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FRANCE

Sur Instagram ou Snapchat, le dangereux business des injections sauvages dans les lèvres 

Images diffusées sur des comptes Instagram d'esthéticiennes proposant des injections dans les lèvres, avec ou sans aiguilles, à leurs patientes. Il s'agit de pratiques illégales.
Images diffusées sur des comptes Instagram d'esthéticiennes proposant des injections dans les lèvres, avec ou sans aiguilles, à leurs patientes. Il s'agit de pratiques illégales.

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Sur les réseaux sociaux, des personnes se présentant comme esthéticiennes proposent des injections dans les lèvres, avec la promesse de les rendre "plus pulpeuses", photos avantageuses à l’appui. Peu chères, ces injections attirent de nombreuses clientes, souvent très jeunes, désireuses de ressembler aux canons de beauté actuels. Mais elles ne mesurent bien souvent ni le danger, ni le caractère illégal de ces interventions, réalisées un peu partout en France.

Ces personnes proposent des injections d’acide hyaluronique, avec ou sans aiguilles. Présent naturellement dans le corps, ce produit est également fabriqué de façon synthétique pour "corriger" les volumes du visage (joues, lèvres, cernes, etc.). Il est classé comme "dispositif médical invasif", du fait qu’il est injecté sous la peau.

Capture d’écran floutée d’une "story" publiée sur un compte Instagram qui propose des injections d’acide hyaluronique.

Autre compte Instagram qui propose des injections d’acide hyaluronique.

 

"Elle m’a charcutée pendant 15 à 20 minutes"

Sheyma (pseudonyme), 26 ans, s’est rendue à "Beauty Bar Time", un institut de beauté situé à Villeurbanne, en novembre 2019, pour se faire injecter les lèvres.

 

J’ai contacté cet institut sur SnapChat, et on m’a dit de prendre rendez-vous sur Planity [site Internet pour prendre des "rendez-vous beauté en ligne", NDLR]. J’avais déjà fait des injections dans les lèvres en clinique, mais j’ai décidé d’aller chez "Beauty Bar Time" en raison du prix : 180 euros pour 1 mL, contre 300 euros en clinique.

Quand je suis arrivée en bas de l’immeuble où était censé se trouver "Beauty Bar Time", il n’y avait aucun panneau, donc j’ai dû les appeler pour entrer. L’institut était dans un appartement : il y avait un salon qui faisait office de salle d’attente, et une sorte de chambre avec des lits, où étaient reçues plusieurs clientes à la fois. Trois femmes travaillaient là. L’une d’elles - qui se faisait appeler Cookie - faisait les injections dans les lèvres : elle disait qu’elle était "diplômée" pour cela, mais je n’ai pas cherché à en savoir plus. Les deux autres s’occupaient des soins de la peau, des cils…

 

"Elle ne m’a pas demandé mon âge ou si j’avais des problèmes médicaux"

Cookie ne m’a pas demandé mon âge ou si j’avais des problèmes médicaux. Elle a mis des gants, et elle a commencé à m’injecter les lèvres avec une aiguille. Je ne lui avais pas demandé quel produit elle allait utiliser, car je pensais que c’était de l’acide hyaluronique. Elle m’a charcutée, en me piquant de partout : ça a été 15 à 20 minutes de souffrance, alors que je n’avais pas eu mal en clinique. À la fin, elle a filmé mes lèvres avec un bon angle, pour diffuser la vidéo sur SnapChat. Le paiement était uniquement en cash ou via PayPal.

 

"Des petites boules sont apparues"

J’ai eu des bleus sur les lèvres pendant 15 jours, alors qu'ils n'étaient restés que cinq  jours après l'intervention en clinique. Puis des petites taches marrons et des petites boules sont apparues au niveau de la lèvre supérieure. J’ai attendu pour voir si ça allait passer, mais rien n’est jamais parti.

Les lèvres de Sheyma, plus de six mois après son injection chez "Beauty Bar Time".

