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En Inde, la pandémie de Covid-19 qui a fait au moins 2 331 décès au 12 mai a été l’occasion pour les nationalistes hindous de stigmatiser la communauté musulmane. Celle-ci est la cible quasi quotidienne de fausses informations, l'accusant à la fois de ne pas respecter le confinement et de tout faire pour participer à la propagation du virus.

Les 200 millions de musulmans d’Inde sont régulièrement les boucs émissaires des membres du Parti indien du peuple (BJP) du Premier ministre Narendra Modi, dont l’un des préceptes est de défendre l’hindutva, une idéologie qui prône le rayonnement d’une nation indienne fondée sur la culture hindoue.

Cette islamophobie désinhibée engendre régulièrement de nombreuses fausses informations, jusque dans la presse nationaliste, et mène parfois à des violences réelles envers la communauté musulmane.

La situation ne s’est pas arrangée lorsque des cas de Covid-19 ont été détectés à l'occasion d’un rassemblement du mouvement missionnaire musulman Tablighi Jamaat dans la mosquée Markaz de Nizamuddin, près de New Delhi, entre les 13 et 15 mars. Début avril, les autorités indiennes blâmaient les leaders religieux musulmans et estimaient que le rassemblement était à l’origine de 30 % des cas de coronavirus et avait contribué à 6 % des décès sur le territoire indien. Le pays est confiné depuis le 24 mars, et a prolongé à deux reprises cette mesure, désormais en vigueur jusqu’au 18 mai.

Des musulmans qui "crachent" sur les objets et la nourriture

A la suite de ces affirmations, un déferlement de haine islamophobe a envahi les réseaux sociaux : des hashtags comme #CoronaJihad ou encore #NizamuddinIdiots (les idiots de Nizamuddin) et #BanJahilJamat (interdisez le mouvement Jamaat) ont émergé, souvent accompagnés d’images prétendant montrer que les musulmans indiens participaient à la diffusion du coronavirus.

Une des premières vidéos à apparaitre fin mars prétend par exemple montrer des musulmans en train de lécher sciemment des ustensiles et des assiettes pour diffuser, par leur salive, le Covid-19.

Exemple de vidéo qui a circulé sur Facebook montrant des musulmans en train de lécher des assiettes, couteaux et fourchettes. La légende affirme qu'ils diffusent le "KORONA" (sic).


Le média indien de vérification BoomLive a pu retrouver l’origine de cette vidéo datant au moins de 2018 : elle montre des membres des Dawoodi Bohras, un groupement chiite ismaélien originaire du Gujarat en Inde, dont une des pratiques traditionnelles et symbolique consiste à lécher les ustensiles et assiettes pour éviter tout gaspillage alimentaire.



La thématique d’une infection volontaire a également été relayée dans une vidéo montrant un prétendu employé musulman d’un fast-food indien en train de cracher dans des sacs.


Vidéo prétendant montrer un employé musulman en train de cracher dans des sacs dans un fast-food pour diffuser le Covid-19. Cette vidéo a été vue près de 80 000 fois sur certaines publications en hindi sur Facebook selon BoomLive.

Mais BoomLive a identifié que la vidéo circulait depuis le 26 avril 2019 au moins et avait été filmée en réalité en Malaisie dans un fast-food "Foodpanda", dont le logo est bien rose en Malaisie, mais orange en Inde.


Analyse des logos de l'enseigne visible dans la vidéo. "FoodPanda" a un logo orange en Inde. La vidéo a donc été prise en Malaisie puisque le logo est rose.


De la même façon, une vidéo d’une prétendue domestique musulmane crachant dans des plats pour "contaminer ses employeurs indiens" était en fait une vieille vidéo datant de 2011.


Les accusations ont parfois été très tordues, allant même jusqu’à utiliser une vidéo affirmant que les musulmans disposaient des billets de banque dans la rue pour infecter les autres. On voit sur ces images la police indienne venir ramasser les billets avec des perches par mesure de précaution.

Vidéo accusant les musulmans, désignés par le terme "Single source" dans cette publication, de disposer des billets de banque infectés avec le coronavirus dans les rues d'Indore.


La scène a bien été filmée en Inde le 16 avril 2020 dans la ville d'Indore selon BoomLive. Mais la police a confirmé à plusieurs médias indiens, après visionnage des images de vidéosurveillance, que la monnaie était tombée de la poche d’un cycliste, qui est ensuite venu réclamer son bien au commissariat. Et qu'aucune trace de Covid-19 n'y avait été détectée.

 
Accusés de propager le virus jusque dans leur lieu de culte

De nombreuses intox mettent également en scène des musulmans dans le cadre de la pratique de leur religion pour affirmer qu’ils sont responsables de la propagation du virus.

