Observateurs


Le 7 juin, une jeune femme, portant son bébé au bras, a été tuée en traversant une rue à l’entrée du camp de Chatila pour les réfugiés palestiniens, à Beirut. La vidéosurveillance qui a capturé cette horrible scène a très rapidement fait le tour des réseaux sociaux libanais, qui demandent justice pour une énième victime du trafic de drogue sévissant dans ce camp.

Des images de vidéosurveillance résument le sinistre incident : une jeune femme portant un bébé dans un bras et un sac de courses dans l’autre s’apprête à traverser la rue. Elle tourne brusquement la tête à gauche, visiblement alertée par les tirs de balles, et tente de changer de direction. D’un coup, elle tombe blessée sur la chaussée tout en s'agrippant à son bébé. Autour d’elle, des gens fuient vers la droite. La jeune femme gisant par terre cesse de bouger, et la vidéo s’interrompt.

La rédaction des Observateurs de France 24 a décidé de ne pas diffuser la vidéo, dont voici simplement une capture d’écran avant que des tirs n’aient lieu.


L’extrait a été largement relayé sur Twitter et Facebook et a été visionné au moins 40 000 fois. Les internautes qui l’ont partagé, dont des personnalités médiatiques palestiniennes et libanaises, ont dénoncé la situation très précaire et dangereuse dans les camps de réfugiés palestiniens et syriens au Liban.

Le soir même, un individu impliqué dans la rixe s’est rendu aux autorités. Une intervention a été menée dans le camp le même soir, visant à arrêter des trafiquants, mais aucun auteur du tir n'a pu être pour l'instant identifié. Ces interventions se sont multipliées la semaine suivant la mort de la jeune femme.

Qui est la victime ?

La victime, Wouroud Kanju, est une libanaise de 28 ans. Elle habite en dehors du camp mais s’y rend quotidiennement pour son travail. Le jour de sa mort, elle rentrait chez elle en passant par la rue Ariha, à l’entrée du camp de Chatila. Selon le média Al Araby Al Jadid, elle a été emmenée à l'hôpital Makassed à Beirut avant de succomber à sa blessure par balle et à la chute que celle-ci a entraîné.

Les images de vidéosurveillance ont été prises lors d’un affrontement entre des trafiquants de drogues comme relayé par plusieurs médias arabophones. Dans ce camp, créé en 1949 pour accueillir les réfugiés du nord de la Palestine et placé sous la protection de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), la violence est le fait de factions palestiniennes armées censées gérer les lieux, et est dû principalement au trafic de stupéfiants.

 

“Depuis la mort de Wouroud, je n’arrête pas de penser que ça pourrait m’arriver un jour”


Magda (pseudonyme) est Palestinienne. Elle habite à l’entrée de Chatila, tout près de la rue où Wouroud Kanju a été tuée par balle. Elle décrit un train de vie difficilement vivable dans un camp qui a déjà vécu les horreurs de la guerre civile libanaise et un massacre connu sous le même nom.
 
À Chatila, à tout moment, un problème peut survenir, concernant les trafic d’armes ou de drogues. On vit dans la peur de la mort tous les jours.

Les incidents existent depuis longtemps au camp. Mais depuis une dizaine d’années à peu près, avec l’affluence de réfugiés syriens et de plus de réfugiés palestiniens, les coups de feu -et donc les décès- augmentent sensiblement. Il nous est très dur d’adapter notre quotidien à cette situation. Chacun a peur pour ses proches, et surtout pour ceux qui travaillent en dehors du camp et qui doivent se déplacer souvent de l’intérieur et l’extérieur du camp.

Il arrive que lorsqu’on le quitte le matin, l’ambiance est tranquille et calme. Mais au retour, la situation dégénère, et donc je ne sais pas si je peux gagner ma maison vivante ou morte. C’est typiquement ce qui est arrivé à Wouroud. Depuis sa mort, je n'arrête pas de penser que ça aurait pu être moi, d’imaginer que ça pourrait m’arriver un jour à moi aussi.

“Voici la rue Ariha, c’est ici qu’on entend parler de la mort d'untel ou unetelle (...) Plus personne n’a de contrôle sur cette rue. On l’appelle la rue de la mort (…) Voilà le Hangar de la honte, source de nos malheurs et des meurtres. Il y a eu plus de 15 morts ici.” commente l’auteur de cette vidéo, publiée le 8 juin, au lendemain de la mort de Wouroud Kanju. Le “Hangar” a été brûlé en juillet 2019, mais cela n’a pas empêché la reprise du trafic.

Les habitants du camp de Chatila, réfugiés et travailleurs confondus, appellent depuis des années les autorités libanaises et palestiniennes à intervenir de façon radicale contre ce fléau faisant souvent des victimes parmi les civils.

Le lendemain de l’incident, plusieurs habitants de Chatila ont marché dans les rues du camp en protestation, exigeant une intervention punitive radicale et un déploiement sécuritaire pérenne au sein du camp.

Marche de protestation contre l'impunité des trafiquants organisée le 7 juin à Chatila. 

“Cet enfant est devenu orphelin. La faute à qui? Aux dealers et à ceux qui les protègent (…) Il (l’enfant) vous demandera des comptes un jour !” s’insurge l’auteur de la vidéo filmée pendant la marche de protestation. On y voit le jeune enfant de la victime.
 

“Il faut combattre ce trafic de l’intérieur du camp”

Hassan Bakir, responsable communication du mouvement palestinien Fatah à Beirut, estime qu’il est temps de mener des actions dans ce camp.
 
Chatila est un hotspot des trafiquants à Beirut, la rue Ariha a été la scène d’au moins 15 morts dans la dernière décennie. En 2016, les factions palestiniennes qui partagent la gestion des camps au Liban a créé un comité spécialement dédié à combattre le trafic.
Mais il arrive souvent que les criminels ne soient pas mis en prison par l’armée libanaise, ou alors ils sont libérés moyennant des pots-de-vin. Il faut combattre cela en unissant les différentes factions palestiniennes au sein du camp [17 factions palestiniennes assurent la gestion des camps de réfugiés au Liban, NDLR]. Actuellement, chacune des factions protège ses partisans ou évite d’arrêter des dealers par peur du conflit, ce qui crée un chaos total.
 
Une intervention le soir du 7 juin, visant des dealers du camp.

Au Liban, le quota du port d’armes est élevé : 31,9 armes pour 100 habitants. Pour Hassan Bakir, le phénomène des violences est lié au taux de chômage extrêmement élevé parmi les réfugiés palestiniens au Liban :
 
Au Liban, un résident palestinien est privé d'exercer 72 emplois, comme par exemple en ingénierie ou en médecine. Ce qui fait que beaucoup de Palestiniens se retrouvent au chômage tout en ayant besoin de subvenir à leurs besoins financiers, ils se tournent alors vers le marché le plus proche de leur résidence (dans le camp) et qui ne requiert pas de papiers ou d’autorisation : le trafic d’armes et de drogue.

Malgré l’appel de plusieurs organisations à l’ouverture d’une enquête suite à la mort de Wouroud Kanju, une unique déclaration du procureur Ghassan Aouidat demandant l’ouverture d’une enquête a été émise à ce jour.

Article écrit par Fatma Ben Hamad.