 

 

Finalement, j’ai re-contacté "Beauty Bar Time" sur Instagram le 29 mai pour parler de mes séquelles, demander un remboursement, et dire que j’allais porter plainte et leur faire de la mauvaise publicité. Mais je n’ai pas eu de réponse, et j’ai même été bloquée, donc je ne peux plus leur envoyer de messages.

Du coup, j’ai pris rendez-vous avec un chirurgien, pour tout enlever. [Une enzyme, la hyaluronidase, permet de dissoudre l'acide hyaluronique, si c’est bien le produit qui lui a été injecté, NDLR.] Je vais lui demander un papier, attestant de ce qu’il a vu, pour ensuite aller porter plainte.

Les témoignages de ce genre sont monnaie courante, notamment sur le compte Instagram "Fake Injectors", qui dénonce les dangers des injections réalisées par des personnes non habilitées à les faire.

Témoignage d’une jeune fille mineure ayant également eu des problèmes après avoir été chez "Beauty Bar Time", diffusé sur le compte Instagram "Fake Injectors".

 

Contacté par WhatsApp au numéro indiqué sur Planity, "Beauty Bar Time" n’a pas répondu à nos questions. Par ailleurs, le compte Instagram de l’institut est désormais indisponible.

Page d’accueil du compte Instagram "Beauty Bar Time" début juin, désormais indisponible.

En quoi ces pratiques posent-elles problème ?

Ces pratiques posent problème à différents niveaux. Tout d’abord, les femmes proposant des injections sur les réseaux sociaux restent souvent floues quant à leur niveau de formation, indiquant être "praticiennes", "techniciennes diplômées" ou encore "professionnelles", sans davantage de précisions.

Usurpation du titre de docteur en médecine

Certaines vont même plus loin en se présentant comme médecins, bien qu’elles soient introuvables dans l’annuaire de l’Ordre des Médecins. Ce délit d’usurpation de titre est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende selon le code pénal.

Certaines "injectrices" se présentent comme "médecins" (capture d’écran n°1) ou encore comme "techniciennes diplômées" (captures d’écran n°2 et 3), sans plus de précisions.

 

Exercice illégal de la médecine

Or seuls les médecins sont autorisés à injecter de l’acide hyaluronique sous la peau, selon plusieurs médecins contactés par notre rédaction, dont des experts de la Cour d’Appel de Paris. Toute personne réalisant des injections de ce produit sans être médecin est ainsi passible de deux ans d'emprisonnement et de 30 000 euros d'amende pour exercice illégal de la médecine, selon le code pénal.

Cette esthéticienne fait des injections avec une aiguille. Extrait d’une "story" publiée sur son compte Instagram.

Selon les médecins interrogés par notre rédaction, même si aucune aiguille n’est utilisée, les esthéticiennes n’ont en aucun cas le droit de faire pénétrer un produit sous la peau.

Nombre de "praticiennes" semblent pourtant convaincues qu’elles sont autorisées à le faire, puisque beaucoup d'entre elles utilisent le Hyaluron Pen, une technique très en vogue qui permet d'injecter l'acide hyaluronique sans aiguille. Ce dispositif, qui ressemble à un stylo, propulse le produit sous la peau à 800 km/h à travers un trou microscopique, grâce à de l’air comprimé.

Contacté par notre rédaction, le cabinet "para-esthétique" Dermaglow France, indique ainsi : "Cette technique est légale, mais les médecins n’y sont pas favorables [car] ils ont fait 12 ans d’études pour pouvoir faire cela, et nous, après une journée de formation, nous pouvons injecter sans aiguille." De fait, de nombreuses formations Hyaluron Pen sont proposées sur Internet, généralement sur une journée.

Cette esthéticienne utilise la technique du Hyaluron Pen.

