Depuis plusieurs semaines au Sénégal, des habitants, des collectifs citoyens et des associations se mobilisent contre la multiplication des constructions sur le littoral de Dakar, la capitale. Nos Observateurs dénoncent un accaparement de la corniche au détriment des habitants et alertent sur les conséquences environnementales de ces projets immobiliers.

À Dakar, de nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer la bétonisation de la corniche. Lundi 8 juin, une pétition a été mise en ligne par une plateforme citoyenne regroupant plusieurs associations engagées sur les questions environnementales au Sénégal. Elle appelle à les soutenir dans le cadre "d'une plainte" contre l'État sénégalais pour garantir la protection du littoral "agressé" et "morcelé" par les constructions.


Le grignotage foncier du littoral n’est pas un phénomène nouveau dans la capitale. Mais depuis fin mai, des Dakarois ont relancé la mobilisation notamment en publiant sur les réseaux sociaux des images illustrant, selon eux, la destruction et la privatisation du littoral. Des associations et collectifs se sont encore rendus sur les sites en travaux pour alerter la presse.




Les constructions au niveau du site des Mamelles, deux collines volcaniques situées sur la presqu'île du Cap-Vert, ont fait particulièrement débat. 


Le 27 mai, le maire de Mermoz-Sacré-Cœur, sur la corniche ouest de Dakar, a lui aussi pris part à la mobilisation en annonçant son intention de faire arrêter les travaux au niveau de sa commune. Sur RFI début juin, il dénonçait l’accaparement du foncier pour des intérêts privés, au détriment des habitants.

"Ces espaces sont censés faire partie du domaine public maritime"

Cheikh Tourad Traoré, militant de la société civile et habitant de Dakar, a interpellé la rédaction des Observateurs de France 24 à ce sujet. Pour lui, les autorités doivent garantir le libre accès au littoral au public :
 
C’est la multiplication des constructions qui fait que c’est à nouveau une actualité mais le problème existe depuis les années 2000. La spéculation immobilière décriée a pris comme départ les projets d’infrastructures de l'ère Wade [ancien président du Sénégal entre 2000 et 2012, NDLR]. En même temps que l'État construisait des routes et embellissait la corniche, il a donné des parties du littoral pour usage d'habitation à des individus. Au-delà du fait que cela entrave le droit du peuple à un environnement sain, consacré dans la révision constitutionnelle de 2016, on note une injustice sociale avec une stratégie qui consiste à concéder des terrains à des hauts fonctionnaires, des hommes politiques, des hommes d’affaires, des marabouts.

Ces espaces sont censés faire partie du domaine public maritime et donc être imprescriptibles et inaliéables. Ils doivent profiter à la population. Or, ce que l’on voit, c’est que le domaine public se rétrécit. Déjà, à certains endroits sur la corniche, des hôtels ont réduit l'accès à la baignade pour les populations. Moi, avant, j’allais à certains endroits là où il y a aujourd'hui un hôtel et je ne peux plus reconnaître l'endroit où je me baignais. Ce sont des choses qu'on peut mesurer sur le plan qualitatif.


"Si on n’arrête pas les constructions, il n’y aura plus d’accès à la mer pour les habitants"

Sur les réseaux sociaux, le collectif Save Dakar reçoit lui aussi de nombreuses dénonciations concernant les travaux sur le littoral. Mandione Laye Kébé, son fondateur, se félicite de la mobilisation citoyenne :
 
Ce qui est déplorable, c’est qu’à partir de Cap Manuel [à la pointe sud de la presqu’île du Cap-Vert, NDLR] jusqu’aux Mamelles [collines volcaniques situées sur la presqu'île du Cap-Vert, NDLR], il y a des constructions faites de manière anarchiques et beaucoup de Sénégalais ne sont pas optimistes. Si on n’arrête pas les constructions, il n’y aura plus d’accès à la mer pour les habitants.

Aujourd'hui, plusieurs associations et activistes sont prêts à mener le combat. Nous avons 700 km de côte et nous faisons face à deux problèmes : les constructions et la pollution. Nous avions déjà dénoncé par exemple il y a quelques années le fait que des hôpitaux jettent des déchets au niveau de la corniche. Ces problèmes ne sont plus cachés : il suffit qu'un habitant prenne une photo pour faire réagir sur le sujet. Les Sénégalais sont conscients que ce littoral leur appartient.



 

"Le danger de construire à cet endroit c’est de créer une instabilité"

Des géologues se sont également inquiétés des travaux en cours au niveau des Mamelles. Ibra Seck est président de la Société Géologique du Sénégal :
 
Il y a des constructions depuis les années 2000 sur le site des Mamelles, mais elles se sont accélérées ces derniers temps avec l’urbanisation galopante. Or, c’est une zone volcanique avec une côte rocheuse.

Le danger de construire à cet endroit c’est de créer une instabilité. Du côté ouest, à la base de la colline, il y a des roches tendres et poreuses et pour construire, ils enlèvent des roches dures. Or, cela pourrait aller jusqu'à l'effondrement de la colline et la disparition du phare qui se situe en haut de celle-ci. Ce phare joue pourtant un rôle sécuritaire important car il permet d'orienter les bateaux et les avions.

Les falaises font déjà face à l'érosion naturelle et en construisant à ce niveau on peut fragiliser le barrage naturel qu’elles forment, et donc faire face à une avancée de la mer.

C'est par ailleurs une zone importante pour les géologues sur le plan éducatif : des élèves du secondaire y font des sorties pour apprendre sur l'histoire du volcanisme, des étudiants ont fait leur thèse sur ce site. Je pense qu'on pourrait même aménager cet endroit en "géoparc" pour y faire des excursions et de la formation.


Les membres de la Société Géologique du Sénégal sur le site des Mamelles le 4 juin pour alerter sur les risques des constructions à cet endroit. Photo envoyée par Ibra Seck.

 
Le président sénégalais s’exprime sur la question

Mercredi 10 juin, le président Macky Sall a réagi à la polémique. En Conseil des ministres, il a invité "le ministre des Finances et du Budget, le ministre des Collectivités territoriales et le ministre de l’Intérieur à veiller au respect des règles de gestion foncière au plan national".


Le président a ainsi demandé aux ministres de mettre en place un "Plan global d'Aménagement durable et de valorisation optimale du littoral national" et "de veiller, sur l'étendue du territoire, à l'application rigoureuse des dispositions du Code de l'Urbanisme et du Code de la Construction". 


Le même jour, la Direction de la surveillance, du contrôle et de l’occupation des sols (Dscos) est intervenue pour stopper les travaux de construction entamés sur l'un des flancs des Mamelles. 


Pour nos Observateurs, ces réactions à leur mobilisation vont dans le bon sens même s’ils attendent encore d’en voir les effets sur le terrain à long-terme. Le géologue Ibra Seck se veut optimiste : "Il n’est pas trop tard pour arrêter ces travaux et ensuite mener une étude d’impact environnemental et social pour un aménagement maîtrisé du littoral".

Article écrit par Maëva Poulet.