Observateurs

Des résidents du foyer pour travailleurs immigrés Adoma aux Ulis, en région parisienne, ont alerté la rédaction des Observateurs de France 24 sur leurs conditions de vie, vidéos à l’appui. Pendant la crise sanitaire liée au Covid-19, ils sont restés confinés dans leurs chambres de 7 m², partageant salles de douche, toilettes et cuisines avec leurs voisins, alors que le virus a circulé dans le bâtiment et fait deux morts.

Pour documenter leur quotidien, des résidents et activistes ont tourné le 10 mai une série de vidéos dans le foyer Adoma des Ulis, situé dans le département de l’Essonne. 

Dans ces images, les résidents montrent notamment les cuisines collectives où 18 personnes sont contraintes de se rassembler chaque jour si elles veulent pouvoir cuisiner, une situation potentiellement à risque en cas de contamination des résidents.

Ce foyer de 325 chambres accueille des travailleurs immigrés et des demandeurs d’asile à 30 kilomètres au sud de Paris. Construit en 1973, il devait à l’origine accueillir 163 chambres de 14 m², mais ces pièces ont été coupées en deux atteignant une superficie d’environ 7 m². L’établissement est aujourd’hui géré par Adoma, une société d’économie mixte détenue par des acteurs publics comme l’État et la Caisse des Dépôts, qui fait payer un loyer d’environ 300 euros pour une chambre. 

Une des cuisines collectives du foyer, partagées chacune par 18 résidents. Certaines d'entre elles sont par ailleurs squattées par des sans-abri, comme montré dans la vidéo ci dessus. 

"Des murs noirs, des prostituées, des punaises de lit et des dealers"

Issa Dambele, 43 ans, est un travailleur immigré malien arrivé en France il y a 15 ans et résident du foyer depuis 2008. Cet éboueur a alerté la rédaction des Observateurs de France 24 sur l’état général de son foyer dès le mois de février et les angoisses des résidents face à la propagation du Covid-19 :
 
Je n’ai jamais été tranquille dans ce foyer, entre la saleté, les incivilités, les dealers et les punaises de lit. Je me suis déjà régulièrement retrouvé en galère, sans ressources et sans aide. Je devais aller toquer à la porte de mes voisins pour un peu de sucre pour mon café, un peu d’huile pour cuisiner ou un peu de savon.

Il y a des jeunes de la cité qui viennent squatter les escaliers pour vendre des stupéfiants. Si on leur demande de partir, le ton monte. Les menaces de mort, des marques de couteau sur les portes : c’est courant. Le gestionnaire du foyer, Adoma, essaye de les chasser mais c’est impossible. Dès que la police arrive, ils détalent et vont se cacher dans des chambres.

Capture d'écran d'une vidéo prise par notre Observateur en mars 2020, qui montre un escalier du foyer recouvert de capsules, de mégots et de liquides non identifiés. Selon notre Observateur, ces détritus sont le fait aussi bien des dealers que d'une minorité de résidents. 
 
"On essaie de se reposer pour aller au boulot, dans des métiers souvent fatigants"
 
Quelques murs sont noirs, un mélange de crachats, d’urine et de café. Il y a aussi des prostituées nigérianes qui utilisent des chambres pour leurs passes le week-end. Au milieu de tout ça, moi et les autres on essaie de vivre une vie normale, de se reposer pour retourner au travail tous les matins, dans des métiers souvent fatigants.

Un des "murs noirs" du foyer des Ulis, photographié en avril 2020 par le militant Lamine Sidibe. 
 
C’est un endroit dangereux pour notre santé, et quand je pense aux Chibanis [travailleurs arrivés en France après la Seconde Guerre mondiale et venus d’Algérie, du Maroc, de Tunisie, du Mali ou du Sénégal, aujourd’hui retraités et isolés, NDLR], qui sont là depuis 35 ou 40 ans, ça fait froid dans le dos.

