La plupart des pays latino-américains ont mis en place des mesures de confinement en mars, pour lutter contre la pandémie de Covid-19. De nombreux Vénézuéliens - qui s’étaient exilés en Colombie, au Pérou ou encore en Équateur, en raison de la grave crise économique qui secoue leur pays - se sont alors retrouvés sans travail. Ne parvenant plus à joindre les deux bouts, des dizaines de milliers d’entre eux ont décidé de rentrer au Venezuela. Un trajet de plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de kilomètres, qu’ils réalisent parfois… à pied.

Les chiffres concernant le nombre de Vénézuéliens retournés chez eux varient selon les sources. Le 18 mai, les autorités vénézuéliennes ont annoncé que 41 933 d’entre eux avaient déjà rejoint le pays par voie terrestre, et environ 300 par voie aérienne, grâce aux vols du programme “Retour à la patrie”. Lancé par Nicolás Maduro en 2018, il permet aux Vénézuéliens vivant à l’étranger de rentrer gratuitement.

De leur côté, les autorités colombiennes ont indiqué le 12 mai qu’environ 25 000 Vénézuéliens avaient quitté le pays, tandis que les autorités péruviennes ont déclaré que 31 000 Vénézuéliens étaient partis entre le 15 mars et le 11 mai. Avant la pandémie, environ 1,8 million et 860 000 Vénézuéliens vivaient respectivement dans ces deux pays, qui concentrent l’essentiel de la diaspora.

La rédaction des Observateurs de France 24 s’est entretenue avec trois Vénézuéliens ayant décidé de rentrer.
 

1 - Rentrer au Venezuela : une décision motivée par les mesures de confinement imposées par les gouvernements

En raison des mesures de confinement, de nombreux Vénézuéliens se sont retrouvés sans travail, puisqu’une grande partie d’entre eux travaillaient dans le secteur informel, par exemple comme vendeurs ambulants.


“La propriétaire de mon logement a dit qu’elle allait me chasser si je ne pouvais pas payer le loyer”

Yurkys Rosario est une Vénézuélienne arrivée à Cali, en Colombie, début 2019. Elle travaillait dans la cuisine d’un restaurant avant la pandémie : 
 
Le restaurant a dû fermer, donc je me suis retrouvée sans revenus, et je n’ai pas retrouvé de travail. Donc il n’était plus possible pour moi de payer le loyer, les factures, de continuer à envoyer de l’argent à ma famille au Venezuela… J’ai vendu des affaires, mais cela n’a pas suffi pour payer l’intégralité du dernier loyer : la propriétaire de mon logement a alors dit qu’elle allait me chasser si je ne payais pas tout. Du coup, j’ai décidé de partir, et je suis allée sur la place de la mairie, où j’ai passé quatre nuits.


Des Vénézuéliens rassemblés sur la place de la mairie de Cali, le 8 avril, demandent de l’aide pour retourner dans leur pays.


Eduardo Azuaje est un Vénézuélien qui est également arrivé à Cali, fin 2019, après quatre ans en Équateur. Avant la pandémie, il travaillait à son compte dans différents secteurs (peinture, céramique…), et son volume de travail a chuté lorsque le confinement a été mis en place. Incapable de payer l’intégralité de son loyer, lui aussi a décidé de partir quand son propriétaire a menacé de le chasser :
 
Même si la situation est également très compliquée au Venezuela, nous pouvons aller dans la maison de ma sœur et nous avons de la famille là-bas. Mais ça a été une décision très dure de partir.


Eduardo Azuaje et sa famille disent adieu à leur voisine, à Cali, avant leur départ. 


De son côté, Neo Mendoza est un Vénézuélien arrivé à Lima, au Pérou, début 2019. Il explique que la pandémie n’a fait que précipiter son départ, puisqu’il souhaitait déjà rentrer auparavant, pour revoir ses filles, et car il n’avait pas trouvé d’emploi stable au Pérou :
 
J’étais cuisinier dans un restaurant, et quand la quarantaine a été décrétée, je perdu mon emploi. J’ai alors commencé à laver les pare-brises des voitures aux carrefours, pour pouvoir manger un peu. Et j’ai été chassé de ma chambre à la mi-avril, car je n’arrivais plus à payer le loyer.


Le restaurant dans lequel travaillait Neo Mendoza avant la pandémie.
 

À l’image de nos trois Observateurs, beaucoup de Vénézuéliens ont été expulsés ou menacés d’être expulsés de leur logement, faute de pouvoir payer leur loyer. En Colombie, le gouvernement avait pourtant interdit de façon explicite les expulsions durant la quarantaine, dès la fin mars (ce qui n’est pas le cas au Pérou).
 

2 - Un trajet de plusieurs centaines ou milliers de kilomètres, à pied, en stop, en bus ou en avion

Deux options principales s’offrent aux Vénézuéliens ayant décidé de rentrer chez eux :  marcher et faire du stop, ou encore réussir à voyager en bus.


