Le Brésil a franchi début mai le cap des 10 000 morts du Covid-19 : 17 971 décès et 271 628 cas confirmés au 19 mai. Manaus, principale ville d'Amazonie, et sa région sont parmi les zones les plus durement touchées par la pandémie. Sur les réseaux sociaux, des habitants ont documenté en images la situation, des fosses communes ouvertes pour enterrer les morts aux hôpitaux débordés par les malades.

"Nous sommes face à un désastre". Dans une vidéo diffusée début mai, le maire de Manaus, Arthur Virgílio Neto, demandait à la militante écologiste suédoise Greta Thunberg de faire jouer "son influence" pour l'aider à combattre la pandémie de coronavirus dans sa ville au cœur de l’Amazonie, et ainsi "sauver les vies des protecteurs de la forêt".


Un appel révélateur de la situation dans la capitale de l’État d'Amazonas, une des villes les plus touchées du Brésil, qui compte officiellement 999 morts du Covid-19, dont de nombreux membres de peuples autochtones. L’ensemble de l’État enregistre au total 1 491 personnes décédées du coronavirus et 22 132 cas confirmés.

Et ces chiffres pourraient être nettement sous-estimés alors que le principal cimetière de la ville, Parque de Tarumã, faisait face dès le mois d’avril à un nombre record d’enterrements, comme en témoignent ces images de longues files de camions funéraires.

"Regardez la situation dans le cimetière Tarumã, vraiment une scène de guerre (...)", peut-on lire dans cette publication datée du 20 avril.

"C’était la première fois que je voyais cela à Manaus, une scène de guerre"

"Ceux qui pensent que c'est une plaisanterie, regardez ce qu'il se passe dans notre ville", commente dans l’une des vidéos la personne qui filme, Fabiano Mesquita. Cet habitant de Manaus s’était rendu au cimetière Parque de Tarumã le 19 avril pour l’enterrement d’un ami :
 
Cinq personnes par défunt étaient autorisées à entrer, et nous avions cinq minutes pour lui dire au revoir. Le corps de mon ami est arrivé à 14h30 au cimetière et a été enterré à 18h30 car il était dans la file d’attente des camions funéraires. C'est la première fois que je vois cela à Manaus, c'était une scène de guerre.

C’est le plus grand cimetière de la ville, où sont enterrés les gens qui n’ont pas les moyens d’avoir des emplacements réservés dans les autres cimetières. Quand j’y suis allé, les enterrements étaient faits dans des tombes individuelles, mais cela prenait énormément de temps car le fossoyeur devait creuser les trous puis y déposer les cercueils.

Peu après ma vidéo, ils ont commencé les enterrements collectifs, en déposant plusieurs cercueils dans une fosse, pour gagner du temps. Les chiffres de morts du Covid-19 sont sûrement plus élevés, certaines personnes décèdent avec des symptômes de la maladie sans être testées. Ça a été le cas de mon ami.

Des images d’enterrements collectifs

Mi-avril, des photos d’enterrements collectifs dans des fosses communes ont été relayées dans la presse internationale, illustrant l’impact du coronavirus dans ce pays où le président Jair Bolsonaro avait comparé quelques semaines plus tôt la maladie à une "petite grippe". Fin avril, la moyenne était d'environ 100 enterrements par jour à Manaus, contre 30 avant la pandémie.

"Un des moments les plus tristes et forts que j'ai documenté. Aujourd'hui, enterrement collectif dans une fosse commune (...)", écrit ce photographe sur Twitter.

Vidéo prise fin avril montrant des fosses ouvertes au tractopelle pour enterrer de nouveaux défunts à Manaus.

 
Depuis la confirmation du premier cas de Covid-19 dans l’Amazonas en mars, le gouverneur de l'État a mis en place des mesures de confinement pour limiter la propagation du virus. Ces décisions ont été vivement critiquées par le président brésilien, opposé à l’arrêt de l’économie.

>> Voir sur France 24 : Populisme et pandémie : le choc brésilien

"Un état de calamité absolue"


Manaus a été la première ville du Brésil à décréter l’effondrement de son système de santé, en raison de la saturation des unités de soins intensifs. En avril, le maire de cette ville d’1,7 million d’habitants comparait la situation à un "film d'horreur" auprès de l'AFP : "On ne peut plus parler d'état d'urgence, c'est un état de calamité absolue".

Plusieurs images en ligne ont témoigné de l’afflux de patients, et du nombre important de décès au sein des structures de santé. Le 15 avril, cette vidéo filmée au sein de l'hôpital João Lúcio (zone est de Manaus), montrait ainsi des corps de personnes potentiellement mortes du Covid-19 emballés dans des sacs mortuaires et laissés à proximité de patients. 
 
Cette vidéo a circulé sur les réseaux sociaux à partir du 15 avril. Elle a été tournée au sein de l’hôpital João Lúcio de Manaus, dans la "Sala Rosa" ("Salle Rose"), destinée à accueillir les patients atteints du Covid-19, selon le média G1.
 