Avec l’arrivée du Covid-19, c’est devenu impossible de rester confiné là-dedans avec la promiscuité, le manque d’hygiène et le fait de partager toilettes et douches avec 17 autres résidents à chaque palier. Mi-mars, j’ai décidé de quitter le foyer et je suis parti vivre chez ma copine.

Depuis le départ d’Issa Dambele, le virus a fait deux morts parmi les résidents du foyer. Il s’agit de deux hommes de plus de 70 ans, décédés à l’hôpital, selon Adoma. Un troisième homme âgé a été retrouvé mort dans sa chambre pendant le confinement, sans lien à priori avec le Covid-19. Huit autres personnes ont présenté des symptômes liés au virus, parmi elles quatre ont été hospitalisées.

"On continue de laisser ces gens dans un endroit ou le confinement est impossible"

Lamine Sidibe, président de l’ASTI (Association de Solidarité avec Tou-te-s les Immigré-e-s) des Ulis s’est mobilisé pour défendre les droits des résidents du foyer, dont il a fait partie il y a plusieurs années.
 
Avec ces décès et ces hospitalisations, on est sûrs que le virus circule à l’intérieur du foyer. On continue de laisser ces gens, parfois très vulnérables, dans un endroit où le confinement est impossible. Au début de la crise, j’avais alerté les responsables politiques et l’administration du foyer, Adoma m’a répondu que des mesures ont été prises. Face à cette crise exceptionnelle et ce potentiel scandale sanitaire, je pensais qu’ils prendraient des mesures exceptionnelles. Mais ça n’a pas été fait et on a eu des morts. 

Ce foyer n’est plus adapté à la vie d’aujourd’hui, il faut le déclarer insalubre et reconstruire quelque chose pour que les résidents vivent dans un logement décent. Un homme enfermé dans un 7 m² c’est comme être dans une cage, c’est inhumain. 

"Mes deux doigts touchent [les deux côtés de la pièce], 7 m² carré c’est pire qu’un prisonnier", s’exclame un résident dans la vidéo tournée le 10 mai. En France, en prison, la taille moyenne d’une cellule individuelle est de 9 m².
 
Pour Adoma, des mesures conséquentes déjà prises

Christophe Roussel, responsable des foyers Adoma du département de l’Essonne, rétorque que des mesures conséquentes ont été prises : nettoyage des poignées de porte et des interrupteurs, affichages, sensibilisation, veille téléphonique pour les personnes fragiles et système d’alerte en cas de symptômes avec redirection vers l’hôpital ou un centre d’hébergement spécial Covid-19. Un dépistage de douze personnes a été effectué fin avril, duquel sont ressortis trois cas positifs. Ce vendredi 15 mai, 25 nouvelles personnes doivent être testées.

 

"Des familles vivent dans ces petites chambres"

L’association Youssef Nazario leur a notamment distribué des repas et des courses alimentaires. Son coordinateur, Youssef Naggaou, raconte :

"Nous lançons un appel aux dons pour quelques habitants du foyer Adoma qui galèrent vraiment à manger. Les besoins : riz, pâtes, huile, légumes en boite de conserve, sucre", écrivait l'association le 14 avril sur sa page Facebook, en prévision d'une distribution comme celle filmée ci-dessus. 
 
Ce qui m’a vraiment marqué, là-bas c’est un enfant de 10 ans que je voyais souvent jouer avec ceux de mon quartier. Je me suis rendu compte en y allant qu’il vivait dans le foyer avec ses parents, et vivre en famille dans ces toutes petites chambres ça doit vraiment être difficile. C’est ça ou la rue…

En 2012, la députée socialiste Maud Olivier alertait l’Assemblée nationale sur cet établissement qui "contraint ses résidents à vivre dans les conditions de vie les plus indignes". 

Une douche du foyer, photographiée en avril 2020 par Lamine Sibide. 