“La municipalité nous avait donné à manger et à boire avant que le bus ne parte”

En Colombie, certaines municipalités ont ainsi organisé des trajets en bus gratuits jusqu’à la frontière vénézuélienne, en coordination avec le service des migrations, qui a créé un “corridor humanitaire” pour les laisser passer. Par ailleurs, les autorités colombiennes délivrent également des autorisations à certaines compagnies de bus qui organisent des trajets jusqu’à la frontière, payants cette fois.

Yurkys Rosario a pu voyager gratuitement avec l’un des bus mis en place par la municipalité de Cali :
 
J’ai quitté Cali en bus le 14 avril. Le trajet s’est bien passé : la municipalité nous avait donné à manger et à boire avant de partir, nous avons fait des pauses régulièrement... Mais nous avons été bloqués en arrivant au péage de Cúcuta [ville frontalière avec le Venezuela, NDLR], car le service des migrations vénézuélien ne voulait pas nous laisser traverser la frontière immédiatement. Du coup, nous sommes restés là toute la nuit, sans eau, ni nourriture.

Le lendemain matin, nous sommes allés jusqu’au pont international Simón Bolívar [qui sépare les deux pays, NDLR]. Nous avons attendu sur place toute la journée, sans eau, alors que le soleil tapait et qu’il y avait des enfants, des femmes enceintes... Puis, en fin de journée, nous avons pu passer côté vénézuélien.


Vidéo tournée par Yurkys Rosario à Cali, juste avant son départ en bus.

Yurkys Rosario à l’intérieur de son bus, à Cali. Le bracelet en papier qu’elle porte au poignet signifie qu’elle a bien été autorisée à se rendre jusqu’à la frontière vénézuélienne.
 
Un poste de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) à la frontière entre la Colombie et le Venezuela.


“Le trajet nous a détruit les pieds”

De son côté, Eduardo Azuaje a décidé de parcourir les 950 km qui séparent Cali de la frontière vénézuélienne à pied, avec sa compagne et les deux filles de cette dernière. Il a pris cette décision faute d’avoir pu obtenir des places dans un bus, bien que les déplacements à pied soient interdits en raison des mesures de confinement. S’ils désirent se déplacer, les Vénézuéliens doivent normalement contacter les autorités locales, qui sont en lien avec le service des migrations.
 
Fin avril, j’ai publié un message dans le groupe Facebook “Paso Fronterizo Cucuta” (“Passage frontalier Cucuta”) pour demander si d’autres Vénézuéliens voulaient faire le trajet avec nous, à partir de Cali. Je préférais faire ce voyage en groupe, car je pense que c’est plus sûr.


“Qui se motive pour partir à pied, à partir du 12, de Cali à Cúcuta” : des messages de ce type sont publiés très régulièrement dans les groupes Facebook de Vénézuéliens en Colombie.

 
Au final, nous sommes partis début mai avec ma famille et cinq personnes. Ça a été très dur : un jour, nous avons marché de 6h à 21h, et fait presque 45 km. Ça nous a détruit les pieds. La pire partie a été au niveau d’Alto de Minas, à cause du relief [il y a 2460 m d’altitude à cet endroit, NDLR]. Dans une montée, nous avons dû porter une fille du groupe car elle était asthmatique, jusqu’à ce qu’un véhicule la prenne. Nous avons tenté de dormir là-haut, mais ça a été quasi impossible en raison du froid. La fille asthmatique s’est d’ailleurs retrouvée en hypothermie. Une ambulance est alors venue la chercher.


Selfies du groupe d’Eduardo Azuaje sur la route.

Sur la route, entre Cali et Medellín. Sur la 2e photo, on voit qu’une brouette est utilisée : le groupe d’Eduardo Azuaje l’a achetée pour y mettre des valises dont les roues avaient été abîmées.

Une ambulance est venue chercher cette Vénézuélienne, en hypothermie, au niveau d’Alto de Minas.

 
Par chance, des camions nous ont pris en stop à plusieurs reprises : par exemple, une fois, nous sommes restés 5h dans le même camion.


Le groupe d’Eduardo Azuaje dans un camion.
 
Un camion-poubelle les a également transportés sur plusieurs kilomètres.

 
Durant notre voyage, nous avons toujours dormi dehors, non loin de la route, à côté de stations-services ou de restaurants. Pour manger, nous avons cuisiné au feu de bois. Des gens nous ont également aidés, en nous donnant un peu d’argent, du pain, des pommes de terre, des boissons...
 

Une nuit à côté d’une station-service.

Repas cuisiné au feu de bois, non loin de Caldas.

Cet homme a offert à manger et à boire au groupe d’Eduardo Azuaje.
 
 
Le 14 mai, au bout de sept jours, nous sommes arrivés à Medellín [ville située à 420 km environ de Cali, NDLR]. Nous sommes allés au terminal, car on nous avait dit que des bus gratuits allaient jusqu’à la frontière. Nous sommes restés 3-4 jours sur place dans l’espoir d’en avoir un, en vain. Un homme nous a proposé des tickets de bus à 150 000 pesos [36 euros, NDLR], mais nous ne les avons pas achetés car c’était trop cher, et nous avons appris ensuite que c’était une arnaque, car ce bus n’était pas autorisé à faire ce trajet... [Ces arnaques sont fréquentes actuellement, notamment sur les réseaux sociaux, NDLR.]

