Un large mouvement de protestation contre le racisme et les violences policières secoue les États-Unis depuis la mort de George Floyd le 25 mai dernier et de nombreux internautes conservateurs tentent de le décrédibiliser. Certains ont ainsi créé un faux mouvement de soutien aux Afro-Américains consistant à se raser la tête "pour se libérer de ses cheveux de Blanche privilégiée". Une campagne qui s’est avérée être un cuisant échec. 

MISE À JOUR le 11/06 : précision du propos de Stéphanie Lamy 

Le mot d’ordre serait parti du célèbre forum américain 4chan, où discutent de nombreux internautes adeptes du trolling, c’est-à-dire la création de polémiques et de discussions sans fin et souvent sans fondement sur les réseaux, le plus souvent de façon anonyme et agressive. 


"Faites en sorte que #GoBaldForBLM ("Rase-toi la tête pour Black Lives Matter" en français) soit viral sur Twitter et Instagram. L’idée est de faire en sorte que les femmes, particulièrement les femmes blanches, rasent leur crâne pour BLM. Qu’elles culpabilisent d’avoir des cheveux raides de "Blanche" en signe de "solidarité" avec les femmes noires", peut-on lire dans un message publié le 4 juin par un utilisateur anonyme de 4chan arborant un drapeau templier, symbole associé à l’extrême-droite. 

Depuis, #GoBaldForBLM a été utilisé plus de 25 000 fois sur Twitter. 
 
Des photos récupérées un peu partout sur internet

Le message est accompagné d’une photo montrant une jeune femme tatouée, tondeuse à la main. Le jour-même, cette photo est publiée par un faux compte Twitter. 

"Vos cheveux peuvent repousser, montrez votre soutien et votre solidarité en vous rasant les cheveux !", peut-on lire en légende de la photo.

Grâce à une recherche d’image inversée (cliquez ici pour savoir comment faire), on retrouve plusieurs occurrences de l’image dans des blogs en 2017, soit bien avant la mort de George Floyd.

"En rasant mon crâne en signe de protestation, je me sens super bien", peut-on lire sur ce tweet, publié encore une fois par un faux compte suivant principalement des comptes de personnalités et médias conservateurs.

Ce montage de trois photos montrant une femme brune se raser les cheveux a également beaucoup circulé, et a notamment été partagé plus de 2 100 fois. De la même manière, on retrouve une occurrence de cette image bien avant les manifestations de juin 2020. 

"J’ai juste fait une recherche d’image inversée, la photo date au moins de 2019. Tout cela est le travail d’agitateurs numériques", détaille en réponse du tweet précédent l’entrepreneur Jeremy Gardner.

Dans le tweet ci-dessous, l’entrepreneur Jeremy Gardner montre une occurrence de la même image publiée le 18 mai 2019 sur la plateforme Pinterest, ce qui prouve qu’elle est présente sur internet au moins depuis cette date.
 
"Je ne me suis pas rasée pour une performance à la c**, j’ai perdu mes cheveux lors d’une chimiothérapie"

D’autres photos de femmes aux cheveux rasés ont été détournées pour faire croire que des femmes étaient tombées dans le piège, notamment dans cette publication retweetée plus de 400 fois. 


En haut à droite, on voit un montage photo d’une fille avant et après s’être rasé les cheveux. Encore une fois, on retrouve une occurrence plus ancienne sur la plateforme de blogging Tumblr en 2017. 

En bas à gauche, on voit un assemblage de deux montages du même type.  


Le premier montre une femme aux cheveux auburn portant un haut noir. Plusieurs utilisateurs de Twitter ont retrouvé la véritable origine de cette photo : elle a été publiée en mars 2016 sur Instagram.

On peut lire en légende de la photo originale : "Regardez ce qu’a fait mon amie Mel aujourd’hui. C’est un acte incroyable d’altruisme en soutien aux Australiens atteint de cancer du sang. Elle a récolté 2 500 dollars".

Le deuxième montre une jeune femme portant un maquillage coloré. Cette photo est plus récente mais n’a rien à voir avec le mouvement Black Lives Matter : elle montre Lucy Sweeney, une jeune femme atteinte d’une maladie causant d’importantes pertes de cheveux. Comme le rapporte le média américain ABC, cette dernière a profité du confinement lié au Covid-19 pour se raser complètement la tête. 

Enfin, la photo en bas à droite montre le tweet du faux compte d'"Ashley Watson" disant : "Moi avant et après, s’il vous plaît, montrez votre soutien à Black Lives Matter". Sauf que la jeune femme visible sur ces photos a réagi et dénoncé le vol de son image. 


"Bonjour tout le monde, ces photos sont de moi. Je ne me suis PAS rasé la tête pour une quelconque performance blanche à la c**, j’ai perdu mes cheveux lors d’une chimiothérapie en 2018 et j’ai tellement aimé cette coupe que je l’ai gardée", a écrit Lizzeth Lemon sur Twitter.  
 
"Je n’ai vu aucune femme se faire avoir par ce faux mouvement"

Des sites affiliés à l’extrême droite française se sont fait l’écho du phénomène, affirmant que de nombreuses femmes étaient tombées dans le panneau : "Les femmes blanches étant plus désespérées que jamais pour attirer l’attention, certaines d’entre elles ont relevé le défi #GoBaldForBLM", peut-on lire sur Nouvelordremondial

Or, après des recherches approfondies effectuées sur les réseaux sociaux, notre rédaction n'a trouvé aucune internaute étant tombée dans le piège tendu par les trolls de 4chan en se rasant la tête en hommage au mouvement Black Lives Matter. 

Stéphanie Lamy, féministe et spécialiste des guerres d’information, a fait le même constat : 
 
J’ai vu émerger #GoBaldForBLM dans les cercles identitaires [mouvement politique d’extrême-droite, NDLR] en Autriche d’abord, et j’ai vite compris que la tendance avait largement circulé depuis les États-Unis avant d’arriver en France. Le message a été publié sur plusieurs plateformes mais a été relayé par le même type de personne : des hommes blancs anti-féministes, ou masculinistes proches de l’extrême-droite qui ont voulu cibler la figure de la femme blanche "traitre" ou "collabo" parce qu’elle noue des relations avec les hommes non-blancs. Ils surnomment régulièrement ce type de femme "PAN", ou "p*te à n*gre". 

Je n’ai vu aucune femme se faire avoir par ce faux mouvement de soutien et je ne pense pas que ces masculinistes pensaient vraiment que ça marcherait, le but était surtout de se fédérer les uns et les autres autour d’une "blague" et d’une haine commune envers les femmes. Et ce, à l’échelle internationale, comme une sorte de contre-attaque anti-Black Lives Matter, un mouvement qui a lui réussi à traverser les frontières et à rassembler des milliers de personnes à travers le monde. 

Article écrit par Liselotte Mas