Or, le gestionnaire Adoma est en droit de louer des chambres aussi petites, en-dessous du minimum de 9 m² prévu pour les logements privés. "La réglementation sur les 9 m² ne s’applique pas aux logements-foyers et la jurisprudence considère le plus souvent qu'il faut tenir compte de la jouissance des parties communes. Demeurent cependant les obligations de fournir un logement décent qui ne porte pas atteinte à la sécurité physique ou à la santé des habitants", détaille Agathe Céleste, avocate spécialiste du droit des étrangers.

"On a eu des chambres de 4,5 m2 à Argenteuil"

Pour Michael Hoare, président du Collectif pour l’avenir des foyers (COPAF), le cas du foyer des Ulis n’est pas isolé :
 
À Argenteuil (à 15 km au nord-ouest de Paris), on a eu des chambres de 4,5 m², mais le foyer en question a depuis été détruit et remplacé. Couper les chambres en deux était une pratique très fréquente, quand il fallait loger des immigrés venus reconstruire la France d’après-guerre. Sauf qu’à l’époque, ces bâtiments étaient conçus comme des lieux de vie collective avec une grande tablée dans la cuisine, une salle détente, une cafétéria etc. Toutes ces choses rendaient les logements petits supportables. Mais elles ont disparu pour des raisons de sécurité. On a mis ces foyers dans des quartiers où les difficultés s’accumulent, avec des problèmes de squattage etc.

"Non aux foyers-prisons", peut-on lire sur une banderole accrochée devant le foyer Riquet, dans le 19e arrondissement de Paris. Crédit : Archive COPAF, 2017.
 
Le Covid-19 rend ces espaces déjà très difficiles à vivre carrément dangereux. Heureusement, pour l’instant, sur les foyers qu’on suit, on n’a pas observé d’hécatombe mais il y a tout de même des établissements avec un, deux ou trois décès dus au virus. Le problème des foyers est un maillon de l’immense problème du logement qui existe en France et particulièrement dans les grandes métropoles, où il n’y a plus de logements abordables.

Adoma gère en France environ la moitié des foyers pour travailleurs migrants, elle y a dénombré 36 décès liés au Covid-19 au 14 mai.
 
Aux Ulis, une impossible reconstruction

Tous les acteurs interrogés souhaitent une démolition de l’actuel foyer Adoma, jugé irréparable, dans l’espoir de reconstruire un bâtiment aux normes actuelles avec des studios autonomes individuels d’au moins 15 m².

C’est le souhait de la maire sans étiquette des Ulis, Françoise Marhuenda, interrogée par notre rédaction, qui propose de reconstruire sur place un bâtiment de 160 places et un deuxième de 165 sur une autre commune, pour "désengorger le quartier plein de difficultés". "Sauf que quand on propose un projet de construction aux communes voisines pour l'immeuble de 165 places, ça bloque. Et l’État, qui pourrait taper du poing sur la table, ne nous aide pas", précise-t-elle.

Le bâtiment qui accueille le foyer fait 9 étages et est situé à la limite du Quartier Ouest, un quartier prioritaire de la ville des Ulis. Crédit photo : Lamine Sibide

Christophe Roussel, responsable des foyers Adoma de l’Essonne, regrette les appréhensions des habitants de ces autres communes :
 
Ça fait 23 ans qu’on essaye. Quand on présente un projet de foyer aux habitants d’un quartier, on a quasi systématiquement une levée de boucliers contre, et les municipalités se rétractent. Du coup la situation s’enlise, on ne trouve pas de terrain et les résidents des Ulis continuent de vivre dans ces conditions. On espère que la crise sanitaire actuelle permettra une prise de conscience générale : ce type de foyers, c’est plus d’actualité.

Mais pour les résidents, ces tensions entre municipalités peinent à justifier leurs conditions de vie. "Tous les ans ils nous disent ‘ne vous inquiétez pas la reconstruction arrive, c’est pour cette année', j’ai entendu ça pendant douze ans. Maintenant y’en a vraiment marre, il faut qu’Adoma puisse se lever, détruire ce foyer et prendre les choses en main", conclut Issa Dambele.

Article écrit par Liselotte Mas
Article écrit en collaboration avec
Liselotte Mas

Liselotte Mas