Après sa diffusion, un conteneur réfrigéré a été installé dans l’enceinte de l'hôpital pour entreposer les corps. Des conteneurs similaires ont été installés dans d'autres structures de la ville, comme à l'hôpital 28 de Agosto (zone centre-sud).
 
Vidéo montrant un conteneur réfrigéré pour entreposer les corps des personnes décédées de symptômes du Covid-19 derrière l’hôpital 28 de Agosto de Manaus.
 
Des patients livrés à eux-mêmes

D'autres images, prises par des habitants de Manaus mi-avril, ont encore fait état du manque de personnel dans les hôpitaux. La vidéo ci-dessous, publiée à l'origine le 17 avril, se déroule à l'hôpital São Raimundo (zone ouest). "Négligence médicale. Mon père meurt. Il n'y a pas de lit, il n'y a pas d'infirmiers, il n'y a rien", assure la personne qui filme.
 
Cette vidéo a été vérifiée par le média UOL avec des sources médicales. Le samedi 18 avril, l'internaute qui a partagé cette vidéo - depuis reprise par d'autres pages sur Facebook - a annoncé la mort de son père sur les réseaux sociaux. Le média UOL n'a pas eu accès au certificat de décès pour savoir s'il s'agissait d'une victime du Covid-19.
 
Même constat au sein de l'hôpital Alvorada (zone ouest) selon ce vidéaste, qui montre mi-avril des patients livrés à eux-mêmes et deux corps laissés sur des lits. Il explique que des malades graves, entubés, ont passé plus de quatre heures sans le passage d’aide-soignants.


Dans une interview à la presse locale le 18 avril, un médecin de cet hôpital s’était indigné de la mort de dix patients entre le 17 et le 18 avril. Selon lui, quatre étaient alors décédés faute de respirateurs, et six faute d'oxygène, "aucun professionnel n’ayant pu changer le cylindre".

La colère du personnel de santé s’est aussi fait entendre à l’hôpital 28 de Agosto, où certains ont manifesté le 27 avril pour demander de meilleures conditions de travail, avec notamment la mise à disposition d'équipements de protection individuelle (EPI).

Vidéo filmée en direct d'une manifestation du personnel de santé devant l'hôpital 28 de Agosto le 27 avril.

"Avec la pandémie, on a perdu le contrôle"

Michael Lemos, infirmier au sein de l'hôpital 28 de Agosto et habitant de Manaus, avait dénoncé dès le mois de mars le manque de matériel. Il avait alors été démis de ses fonctions et transféré dans un autre hôpital de la ville :
 
Nous recevions des patients atteints du coronavirus sans l’équipement nécessaire et nous avons perdu des collègues infectés par la maladie. Les conditions de travail étaient inadéquates, inappropriées, avec une surcharge de travail vu le nombre de patients. Déjà avant la pandémie, le système de santé était au bord de l'effondrement. Avec la pandémie, on a perdu le contrôle : il n'y avait pas de respirateur mécanique, des patients graves ne pouvaient pas être bien pris en charge. On a manqué de gestion et de stratégie.

Début mai, selon le décompte des autorités, plus de 1 200 professionnels de la santé étaient infectés par le Covid-19 à Manaus, soit 5,5% des effectifs du réseau public et privé, et au moins douze étaient morts.

Dans le nord de Manaus, un hôpital de campagne a été monté mi-avril pour soutenir le système de santé publique. En un mois, plus de 200 cas de guérison y ont été enregistrés. Fin avril, le ministère de la Santé a également invité des professionnels à venir renforcer les équipes dans l'Amazonas, à Manaus mais aussi à l’intérieur de l’État.

Uildeia Galvao, médecin à l’hôpital 28 de Agosto, travaille dans la "Salle Rose" dédiée aux patients atteints du Covid-19. Elle assure que la situation s’améliore progressivement :
 
Au début, nous avons eu beaucoup de difficultés. En mars et avril, il y a eu une quantité de patients bien plus élevée que notre capacité, mais ils ont été pris en charge. L’hôpital a ensuite agrandi certains espaces et l’unité de soins intensifs, il y a aussi eu une action d’ouvertures de lits dans plusieurs hôpitaux pour prendre en charge ces patients. Depuis mi-avril, nous n’avons plus de problème de matériel. Je pense que le pire est derrière nous, même s’il ne faudrait pas que le nombre de patients reste aussi élevé.

Le 17 mai, une photo publiée sur les réseaux sociaux a montré pour la première fois des lits vides dans la "Salle Rose" de l’hôpital 28 de Agosto. 

"Aujourd'hui est un jour de victoire, pour la première fois nous respirons un peu (...) 0 décès (...) rien n'est impossible", peut-on lire. 


Ce mardi 19 mai, le maire de Manaus Arthur Virgílio Neto a toutefois signalé sur Twitter que la ville avait besoin de "beaucoup plus". Il craint toujours un "génocide" des communautés indigènes de l'Amazonie.


Le même jour, le Brésil a dépassé pour la première fois le cap des 1 000 morts du coronavirus en une journée, enregistrant 1 179 décès en 24 heures. Avec plus de 250 000 personnes infectées, c’est le troisième pays le plus touché par la pandémie.

Article écrit par Maëva Poulet.