Gabon

Scène ubuesque dans un village du Gabon : un préfet chassé avec les dons qu’il venait offrir

Un préfet renvoyé avec ses dons par les populations du village de Kabaga dans le sud-est du Gabon. Captures d'écran.
Un préfet renvoyé avec ses dons par les populations du village de Kabaga dans le sud-est du Gabon. Captures d'écran.
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Deux vidéos publiées sur Facebook, le 31 mai, montrent une dizaine de jeunes détruire des biens alimentaires distribués par le préfet du département de Djouori-Agnili, avant que ce dernier soit éconduit par des populations de Kabaga en colère. Dans cette région historiquement favorable au président Bongo, la scène témoigne des tensions qui règnent depuis le décès d’un homme d’affaires originaire de ce village.

Actualisation 10/06 : la porte-parole du Parti démocratique gabonais a fait parvenir à la rédaction des Observateurs de France 24, une réaction officielle à cet incident. Nous la publions en fin d'article.

Les deux séquences qu’on retrouve sur les réseaux sociaux sont tirées d’une vidéo plus longue d’une vingtaine de minutes. La scène se déroule dans l’après-midi du 31 mai à Kabaga, un village de la province du Haut-Ogoué, dans le sud-est du Gabon.

Elle a sidéré les internautes et les médias gabonais, puisque la région est le fief de la famille Bongo et du Parti démocratique gabonais (PDG), au pouvoir depuis plus de 50 ans. C’est dans cette même province qu’Ali Bongo, le chef de l’État gabonais avait récolté 95 % des suffrages selon les résultats officiels, mais largement contestés par la communauté internationale, lui permettant de remporter de justesse la présidentielle de 2016 face à l’opposant Jean Ping.

"Libérez les lieux, libérez les lieux", scandent dans une des vidéos des dizaines de personnes regroupées autour de Jean de Dieu Oyessi W’onfouya, préfet de Djouori-Agnili, dont le chef-lieu est Bongoville. Les populations le prient ainsi de quitter leur village, après avoir refusé de prendre des kits alimentaires détruits quelques minutes plus tôt par d’autres jeunes.

Dans cette même vidéo, on voit également, le préfet muni d’un masque de protection, au volant d’un pick-up recouvert de terre et dont la cabine est sens dessus dessous, la nourriture éparpillée sur les sièges.

"Nous ne voulons pas du don des hommes politiques"

Nous avons réussi à joindre un témoin de la scène qui a requis l’anonymat. Il raconte ce qui s’est passé :

 

Nous sommes mécontents. Nous ne voulons pas du don du gouvernement, des hommes politiques, de la famille Bongo. Parce qu'aucun représentant politique gabonais n’est venu aux obsèques de l’homme d’affaires Alexis Ndouna le 1er mai. Cet homme d’affaires originaire de chez nous a pourtant financé à plusieurs reprises dans la région des campagnes électorales pour le compte du parti au pouvoir.

Alexis Ndouna, est un homme d’affaires originaire de Kabaga. Proche du pouvoir, il aurait été un des bras financiers du régime. Dans son village, on lui prête la construction de plusieurs infrastructures comme celle d’une boulangerie, d’un site touristique près d’un lac et d’un cheptel.

Mais en décembre 2019, il est arrêté par Interpol à Brazzaville, après deux mois de cavale, pour une histoire de viol sur une fille âgée de 14 ans et est extradé à Libreville.

Selon Gabon actu, l’homme d’affaires serait mort en avril d’insuffisance rénale dans une clinique de Libreville. Il a été inhumé à Kabaga, le 1er mai dans une liesse populaire sans aucun respect des mesures de distanciation sociale propices en cette période de pandémie.

Au Gabon, le Covid-19 a contaminé au 9 juin, 3 101 personnes dont 21 sont mortes.

"Alexis Ndouna a fait beaucoup pour notre village"

Notre Observateur, témoin de la scène, poursuit :

 

On s’en est pris au préfet parce que c’est lui qui a interdit aux représentants politiques de faire le déplacement. Quand son chauffeur a déchargé le véhicule, les populations se sont mis à déchirer les kits alimentaires et ont renversé tout ce qu’il y avait comme nourriture.

