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Au début du mois de mars, les autorités chypriotes ont fermé les portes du camp de Pournara à Kokkinotrimithia, l’un des plus grand camps d’accueil de migrants du pays, rendant impossible toute sortie. Le camp avait initialement été construit pour accueillir jusqu’à 350 demandeurs d’asile pour un maximum de 72 heures, mais il héberge aujourd’hui 771 personnes. Des réfugiés à l’intérieur du camp expliquent leur combat face aux conditions de vie difficiles et pour convaincre les autorités de les laisser sortir.

À Chypre, le confinement a été décrété par les autorités le 25 mars dernier, et concernait également les camps de détention comme celui de Pournara. Il a été assoupli à partir du 4 mai, permettant aux chypriotes de sortir de chez eux trois fois par jour sur demande. Mais ces nouvelles mesures n’ont pas été appliquées au camp de Pournara. En réaction, des résidents du camp ont entamé une grève de la faim le 7 mai et des manifestations ont été interrompues après intervention de la police. Une nouvelle grève de la faim a débuté le 28 mai selon les informations transmises par nos Observateurs.

Des ONG chypriotes ont condamné la décision du gouvernement, affirmant que fermer les portes du camp était équivalent à la détention illégale et indéfinie des migrants s’y trouvant. Le 19 mai, le ministre de la Santé a annoncé qu’une épidémie de gale rendait impossible toute sortie ou entrée dans le camp de Pournara. Au moins 30 personnes avaient contracté cette maladie et avaient été mises à l’isolation.

Le camp de Pournara est entouré de grillages. Notre Observateur qui a pris la photo considère que ses occupants sont "traités comme des criminels".

"Je veux savoir pourquoi le gouvernement nous garde enfermés. Sur quelle base légale ?"

La rédaction des Observateurs de France 24 a pu parler avec Emmanuel (son prénom a été changé pour préserver son identité), un Nigérian de 28 ans vivant dans le camp depuis début mai. Arrivé à Chypre en mars 2019, il a d’abord été emmené au camp de Pournara pendant 72 heures, avant de vivre dans un appartement à Nicosie, la capitale. Il a ensuite vécu dans une colocation à Ayia Napa dans le but de trouver un emploi saisonnier. C’est dans cet appartement qu’il a reçu la visite de la police et des services sociaux le 4 mai.

Ils nous ont dit qu’on avait deux options : aller au camp de Pournara, où on serait en quarantaine pour deux semaines, ou bien rentrer chez nous. Ceux qui choisiraient de rentrer chez eux bénéficieraient de 750 euros. Certains d’entre nous ont opté pour cette option. J’ai quant à moi décidé d’obéir au gouvernement et d’aller dans le camp.

Ils nous ont fait signer un document précisant que nous donnions notre autorisation pour venir dans ce camp. Aujourd’hui, ils utilisent cette autorisation contre nous. Plus nous obéissons, plus ils utilisent ça contre nous. Et si nous refusons, ils disent que nous sommes des migrants violents.

Nous ne recevons plus nos allocations, donc je ne peux pas payer pour l’appartement que j’avais à Nicosie. Je me sens comme prisonnier. Nous sommes séparés en différentes sections, comme si nous étions des criminels.

Le pain transmis à notre Observateur en guise de petit déjeuner.

Une seule bouteille d'eau est donnée par jour aux personnes dans le camp.
 
Le seul endroit avec une connexion Internet wifi se trouve dans la cour commune, mais nous devons rester en plein soleil pour parler avec notre famille. On essaie au maximum de s’abriter à l'ombre des arbres, mais il n’y en a pas assez pour tout le monde. Il y a des mouches partout, et même des serpents dans les tentes. Certains sont là depuis bien plus longtemps que nous : jusqu'à trois ou quatre mois.

Les résidents du camp ont trouvé un serpent dans une tente et l'ont tué. Ils l'ont ensuite apporté au service de demande d'asile comme le symbole de l'insécurité qui règne dans le camp. Photo prise par notre Observateur.
 
 
Une foule de personnes en dehors du service de demande d'asile du camp de Pournara. Une personne parle dans la vidéo et explique qu'ils ne peuvent pas partir, et qu'ils ont peur de dormir dans les tentes.
 
Je veux savoir pourquoi le gouvernement nous garde enfermés ici. Je vis à Chypre depuis plus d’un an, j’ai tous mes documents en règle. Sur quelle base légale font-ils cela ? Nous nous sommes rendus au bureau des demandeurs d’asile pour leur demander de nous laisser partir, mais ils nous ont dit que nous étions là de notre propre volonté, puisque nous avions signé un document.
 
