Une vidéo publiée le 18 mai montre un chef de village rechigner, au motif que ça “ne l’intéresse pas”, à prendre un kit de lavage des mains pour lutter contre le coronavirus qui lui était offert par un préfet, dans la région du Sud, fief du président Paul Biya. Menacé d’être destitué, le chef de village s’est finalement excusé, après que les images aient créé une vive polémique.

Le Cameroun avait enregistré, au 26 mai, 5044 cas de contaminations au Covid-19 dont 171 décès. Pour lutter contre la propagation du virus et sensibiliser les populations, le gouvernement camerounais a entamé une campagne de distribution de kits de lavage des mains composés de savons, de seaux, de gels hydroalcooliques et de masques dans tout le pays.

Ainsi le 15 mai, Sylyac-Marie Mvogo, le préfet du département de Mvila dans la région du Sud procédait, au nom du chef de l’État Paul Biya, au pouvoir depuis 38 ans, à la distribution des kits destinés aux arrondissements qu’il administre. La scène filmée se déroule sur l’esplanade de la sous-préfecture d’Ebolowa 1er, lors de la remise officielle des dons en présence de dignitaires et de chefs traditionnels dont celui du village de Minkan, Calvin Bang Bang.


Dans la vidéo, vue plus de 87 000 fois sur Twitter, on peut entendre le préfet dire : "Majesté, monsieur, le chef de village de Minkan, recevez ce don du chef de l’État. Il a bien voulu que ce don parvienne dans les coins les plus reculés du territoire de la République. Soyez donc le messager de la bonne nouvelle. (...). Portez ce message d’espoir qui voudrait qu’en respectant les mesures barrières, nos populations puissent se mettre à l’abri de toute contamination au Covid-19."

Mais le chef du village, peu soucieux du protocole, répond en tenant fébrilement le seau que lui tend le préfet : "je remercie le chef de l’État. Mais hélas, moi je suis au fin fond de [l’arrondissement] Ebolowa. Et ça ne m'intéresse pas." Et au préfet de le reprendre : "les actes du chef de l’État sont empreints du sceau de la souveraineté. On ne les critique pas, on ne les commente pas négativement. (...). Soyez un chef discipliné, sinon, on va vous enlever."

Un journaliste local - il requiert l’anonymat - qui était sur place, explique que la scène, plutôt cocasse, est révélatrice du niveau de pauvreté des villages de la région.

“Des villages de plus de 300 personnes se sont retrouvés avec six morceaux de savons et trois seaux”

Ebolowa 1er était l’avant dernière étape des huit arrondissements que devait parcourir le préfet pour distribuer les dons. Lors de la cérémonie, il y avait les chefs traditionnels, les représentants de communauté et des chefs d’établissements scolaires qui sont venus sur l’esplanade de la sous-préfecture pour recevoir chacun, leur kit.  

Mais de manière symbolique quelques-uns devaient prendre de la main du préfet un élément du paquet. Ce que le chef de village de Minkan n’avait pas compris. Il a pensé qu’on allait lui remettre seulement un seau... Son village qui est à plus de 40 kilomètres du centre urbain est enclavé et entouré de forêts. Et il faut dépenser plus de 3000 francs CFA (4,5 euros) en frais de taxi pour se rendre en ville. Il pensait ne repartir qu’avec un seau après avoir parcouru une si longue distance.

En réalité, il a juste dit tout haut, ce que beaucoup de ses collègues pensaient tout bas. Certains d’entre eux ont dénoncé le caractère minimal du don.  Il y a des villages qui ont une population de plus de 200 ou 300 personnes qui se sont retrouvés avec six morceaux de savons et trois seaux par exemple. C’était insignifiant pour eux. D’autant plus que leurs localités manquent d’électricité, d’eau et d’infrastructures routières.

Le chef de village destitué ?

Le 21 mai, le site 237online ainsi que d’autres médias en ligne affirmaient que le chef de village de Minkan avait perdu son poste pour avoir “ouvertement donné son avis sur le don qu’il a reçu”. L’information a été reprise et partagée plus de 700 fois sur Facebook. Mais elle est fausse.

“C’est une fake news”, a affirmé Elvis Akondi Mbahangwen, sous-préfet d’Ebolowa 1er, à Stopintox, un site de fact-checking camerounais. “Le chef de Minkan, Sa Majesté Calvin Bang Bang, exerce ses activités dans son village sans problème.”


Pour calmer la polémique, Sylyac-Marie Mvogo, le préfet du département de Mvila a reçu lundi à sa résidence de fonction, le chef de village de Minkan.

“Le préfet de Mvila blaguait en parlant de la destitution”

Contacté par la rédaction des Observateurs de France 24, le sous-préfet Elvis Akondi Mbahangwen qui a participé à la rencontre explique :
 
Il n’y a pas de problème entre le chef de Minkan et le préfet. Le chef de Minkan est un chef qui incarne la tradition. Et on respecte la tradition au Cameroun. On ne va pas sanctionner un chef parce qu’il a fait un commentaire. C’est une erreur humaine. Il a parlé naïvement.

Et le préfet blaguait en parlant de la destitution.  Le préfet connait la procédure de destitution d’un chef traditionnel. Ce n’est même pas lui qui destitue. C’est une longue procédure. Si la destitution a été enclanchée par le préfet, il faut que le gouverneur et le ministre donnent leur avis. Et même le ministre doit transmettre le dossier au Premier ministre pour que ce dernier donne son visa sur l’arrêté de la décision.  Cela ne se fait pas du jour au lendemain.

Dans une vidéo datée de dimanche 24 mai, avec en fond des portraits de Paul Biya et le drapeau du Cameroun, le chef de Minkan a finalement assuré avoir dit "grand merci" au "don" de Paul Biya. Il apparaît tendu, et semble, au départ, chercher ses mots.


Au Cameroun, selon le décret du 15 juillet 1977, portant organisation des chefferies traditionnelles, les chefs traditionnels sont désignés soit par le Premier ministre, soit par le ministre de l'administration territorial ou le préfet. Et en cas de faute dans l’exercice de leurs fonctions, ils encourent des sanctions allant de l’avertissement à la destitution.

En décembre 2019, Paul Marie Biloa Effa, un chef traditionnel proche de l’opposant Maurice Kamto, avait été démis de ses fonctions par le gouvernement. Il était accusé "d’instigation et d’incitation à insurrection". Son erreur : avoir participé, en juin de cette même année, à une manifestation interdite organisée par l’opposition pour dire "non au hold-up électoral" orchestré par le parti au pouvoir.

Article écrit par Hermann Boko