Début mai par exemple, des comptes Twitter favorables au BJP de Narendra Modi ont diffusé une photo prétendant que des musulmans se réunissaient à "700 personnes à minuit pour prier au milieu de la route" dans la ville de Thiruppattur, et rompaient ainsi les règles du confinement.


Publication sur Twitter affirmant que 700 musulmans se sont réunis à la nuit tombée pour prier, rompant les règles du confinement.

Pour autant, une simple recherche d’image inversée, comme le montre le site de vérification AltNews, permet de voir que la photo a été prise lors de la rupture du jeûne du ramadan en 2018, dans la ville d’Allahabad.

Dernier exemple, très relayé le 31 mars dernier : une vidéo prétendant montrer comment les musulmans "reniflent à l’unisson" pour propager le Covid-19, virus aérien pouvant se transmettre par les gouttelettes.


Vidéo partagée par un homme se présentant comme un "journaliste" proche des idées du BJP.

Pourtant, encore une fois, les images n’ont rien à voir avec la pandémie actuelle : le site "TheLogicalIndian" a identifié que la vidéo montre une cérémonie traditionnelle soufie dans la pratique du "Zikr", où les fidèles répètent à l’unisson des rituels en l’honneur d’Allah, comme par exemple inspirer et expirer de l’air rapidement.

"Tout a été construit autour d’une théorie complotiste"

BoomLive a publié une étude recensant les thématiques de fausses informations traitées sur son site et en lien avec le Covid-19 : entre janvier et fin avril, au moins 30 articles de vérification ont été rédigés concernant des fausses allégations visant les musulmans, sur un total de 178 articles.

Archis Chowdhury a mené cette étude pour le média indien. Il explique :
 
Cette thématique a explosé après l’incident de la mosquée Markaz de Nizamuddin [révélée fin mars, NDLR] alors qu’entre janvier et mars, les articles que nous traitions étaient plutôt sur des allégations visant la Chine, ou des faux remèdes contre le Covid-19.

Tout a été construit autour d’une théorie complotiste affirmant que la congrégation religieuse Tablighi Jamaat avait volontairement apporté le virus en Inde, et donc par extension, que les musulmans étaient tous responsables. Cette rhétorique a été fortement poussée par des médias, des politiciens et des organisations religieuses partageant les idées des nationalistes hindous. Nous avons constaté une vraie tempête de fausses informations en à peine un mois avec 30 fausses informations visant les musulmans, contre quatre visant les nationalistes hindous.

Mais en Inde, ces attaques sur les réseaux sociaux ne sont pas nouvelles. Cet événement a été simplement un prétexte pour attiser davantage ces tensions déjà existantes contre les musulmans.

Fausses informations virtuelles, conséquences réelles

La diffusion de ces fausses informations a des conséquences réelles sur la perception des musulmans en Inde. Dans certains villages ou dans des boutiques, des affiches "Pas de musulmans" sont apparues.

Cette affiche prise en photo le 3 mai dans un village près d'Indore indique : "Les commerçants musulmans ne sont pas autorisés." L'incident a été relayé par plusieurs médias indiens et la police a rapidement retiré le panneau.
Une boulangerie a diffusé cette affiche via WhatsApp début mai. Elle précise en haut à droite qu’elle n’a "pas d’employé musulman" en référence à la récente épidémie de Covid-19. Le gérant de la boulangerie a depuis été arrêté.
 
Des vidéos sur les réseaux sociaux montrent également des habitants exprimant ouvertement leur opposition à la présence de musulmans. Dans la vidéo ci-dessous, prise dans le village de Panchayat, l’homme affirme que les "Sahebru", terme péjoratif en référence aux musulmans, sont interdits d’entrer dans le village, et que ceux qui commercent avec eux se verront infliger une amende allant jusqu’à 1 000 roupies, soit 12 euros.
 
"Vidéo prise à Ramanagara, district de Bengaluru", assure cet internaute. L'homme dans la vidéo explique qu'aucun musulman ne doit entrer dans le village, sous peine d'une amende.
 
Aucun décompte officiel du nombre d’actes islamophobes en Inde n’a été fait durant la période de pandémie de Covid-19. Un professeur indien de l’Université du Michigan affirme cependant avoir recensé au moins 28 attaques contre des musulmans entre le 30 mars et le 21 avril, et au moins 68 fausses vidéos qui ont circulé principalement sur WhatsApp en lien avec cette thématique.

Dans une tentative d’apaiser les tensions, le Premier ministre nationaliste Narendra Modi a affirmé sur Twitter que "le Covid-19 ne connaît pas de race, de religion, de couleur, de caste, de croyance, de langage ou de frontières avant de frapper", appelant à l’unité des Indiens face au virus.

Article écrit par Alexandre Capron (@alexcapron) 
Article écrit en collaboration avec
Alexandre Capron

Alexandre Capron , Journaliste francophone