 

"S’ils ne peuvent pas s’occuper de nous, nous voulons partir d’ici"

Un autre Nigérian contacté par la rédaction des Observateurs de France 24 explique de son côté que les services médicaux sur le camp sont loin d’être suffisants :

 
J’ai essayé de voir un docteur le 21 mai car je ne me sentais pas très bien, les médecins du camp m'ont dit qu’ils étaient trop occupés, et qu’il fallait que je revienne plus tard dans l’après-midi, puis finalement quand je suis revenu, ils m’ont dit de revenir le lendemain… Et pourtant le lendemain, la même chose s’est produite. Cela fait maintenant six jours que je n’ai pas pu voir un médecin [au moment de la récolte de ce témoignage le mardi 26 mai, NDLR]. Ils disent qu’on a le droit aux soins médicaux, mais il n’y a pas de docteur.

Des urinoirs sales à l'intérieur du camp. Photo envoyée par notre Observateur.
 
Si nous avons la chance de voir le docteur, il nous donne du paracétamol. Hier, un homme s’est évanoui, et cela a pris plus de 30 minutes à une ambulance pour venir le chercher. Nous ne savons pas ce qu’il est devenu ou s’il va bien. S’ils ne peuvent pas s’occuper de nous, nous voulons partir d’ici. Pourtant, ils disent ne pas avoir le droit de nous laisser partir.
 
Nourriture donnée aux résidents du camp Pournara. Photo envoyée par notre Observateur.

"On n’était pas prêts face au Covid-19"


Le camp de Pournara est géré par un entrepreneur privé pour le compte du ministère de l’Intérieur et du service chypriote de demande d’asile. Le directeur des affaires courantes du camp, Stefanos Spaneas, contacté par notre rédaction, répond aux différentes plaintes :
 
En réponse à la pandémie de Covid-19, nous avons dû rapidement augmenter les capacités d’accueil et les infrastructures du camp. Nous n’étions pas prêts à accueillir toutes les personnes qui nous ont été amenées. Auparavant, nous avions environ 20 tentes, aujourd’hui, nous en avons un peu plus de 150. Nous avons aussi dû installer plus de toilettes, mais aussi des points d’accès d’eau et des douches. Nous continuons d’optimiser la situation sur le centre.

Le camp accueille plus de tentes qu'il aurait dû normalement en accueillir. Photo envoyée par notre Observateur.
 
 
Je sais que nous avons des plaintes sur la nourriture. Nous travaillons actuellement avec un prestataire de restauration externe au camp. Nous avons aussi beaucoup de nationalités différentes sur le camp : pendant une longue période, les Syriens étaient majoritaires, maintenant ce sont en majorité des Africains, qui ont des préférences différentes. Un expert des autorités chypriotes vient régulièrement vérifier si les portions sont suffisantes. Nous essayons au maximum de redistribuer la nourriture restante pour éviter tout gaspillage.

 
 
Une vidéo envoyée par notre Observateur montre la police chypriote intervenir dans le camp. Un homme a été arrêté lors de cette descente de police sans qu'il en connaisse la raison, et la police a utilisé du gaz lacrymogène pour disperser les personnes qui regardaient la scène à travers les barbelés.
 
Côté soins médicaux, nous avons une unité disponible 24 heures sur 24. Auparavant, un docteur venait tous les deux jours sur le camp. C’est vrai que la situation avec le Covid-19 a rendu les choses beaucoup plus difficiles. Nous devons prendre rendez-vous pour les potentiels malades au préalable, puis les envoyer à l’hôpital, on ne peut pas les envoyer comme ça. Nous avons aussi des difficultés à faire venir des docteurs sur place. Mais l’accès aux services médicaux commence à s’améliorer au fur et à mesure.

Une vidéo envoyée par notre Observateur montre une manifestation du groupe Antifa Nicosia à l'extérieur du camp le 26 mai demandant au gouvernement de relâcher les migrants.

"Ces personnes doivent être emmenées dans un autre camp pour des séjours de plus longue durée"
 

Selon Stefanos Spaneas, l’épidémie de gale est à présent sous contrôle, et aucun nouveau cas n’a été détecté. Il ajoute cependant ne pas savoir pourquoi les résidents du camp n’étaient toujours pas autorisés à être libres de leurs mouvements :

Ce centre est prévu pour être un premier centre d’accueil pour une période définie, afin de finaliser les détails administratifs et de remplir les formulaires d’entrée sur le territoire chypriote. Une fois que cela est finalisé, selon la loi, ils doivent quitter le camp. L’Etat a pour obligation de fournir un logement. Si pour des raisons administratives, ils doivent être retenus plus longtemps, ils doivent normalement être emmenés dans un autre camp pour des séjours de plus longue durée.
 
La rédaction des Observateurs de France 24 a contacté le ministère chypriote de l’Intérieur afin de connaître les raisons de ce blocage pour les migrants de Pournara, mais n’avait pas reçu de réponse au moment de la publication de cet article. Nous publierons leur réponse si elle nous parvient.

Article par Catherine Bennett.