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L’arrestation musclée d’un homme, le 7 juin, en bas de son immeuble à Bakou, au motif qu’il n’avait pas respecté le confinement alors qu’il sortait ses poubelles,  a déclenché une vive réaction de ses voisins, qui ont lancé… leurs déchets sur les policiers. La police a renchéri peu après en arrêtant plusieurs personnes dans ce quartier de la capitale azerbaïdjanaise, et en s’en vantant sur les réseaux sociaux. Rien de surprenant dans cet “État policier” comme le qualifie notre Observateur.

Le confinement en Azerbaïdjan n’a commencé que le 4 juin, et il est organisé de manière assez particulière : les habitants ne sont tenus de rester chez eux que les weekends. Les restrictions sont très strictes : à l’exception de certains fonctionnaires et de quelques policiers, il est formellement interdit de sortir de chez soi même pour faire des courses les deux derniers jours de la semaine.

Lors du premier weekend de confinement, le dimanche 7 juin, un homme s’est néanmoins aventuré à sortir ses poubelles en bas de son immeuble dans le quartier de Yasamal à Bakou, la capitale. Quatre officiers de police étaient là et l’ont arrêté, alors qu’il était à moitié nu, et l’ont embarqué dans leur voiture. Cette intervention musclée a été filmée et n’a pas échappé aux voisins, qui ont réagi en canardant la police avec des déchets. Sur les réseaux sociaux, les vidéos de cet incident  sont partagées sous le terme d’”opération poubelles”.

"Vidéo de l’arrestation et de la réaction des habitants, publiée le 7 juin sur TikTok”

“Ils voulaient nous faire peur, ils ont réussi, mais ils récoltent encore plus de détestation de notre part. “

Najia (pseudonyme) est une habitante du quartier, elle a assisté à l’arrestation :
 
“L'homme que vous voyez dans les vidéos, c’est Tunjay, mon voisin. Dès que j’ai entendu le boucan dehors, je suis allée à mon balcon, et j’ai vu les policiers le frapper et le forcer à entrer dans la voiture. Les gens leur jetaient leurs ordures, et les insultaient. Ils criaient : “vous n’avez pas honte”, “imbéciles”, “ça suffit”...

Cette autre vidéo, publiée sur Facebook, montre l’incident d’un autre angle
 
Les agents qui ont arrêté Tunjay ont quitté le quartier rapidement, mais quelques heures plus tard, ils sont revenus. Ils sont allés directement voir la représentante du syndicat d’un immeuble. Ils lui ont demandé de donner les noms de ceux qui avaient jeté des déchets, et sont ensuite allés dans chaque appartement et ont noté les noms de tous les résidents, les insultant et les menaçant de représailles… On pensait que ça allait en rester là. Mais le lendemain, à 6 heures du matin, on a vu les forces spéciales de la police arriver dans le quartier, et ils étaient très nombreux. Ils ont arrêté onze personnes, qui étaient sur les listes établies la veille. IIs les ont sortis de chez eux parfois à moitié nus.

 "Vidéos publiées par des habitants, montrant l’important déploiement de police, et l’arrestation de plusieurs résidents”
 
On a vu aussi des policiers filmer l’opération, et plus tard, ces vidéos étaient publiées sur leurs pages sur les réseaux sociaux.
 
Notre quartier est un quartier pauvre, la plupart des gens ici ne travaillent pas à temps plein. Nous sommes traumatisés de ce qui s’est passé, les enfants en particulier : mon fils a toujours peur de sortir aujourd'hui, même si le calme est revenu.

Ce qui s’est passé est une honte pour le gouvernement. La police qui rentre de force dans les appartements, force des gens à sortir à moitié nus, devant leurs enfants….Ils voulaient nous faire peur, et bien ils ont réussi, mais tout ce qu’ils récoltent, c’est encore plus de détestation de notre part.
 
Dans un communiqué publié le 8 juin, la police azerbaïdjanaise affirme : “Durant cette intervention, onze personnes qui ont jeté différents objets sur la police ont été identifiées. Elles ont été placées en détention. Une enquête est en cours pour évaluer juridiquement leurs actes.

Karim Sulleymanli, un des onze détenus, relâché le jour même, a affirmé dans des médias locaux qu’il avait été frappé “comme un animal” pendant cinq heures. 

“C’est la première fois que je vois les gens réagir comme ça face à la police”

Ilkin Rustamzadeh est un activiste azerbaïdjanais, défenseur des droits de l’homme, à Bakou. Il a passé six ans en prison pour avoir organisé un flash mob satirique en 2013.

Quand le gouvernement a annoncé un confinement total, un décret a donné à la police encore plus de liberté pour arrêter les gens qui ne le respecteraient pas, mais ils en ont abusé, et cela a mené à des arrestations d’opposants et d’activistes.

Les violences policières sont courantes en Azerbaïdjan, mais cet évènement est assez significatif. D’abord parce que cela a suscité une réaction des gens, et aussi parce que les gens ont filmé ce qu’il s’est passé pour montrer à quel point c’était juste de la violence gratuite. C’est la première fois que je vois quelque chose comme ça dans notre pays.  


Serié de vidéos des arrestations publiées par des médias locaux.
 
Notre pays est un État policier, et les gens ont humilié la police avec des jets de déchets. Donc la police a voulu montrer les muscles, qu’ils n’étaient pas du genre à perdre le contrôle du pays. Ici, on veut que la police soit vue comme un super pouvoir, que nous, citoyens, nous ne pourrons pas vaincre pour changer le régime.

"Cette vidéo a été filmée et publié par la police azerbaïdjanaise le 8 juin lors de l’opération de représailles”.
 
La police est devenue intouchable. Chaque jour, beaucoup d’Azerbaïdjanais souffrent de la violence policière, et on ne peut rien faire. Si vous vous plaignez, si vous dénoncez, si vous attaquez en justice, vous vous exposez à encore plus de violence.

Il est arrivé que des gens protestent contre cette violence policière, mais aucun officier n’a jamais été poursuivi. Seules les personnes qui ont des connexions au gouvernement ou dans les rangs de la police peuvent faire quelque chose contre cette violence.


Les abus et violences ainsi que l'impunité des forces de police en Azerbaïdjan sont critiqués par plusieurs organisations de défense des droits de l'homme.

Dans un rapport en 2019, l'ONG Amnesty International avait écrit à propos de l'Azerbaïdjan :  "La répression de la liberté d’expression s’est accrue, en particulier à la suite de révélations concernant des pratiques de corruption à grande échelle dans le monde politique. Plusieurs organes d’information indépendants ont été interdits de diffusion et leurs propriétaires ont été arrêtés. Les personnes critiques à l’égard du gouvernement étaient toujours la cible de poursuites fondées sur des considérations politiques et de mesures d’emprisonnement prises à l’issue de procès non équitables. [...] Plusieurs décès en détention survenus dans des circonstances suspectes n’avaient pas fait l’objet d’enquêtes à la fin de l’année."

Article crit par Ershad Alijani (@ErshadAlijani)
Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste