Observateurs

Des habitants du district de Gheyzaniyeh, dans la province iranienne du Khuzestân (sud-ouest), se sont soulevés le 23 mai contre la pénurie d’eau potable à laquelle ils sont confrontés en cette période de forte chaleur et alors que le Covid-19 continue de circuler. Dans cette région riche en pétrole mais parmi les plus pauvres du pays, la crise de l’eau dure depuis des années et les habitants sont à bout, explique notre Observateur.

Le 23 mai, les manifestants, issus de 85 villages du district, ont notamment bloqué la principale route reliant Ahvaz, Ramhormoz et Omidiyeh, les trois plus grandes villes de la province. Des affrontements avec la police ont fait près d’une dizaine de blessés.

Manifestation des habitants de Gheyzaniyeh, le 23 mai, ils ont bloqué la route principale du district.

À partir de mai, qui marque le début de la saison chaude dans le Khuzestan, les températures peuvent avoisiner les 40°C. Les habitants du district de Gheyzaniyeh sont particulièrement affectés par ces fortes chaleurs en raison de la pénurie d'eau, alors que l'air qu'ils respirent est fortement pollué par quelque 600 puits de pétrole, certains parfois situés à quelques centaines de mètres seulement des habitations.

Le Covid-19 a fait officiellement plus de 8 000 morts en Iran, et le pays, après avoir amorcé son déconfinement, semble déjà faire face à une seconde vague. Si aucun chiffre concernant le bilan de l'épidémie au Khuzestân n'est disponible, la région est à nouveau classée en zone rouge.

Des 85 villages qui ont manifesté, seuls 40 sont connectés à un vétuste réseau d’alimentation en eau qui ne fonctionne que quelques heures par semaine. Or, cette zone se situe à moins d’une cinquantaine de kilomètres d’Ahvaz, la capitale du Khuzestan, et elle est entourée par les fleuves Karoun et Jarahi, ce qui ajoute à la colère.

[Une fois tous les cinq jours, parfois tous les dix jours, nous avons de l’eau dans les tuyaux seulement pendant deux heures. Et, même pendant ces heures, son débit est trop faible pour alimenter les maisons situées en aval de la canalisation, qui ne reçoivent donc pas du tout d’eau. À part cela, les camions-citernes viennent une fois tous les deux jours… Nos fermes en pâtissent, elles dépendent de cette eau que nous n’avons pas.]
 
Les cultures aux abords de ces villages pâtissent aussi de cette situation : il y a le manque d'eau mais également le fait que les sols sont infiltrés d'eau salée, nécessaire à l'extraction du pétrole des puits.
 
Un projet de canalisation non abouti

En janvier 2017, le gouverneur du Khuzestân a approuvé un projet de reconstruction des canalisations à Gheyzaniyeh. Mais les travaux, censés se terminer à la mi-mars de la même année, ne sont toujours pas finis. Les habitants sont donc obligés de compter sur des livraisons d’eau par camions-citernes mais, selon eux, ce moyen de ravitaillement est loin d’être suffisant.
 

Cela fait deux jours que j'ai appelé les autorités à Ahvaz, elles disent qu'elles ont envoyé 13 camions-citernes. Nous sommes à 40 kilomètres d'Ahvaz, qu'est-il arrivé à ces camions au cours de ces 40 kilomètres ? Pourquoi mentez-vous aux gens ?"

Selon les médias iraniens, ABFA, la compagnie publique des eaux, ne dispose dans la région que de quatre camions-citernes pour acheminer de l’eau aux 85 villages du district. Après les récentes manifestations à Gheyzaniyeh, les Gardiens de la Révolution ont annoncé qu’ils fourniraient de l’eau aux habitants à l'aide de 20 camions supplémentaires.

"Le principal problème, c'est la vétusté des infrastructures".


Nasser Karami est un environnementaliste et climatologue iranien originaire du Khuzestân qui vit désormais en Norvège. Il explique les raisons de cette crise de l’eau à Gheyzaniyeh :
 
Nous manquons d'eau dans de nombreuses régions d’Iran et le Khuzestân ne fait pas exception. Or, le principal problème dans cette région n’est pas le manque de ressources en eau mais la vétusté des infrastructures.