 
Le terminal de Medellín, où Eduardo Azuaje et sa famille sont restés plusieurs jours, dans l’espoir d’obtenir des places dans un bus.
 
 
Finalement, un médecin nous a amenés à un centre d’hébergement géré par la municipalité, où nous sommes toujours actuellement. Sur place, il y a environ 200 Vénézuéliens, et la nourriture est bonne. Si aucun bus ne part dans les prochains jours, je pense que nous continuerons à pied, car l’objectif reste d’aller à Valencia, dans l'État de Carabobo. Mais la distance à parcourir reste très grande [près de 600 km, NDLR], et c’est la partie la plus dangereuse…

 
Le “Coliseo Carlos Mauro Hoyos”, un centre géré par la municipalité de Medellín où se trouvent de nombreux Vénézuéliens actuellement.
 
 
“J’ai pu prendre un avion à Quito, en Équateur”

Neo Mendoza a lui aussi décidé de rentrer à pied, depuis Lima, avec deux amis, bien qu’il soit également interdit de se déplacer ainsi au Pérou. Il a cependant eu la chance de pouvoir prendre l’avion à Quito, en Équateur.
 
Nous sommes partis le 22 avril, à pied, car c’était à priori la seule solution. [Aucune aide n’a été mise en place par le Pérou pour aider les Vénézuéliens à retourner dans leur pays, NDLR.] Dès le premier jour, un camion nous a transportés durant 60 à 80 km. En tout, une dizaine de camions nous ont pris en stop au Pérou. En marchant, notre maximum a été de 20 à 25 km par jour, de 6h à 19h, car mes deux amis étaient très chargés. Sur le chemin, nous avons toujours dormi dehors, un peu à l’écart de la route. Des gens nous ont aidés, en nous donnant un peu de nourriture, de l’argent, des vêtements... Nous avons fait une partie du trajet avec un couple et ses deux enfants, de 2 mois et 5 ans.


Neo Mendoza et ses deux amis, sur la plateforme d’un camion les ayant pris en stop à la sortie de Lima.
 
Neo Mendoza, ses deux amis, une femme et deux enfants avec lesquels ils ont voyagé durant plusieurs jours au Pérou.

 
Nous avons atteint la frontière avec l’Équateur le 29 avril [après avoir parcouru près de 1300 km, NDLR]. Nous l’avons traversée illégalement, car elle était fermée [mesure destinée à lutter contre la pandémie, NDLR]. Nous sommes alors arrivés à Huaquillas.


En Équateur : repas dans une “cantine” (photos 1 et 2), et montagnes vers Otavalo (photo 3).

 
Au bout d’une semaine environ, nous sommes arrivés au pont de Rumichaca, qui sépare l’Équateur de la Colombie. Mais la frontière était complètement fermée, et des Vénézuéliens campaient là depuis des jours : il y avait des tentes, des abris fabriqués avec du carton… Ça nous a surpris. Nous sommes restés là trois jours, et nous avons assisté à des affrontements entre les forces de l’ordre colombiennes - qui tiraient du gaz lacrymogène pour que personne ne traverse la frontière - et certains Vénézuéliens, qui répliquaient avec des pierres.


Neo Mendoza et ses deux amis à Rumichaca.

 
Finalement, le 8 mai, on nous a annoncé qu’il avion allait décoller le lendemain, dans le cadre du programme “Retour à la patrie”. Des bus nous ont alors amenés à l’aéroport de Quito. Le 9 mai, avant de décoller, nous avons dû faire un test de dépistage rapide du Covid-19.


Ambiance festive dans le bus transportant les Vénézuéliens de Rumichaca jusqu’à l’aéroport de Quito.

Neo Mendoza à l’aéroport de Quito (photos 1 et 2), puis dans l’avion (photo 3), le 9 mai.
 
 
Cependant, alors que nous étions une centaine de Vénézuéliens bloqués à Rumichaca, une quinzaine n’ont pas pu prendre l’avion, dont mes deux amis. On leur a dit qu’il y aurait un autre vol, mais il n’y en a pas eu jusqu’à présent. Actuellement, une soixantaine de Vénézuéliens sont bloqués là-bas.
 
Le trajet de Yurkys Rosario, Eduardo Azuaje et Neo Mendoza. Rouge : trajets réalisés à pied ou en stop. Vert : trajets réalisés en bus. Bleu : trajet réalisé en avion.

 
>> Retrouvez la suite de cet article le lundi 25 mai, dans lequel Yurkys Rosario et Neo Mendoza raconteront leur arrivée au Venezuela.
 
 
Article écrit par Chloé Lauvergnier (@clauvergnier).
 
Article écrit en collaboration avec
Chloé Lauvergnier

Chloé Lauvergnier , Journaliste francophone