Après une semaine de manifestations et de situations tendues avec les forces de l’ordre, à Seattle, des manifestants ont mis en place une "zone autonome" tolérée par la mairie. Distribution de nourriture, hommage aux Afro-Américains victimes de violences policières, groupes de discussion…. La "Chaz" se veut un espace "de sécurité" pour les manifestants. 

Sous le hashtag #Chaz, pour "Capitol Hill Autonomous Zone" - “la zone autonome de Capitol Hill” en français -, on retrouve sur Twitter des centaines de photos et de vidéos du quartier éponyme, transformé en zone d’échanges et de vie par des manifestants. À l’une des entrées, un panneau prévient “you are now entering Free Cap Hill” - "vous entrez maintenant dans le Cap Hill libre". Des personnes ont installé à l’intérieur un mur en hommage à des Afro-américains décédés lors des manifestations ou lors d’interpellations par la police.

"Si vous voulez savoir comment c’est dans la zone autonome de Capitol Hill, c’est magnifique."

"La Chaz est plus occupée que durant les deux premiers jours. Plus de tables installées. Des gens peignent les rues." 

Depuis le 25 mai, Seattle est le théâtre de manifestations pour dénoncer les violences policières. Le 7 juin, après une semaine de manifestations particulièrement tendues, les policiers ont quitté le commissariat East Precinct, dans le quartier Capitol Hill, laissant la place aux manifestants qui occupent depuis le parc Cal Anderson et deux avenues de l’est de la ville. Un abandon qui vise à apaiser les tensions

Carte réalisée par les manifestants pour montrer la zone "occupée". 

La zone s’est rapidement organisée, avec des concerts, des groupes de paroles et des diffusions de films à visée éducative. Certains ont même commencé à installer des tentes. 
 
"Sans la police, le mouvement de protestation à Seattle a complètement dérapé. La nuit dernière, les gens ont regardé un film éducatif dans la zone autonome de Seattle. Chaos total", tweete ironiquement cet internaute le 10 juin.
 
Des groupes donnent des concerts. 
 
"Dans la CHAZ, les gens plantent des jardins pour commémorer les Noirs qui ont perdu leur vie à cause des violences policières. 
Ils organisent des discussions de groupes antiracistes, discutent, jouent de la musique et font de l'art. Ils n'ont pas peur de mourir à cause de la police. Dites moi que ce n'est pas le meilleur de Seattle." 
 

"La CHAZ est un endroit génial pour discuter et soutenir les autres manifestations dans la ville"

Matthew Butler est barman à Seattle. Il manifeste avec le mouvement Black Lives Matter (BLM) depuis le début et il se rend presque quotidiennement sur la Chaz : 
 

Les manifestants BLM ont créé un espace de sécurité. Nous avons établi une liste de demandes pour la ville (parmi lesquelles : transformer le commissariat en centre communautaire, NDLR). Nous fournissons de l’eau, de la nourriture, grâce aux dons et aux magasins locaux. Il y a une large majorité en faveur du port du masque et du respect des distanciations sociales. Tout le monde prend des précautions. 

La Chaz est un endroit génial pour discuter et soutenir les autres manifestations dans la ville. L’idée générale était de créer un endroit sûr et sans police. Je dirais qu’il y a environ 60 à 70 % de personnes noires sur la Chaz, et 30 à 40 % d’"alliés". On fait attention à ce que les Afro-Américains soient en tête du mouvement.

On veut se faire entendre par la mairie et les six autres membres du conseil de la ville qui nous ont rejoints. Ce n’est pas seulement une déclaration, mais c’est aussi un mouvement qui se perpétue mondialement. On accomplit quelque chose.
 
Une liste des magasins locaux qui soutiennent le mouvement Black Lives Matter. Photo : Matthew Butler

Distribution gratuite de nourriture dans la Chaz. Sur l'affiche du milieu est écrit : "Servez-vous ! C'est de vous, pour vous".
Photo
 : Matthew Butler 

Distribution gratuite de nourriture

Le quartier Capitol Hill est connu pour être un lieu symbolique de protestation à Seattle, comme en 1999 lors des d’émeutes à l’occasion d’un sommet de l’Organisation mondiale du commerce ou lors du mouvement Occupy Seattle (inspiré du mouvement Occupy Wall Street) en 2011. 

 
"Les laids anarchistes doivent être stoppés IMMÉDIATEMENT”, écrit ironiquement cet internaute en postant une photo d’un tag peint à même le sol “Bienvenus dans la Chaz”. Il fait ainsi référence aux critiques de Donald Trump qui interpellait dans un tweet le gouverneur de l’État de Washington ainsi que le maire de Seattle le 11 juin, déclarant : "Ugly anarchists must be stopped immediately !". 


"C’est un espace qui vise à demander un endroit sûr pour tout le monde, sans distinction de genre ou d'ethnie""

"The Luminous Pariah" (il préfère ne pas être nommé) travaille dans un cabaret de Seattle. Afro-américain, il raconte les manifestations sur son compte Instagram et se rend aussi souvent que possible sur la Chaz : 
 
Pendant les manifestations, j’ai aidé le médecins qui soignaient ceux qui avaient été gazés. Maintenant j’aide avec les distributions de masques, nourritures, etc. Les gens s’organisent en petits groupes. Ils parlent de leur histoire, de leurs expériences avec la police et de ce qui doit changer.  

Certains pensent que c’est une prise de contrôle. Que nous avons “gagné” face aux policiers. D’autres, comme moi, pensent que cette zone est plus symbolique. C’est un espace qui vise à demander un endroit sûr pour tout le monde, sans distinction de genre, de dénomination, de race ou d'ethnie. C’est un moment où nous célébrons une avancée. Les gens disent : "Les peuples, ensemble, ne seront jamais divisés". C’est particulièrement important aux États-Unis, où il y a une grande diversité de races et d’ethnies.” 


“Des terroristes ont pris Seattle….????” Il y a plein de médecins, pléthore de nourriture et d’eau, les coopératives et les postes de premiers soins sont remplis de gens qui donnent leur temps pour prendre soin des autres, des documentaires sont diffusés aux intersections de l’enceinte. Un autre jour magnifique à Seattle. J’ai passé 6 à 9 heures par jour pendant quelques jours pour aider les médecins (ou plutôt attendant de les aider, mais la police n’est pas là et ne peut pas nous blesser)”.
11 juin 2020


La maire démocrate de Seattle, Jenny Durkan, a répondu aux critiques de Donald Trump qui lui demandait de "reprendre sa ville en main". Elle a défendu le droit à manifester et proposé à Donald Trump de "rentrer dans son bunker". Sur la Chaz, les manifestants comptent rester au moins jusqu’à ce que leurs demandes soient prises en compte. Ils réclament notamment une réduction drastique du budget de la police, pour les reverser dans la santé et les autres services communautaires. 

La mise en place de "zones autonomes" est une pratique relativement courante pendant les grands mouvements de protestations. En 2016, le mouvement Nuit Debout avait rassemblé plusieurs centaines de personnes sur la place de la République à Paris, et dans d’autres villes de France.  


Article écrit par Marie Genries