Absence d’interrogatoire médical avant les injections

Quoi que dise la loi, ces "injectrices" n’ont de toute façon pas les mêmes connaissances et compétences que les médecins, ce qui se reflète dans leurs pratiques. Avant d’injecter leurs clientes, elles seraient ainsi peu nombreuses à leur demander leur âge ou encore leurs antécédents médicaux, selon notre enquête. Pourtant, l’interrogatoire est "très important", assure David Modiano, qui pratique la médecine esthétique à Paris : "Par exemple, si quelqu’un a une maladie auto-immune, on n’injecte pas."

Captures d’écran d’un sondage réalisé par le compte Instagram "Fake Injectors", montrant que les "injectrices" posent très rarement des questions à leur clientes avant l’intervention.

Des ratés dangereux pour la santé des clientes

Moins bien formées, les "injectrices" ont également plus de risques de rater leurs interventions. "Si le produit injecté migre vers une artère, il peut la boucher, ce qui peut créer une nécrose [mort des tissus, NDLR] : il y a alors un risque de cécité. Par ailleurs, il existe un risque infectieux, par exemple si la peau n’est pas bien désinfectée ou si l’acte n’est pas réalisé dans une pièce parfaitement désinfectée", indique Sameh Bougossi, qui pratique la médecine esthétique à Paris.

Autant de risques que l’on retrouve avec la technique Hyaluron Pen. "Comme le produit pénètre par air comprimé, c’est très traumatisant, et il peut ensuite migrer vers une artère. Alors qu’avec une aiguille, on peut injecter le produit lentement", indique le Dr Modiano.

Cette esthéticienne propose des injections via la technique du Hyaluron Pen.

Des produits injectés à l’origine incertaine

Concernant les produits, il existe une procédure à respecter, explique le Dr Bougossi : "Sur la boite du produit injecté, il y a deux étiquettes qui indiquent le numéro de lot, la date de péremption ou encore la quantité, dans un souci de traçabilité : l’une est pour moi, et l’autre doit être remise au patient." Sans cela, les clientes des "injectrices" ne peuvent donc pas savoir quel produit leur a été injecté.

Concernant l’apparition de petites boules sur les lèvres de Sheyma, le Dr Bougossi estime qu’elles pourraient ainsi être dues à l’injection d’un produit "de mauvaise qualité". "J’ai déjà parlé avec une blogueuse dont les lèvres avaient visiblement été injectées avec de l’huile de paraffine", ajoute-t-elle. Même son de cloche du côté du Dr Modiano : "L’autre jour, j’ai reçu une patiente avec une fibrose [transformation des tissus, NDLR]. De l’hydroxyapatite de calcium lui avait été injecté, alors que ce produit ne devrait pas être utilisé pour les lèvres. Par ailleurs, comment savoir si ces esthéticiennes utilisent des produits aux normes CE ?"

"Le raté le plus souvent rencontré chez des personnes injectées par des esthéticiennes : [...] c’est des boules dures sur les lèvres", indique le compte Instagram "Fake Injectors".

La blogueuse mentionnée par le Dr Bougossi, dont les lèvres ont été ratées par une esthéticienne. "Story" relayée sur le compte Instagram "Fake Injectors".

Silence radio en cas de complications

Dernier problème majeur : les "injectrices" sont incapables de gérer les éventuelles complications qui peuvent survenir après leurs injections. "Nous, nous savons les gérer. Par exemple, il y a des signes cliniques à repérer", indique le Dr Modiano, qui s’inquiète de voir régulièrement des "choses mal faites chez [ses] patientes", comme la plupart de ses confrères.

D’après le compte Instagram "Fake Injectors", l’immense majorité des "injectrices" ignorent d’ailleurs leurs clientes quand celles-ci les re-contactent en cas de problème.

Selon les experts médicaux contactés par notre rédaction, ces "injectrices" seraient très probablement condamnées si une plainte était déposée à la suite de complications.

La personne gérant le compte Instagram "Fake Injectors" a commencé à dénoncer ces pratiques, notamment auprès de l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé.

Article écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).

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