Ensuite, nous sommes allés retrouver le préfet chez le chef de canton. Ils étaient en train de discuter. C’est là qu’on lui a dit de se lever de sa chaise pour retourner à Bongoville. On n’a pas voulu échanger avec lui. Nous sommes en colère. Alexis Ndouna a fait beaucoup pour notre village. Il a construit des routes, des maisons pour nous. Maintenant il est mort. Et aucun homme politique de Bongoville, n’est venu à ses funérailles. Ils sont ingrats.

"Les populations du village doivent savoir que c’est le régime qui a fait cet homme d’affaires"

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, Jean de Dieu Oyessi W’onfouya, le préfet du département, a confirmé l’incident. Il donne sa version des faits :

 

Kabaga est un village enclavé. Je partais remettre les kits alimentaires, non pas à la population, mais à l’auxiliaire de commandement qui est le chef de village. C’est lui, le relai de l’administration. C’était à lui que revenait la charge de redistribuer les denrées aux nécessiteux de son village.

Pour lutter contre le Covid-19, le chef de l’État a interpellé les bonnes volontés pour faire des dons. Moi je n’ai pas cherché à savoir qui sont les bienfaiteurs.

J’étais à Kabaga avec mon chauffeur et le secrétaire général du département. Ce jour-là, il y avait plus d’une tonne de vivres dans la voiture. Et il était prévu un deuxième tour. En tout, c’était deux tonnes de vivres qui devaient être distribuées à ce village de 300 âmes difficile d’accès où il n’y a pas de routes carrossables. Mais pour des raisons qui sont les leurs, ils ont refusé. Je n’arrive pas à me l’expliquer. Ces kits alimentaires auraient pu aider des gens dans le besoin.

Les populations disent qu’il n’y a pas eu de représentants politiques aux obsèques de Alexis Ndouna. Mais quelle fonction a-t-il occupé dans l’administration ? Était-il membre du gouvernement pour que l’État soit représenté lors des funérailles ? Les populations du village doivent savoir que c’est le régime qui a fait cet homme d’affaires.

"L'incident de Kabaga est regrettable, même si on peut comprendre la colère de ces populations"

Joint par la rédaction des Observateurs de France 24, la présidence a indiqué ne pas vouloir faire de commentaires sur une initiative privée qui selon plusieurs médias serait celle de Malika Bongo Ondimba, députée de la circonscription électorale de Bongoville.

La rédaction des Observateurs de France 24 a également contacté Malika Bongo Ondimba, supposée être à l’origine du don, mais n’avait pas reçu sa réponse sur cet incident au moment de la publication. Nous la publierons si celle-ci nous parvient.

Après la publication de notre article, Estelle Flore Angangou, la porte-parole du Parti démocratique gabonais (PDG), a apporté quelques éléments de réponse sur l'incident de Kabaga :

 

L'incident de Kabaga est regrettable, même si on peut comprendre la colère de ces populations. Ils ont perdu un digne fils dont la présence dans leurs vies était considérable. Ce qui impactait naturellement l'amélioration de leurs conditions de vie.

Alexis Ndouna était, un grand homme d’affaires, membre du conseil national du PDG. Il était altruiste et avait un grand sens de la solidarité. Il s'est fortement impliqué dans la mise en oeuvre de la politique du chef de l’État, Ali Bongo Ondimba.

Mais il est décédé, en pleine crise sanitaire du coronavirus. Parmi les mesures barrières arrêtées au Gabon, il y a entre autre, l'interdiction de rassemblement de plus de dix personnes, la mesure de distanciation d’au moins un mètre entre les personnes. Dans ces conditions, il était impossible pour le PDG, d'honorer la mémoire du disparu. Et c'est également le coeur meurtri que récemment, nous n'avons pas pu, non plus, nous recueillir et honorer Guy Benjamin Ndounou, membre du secrétariat exécutif du parti, décédé, le 17 mai.

Les dons querellés ne sont ni ceux de Malika Bongo, ni ceux de Nourreddin Bongo. Mais un effort de soutien des cadres politiques de cette contrée. La confusion n'a pas pu être évitée. Les kits étaient composés de bavettes, lave-mains, cubitenaires et de vivres alimentaires et ont été remis au coordonnateur départemental du comité de veille et de riposte contre le Covid-19, et préfet de Bongoville, au cours d'une cérémonie qui s'est déroulée le 7 mai à la préfecture de Bongoville.

Article écrit par Hermann Boko