La plupart du système d’alimentation en eau, comme les stations d’épuration et les canalisations, ont 40 ans. Ces installations étaient à l’origine destinées à alimenter les maisons quand la population iranienne était inférieure à 20 millions d’habitants. Aujourd’hui, ce nombre a été multiplié par quatre. Les infrastructures existantes ne suffisent plus et elles sont également cassées par endroit, provoquant un important gaspillage. [Selon Adel Harbavi, président de la compagnie des eaux du Khuzestân, 70% de l’eau disponible se perd dans des canalisations rouillées avant d’atteindre le district de Gheyzaniyeh]. Nous ne devons pas oublier que les modèles de consommation ont également changé. Comme ailleurs dans le monde, on utilise ici beaucoup plus d’eau au quotidien de nos jours qu’il y a 40 ans. 

Face à cette situation, les responsables locaux doivent choisir leurs priorités. Le système actuel d’alimentation en eau dispose d’une capacité limitée. S’il doit fournir plus d’eau au district de Gheyzaniyeh, cela veut dire qu’il faut couper l’eau dans une autre zone. Les grandes villes et leurs agglomérations sont la priorité parce que toute révolte y serait plus dangereuse qu'ailleurs. Contenir un soulèvement à Ahvaz, où il y a 1,8 million d’habitants, c’est beaucoup plus difficile qu’une mobilisation dans des villages isolés dont la population en cumulé est inférieure à 50 000 personnes.” 

Dans cette vidéo, il est possible d'entendre des coups de feu. Un adolescent a été blessé.

Lors d'importantes manifestations contre l’augmentation du prix du gaz et de l’essence en novembre 2019, près de 1 500 Iraniens sont morts, selon Reuters. Amnesty International a réussi à identifier un total de 304 victimes dont 57 dans le Khuzestân, ce qui en fait la deuxième province la plus endeuillée par la répression des forces de l’ordre après Téhéran. 
 
>> VOIR SUR LES OBSERVATEURS : Enquête vidéo : Iran, massacre à huis clos
 
Le 29 mai, après les manifestations à Gheyzaniyeh, le président iranien Hassan Rohani est personnellement intervenu et a promis que le projet de pipeline serait achevé avant le 20 juin.

Mais cela ne suffira pas pour Nasser Karami :
 
Tous ces petits projets, ça revient à soigner un cancer avec des pansements. Refaire le système d’eau du Khuzestân, c'est un projet à l’échelle nationale, c’est énorme. Il faut tout reconstruire, avec de nouvelles usines de traitement et de nouvelles canalisations pour toute la province. 

Gheyzaniyeh a d’autres tristes spécificités et cela explique aussi pourquoi les habitants se sentent si défavorisés. La plupart des habitants sont des Arabes iraniens. Ils respirent un air très fortement pollué : un mélange de pollution causée par les puits de pétrole et les tempêtes de sable courantes dans cette région. Ils sont pauvres, et la région est sous-développée. Le taux de chômage est élevé [aucune statistique officielle fiable n'est disponible, NDLR] et la population ressent une énorme injustice car elle estime qu’une partie importante du PIB de l'Iran provient de la province, riche en pétrole. [L’économie du Khuzestan représente 14 % du revenu national brut de l'Iran, c’est la deuxième province la plus productive du pays après Téhéran, NDLR.]

“Certains [responsables locaux] ont dit que nous étions des wahhabites [le wahhabisme est le courant de l'islam que suit l'Arabie saoudite, pays sunnite, et rival de l'Iran, NDLR]. Non, nous sommes chiites et nous avons juste soif. Ils mentent [les responsables locaux]. Nous voulons juste de l’eau, nous voulons nos droits, ils ne peuvent pas nous répondre alors ils nous collent l'étiquette du wahhabisme ou de divers courants politique.
 
Dans ce contexte, les gens se sentent encore plus abandonnés quand, malgré les promesses du gouvernement local, ils voient les camions-citernes arriver de manière irrégulière. Les familles pauvres qui vivent dans des maisons de fortune n’ont pas assez d’argent pour acheter elles-mêmes des citernes et y conserver de l’eau. Et, même si elles avaient une citerne, elles ne pourraient pas acheter 1 000 litres d’eau d’un coup. Elles ont seulement des seaux d’une vingtaine de litres pour acheter de l’eau, ce qui n’est pas suffisant quand on doit s'en servir pour les besoins ménagers et d'hygiène.

Ce n’est pas la première fois que des manifestations pour demander de l’eau potable ont lieu dans la province du Khuzestân. Le 30 juin 2018, les habitants de Khorramshahr et Abdan, comptant à elles deux environ 360 000 habitants, avaient protesté contre le rationnement de l’eau et sa mauvaise qualité. Ce soulèvement s’est soldé par un décès et des dizaines de blessés.
Article écrit en collaboration avec
Alijani Ershad

Alijani Ershad , Journaliste