix signé en 2016, qui prévoyait notamment un plan de substitution des cultures d’usage illicite, censé promouvoir la recherche de solutions alternatives à la culture de la feuille de coca, de façon pacifique.


Article écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).
 
Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone