Le Brésil est le pays le plus touché d'Amérique latine par la pandémie de Covid-19 avec plus de 160 000 cas confirmés et 11 123 décès au 10 mai. Mais sur les réseaux sociaux, des internautes tentent de minimiser la réalité de la crise sanitaire en partageant des photos trompeuses de "cercueils vides". Notre partenaire, le média de vérification des faits Lupa, a analysé ces images et établi qu’aucune d'elles ne montre ce qu’elle prétend.

Alors que le pic de l’épidémie n’est pas attendu au Brésil avant plusieurs semaines, le président d’extrême droite Jair Bolsonaro continue de minimiser la maladie, qu’il avait déjà qualifiée de "petite grippe" au mois de mars.

Des photos anciennes ou hors contexte

Dans ce contexte, les cas de désinformation se multiplient, comme l’observe l’agence de vérification brésilienne Lupa qui repère quotidiennement des publications mensongères liées à la crise sanitaire sur les réseaux sociaux. Ces dernières semaines, une théorie en vogue prétend que le nombre de décès liés au coronavirus serait largement exagéré. Des internautes en veulent pour preuve des photos de cercueils supposément vides, qu’ils partagent.

Or, certaines de ces images sont anciennes et une simple recherche d’images inversée (voir ici comment faire) permet d’en déterminer l’origine. C’est le cas des photos ci-dessous, publiées fin avril sur Facebook pour dénoncer la mise en terre de cercueils vides dans l’Amazonas, un état durement touché par la pandémie.


La photo d’en haut montre en réalité une tombe vide découverte par la police dans le cadre d’une affaire qui s’est déroulée en 2017 dans l'État de São Paulo.

L’image du dessous fait référence à un soi-disant reportage sur des cas de cercueil vides à Manaus, dans l’Amazonas, diffusé par la chaîne brésilienne Band. Mais aucun reportage de ce type n’a été fait par la chaîne et la direction de celle-ci a confirmé à l’agence Lupa qu’il s’agissait d’une fausse information attribuée à leur média (voir l'article de Lupa sur le sujet).
 

"Ces publications ont beaucoup d’écho dans la société et il y a même certaines personnalités importantes du jeu politique brésilien qui les reprennent"

D’autres images, également analysées par nos confrères de l’agence de vérification brésilienne Lupa, s’avèrent sorties de leur contexte ou manipulées. Natália Leal est la directrice du contenu de Lupa :
 
Nous avons commencé à observer ce mouvement autour des "cercueils vides" dès la fin du mois d’avril. Depuis, nous avons fait près de cinq articles sur la thématique, ce qui est pour nous un nombre assez élevé considérant qu’il s’agit à chaque fois de la même théorie, reprise sous différentes formes. La plupart de ces publications se réfèrent à Manaus, une ville très atteinte par la pandémie, mais elles peuvent également se référer à l'État du Pará, ou du Minas Gerais.

Le dernier exemple sur lequel nous avons travaillé, le 5 mai, c’est une image qui donnait l’impression qu’une personne portait un cercueil "seulement avec les doigts" - donc avec moins de force que ce qui serait nécessaire pour porter un cercueil avec quelqu’un à l’intérieur. Or, l’image a en réalité été coupée. De l’autre côté de l’image, on pouvait voir que le cercueil reposait en partie sur une table de fortune.


Nous avons eu également un cas récent à Belo Horizonte : il s’agissait d’un texte publié sur les réseaux sociaux disant que des cercueils avaient été déterrés, et qu’à l’intérieur, il y avait des pierres et du carton. Nous avons contacté les autorités en charge de la santé et des services funéraires du Minas Gerais qui nous ont confirmé que c’était faux.


L’idée générale derrière ces publications, c’est de dire que la pandémie n’est pas si grave, et que les chiffres sont manipulés dans le but de créer une panique au sein de la population. Ces publications ont beaucoup d’écho dans la société et il y a même certaines personnalités importantes du jeu politique brésilien qui les reprennent à leur compte. Une député, Carla Zambelli [proche de Jair Bolsonaro, NDLR], a ainsi mentionné dans une interview sur une radio locale du Pará que des cercueils vides étaient enterrés [dans l'État de Ceará, NDLR], sans en apporter aucune preuve. Elle a simplement dit qu’elle avait reçu des photos d'habitants. 
 
 
Cet autre média de vérification brésilien a analysé la répercussion de l'interview de Carla Zambelli : de nombreux internautes se sont mis à démentir de fausses informations et à critiquer la député (en jaune sur les deux graphiques).

"Ces fausses informations sont beaucoup partagées dans des cercles de droite, extrême droite"

Natália Leal poursuit :
 
Le nombre de morts ne cesse d’augmenter, la courbe ne diminue pas, et nous avons la preuve, via les autorités et la vérification d’images manipulées, qu’il n’y a pas de d’enterrement de cercueils vides. Ce sont aussi de fausses informations qui sont perçues comme très irrespectueuses pour les familles qui ont été affectées par la perte de proches en raison de la pandémie.

Dans ce communiqué, l'État de Ceará dément les propos de Carla Zambelli. Les déclarations de cette dernière sont qualifiées "d'insultes" aux professionnels de la santé et considérées comme "irrespectueuses" pour les familles des victimes.

Presque tous les cas de désinformation apparus lors de cette pandémie sont utilisés à des fins politiques, et ce principalement parce que nous avons un leadership national qui va à l’encontre de la recherche scientifique et de la parole des médecins. Dès le début de la pandémie, Jair Bolsonaro a nié la gravité de la maladie, se positionnant contre les mesures d’isolement social, et il est allé soutenir les manifestants anti-confinement. Ces fausses informations sont ainsi beaucoup partagées dans des cercles de droite, extrême droite - même s’il reste difficile de savoir avec exactitude qui est derrière leur diffusion.
Bains de foule pour Jair Bolsonaro

Au Brésil, un bras de fer oppose Jair Bolsonaro aux gouverneurs, qui gèrent la crise sanitaire. À plusieurs reprises, le président a pris part à des manifestations anti-confinement et s’est offert des bains de foule pour encourager les commerçants à travailler. 

Selon une étude diffusée par le magazine Fantástico de la chaîne de télévision Globo, plus de 70% des Brésiliens bénéficiant d'un accès à Internet ont déjà cru à une fausse information sur le coronavirus. Toujours selon cette étude, neuf sur dix ont déjà reçu au moins un contenu faux en lien avec la pandémie.

Le Brésil voit sa courbe de contamination du Covid-19 progresser à un rythme très inquiétant et les chiffres seraient largement sous-estimés, selon la communauté scientifique. Dans de grandes villes comme São Paulo, Rio, Recife, ou Manaus en Amazonie, les unités de soins intensifs des hôpitaux sont déjà quasi saturées. Ce pays de 210 millions d’habitants, le plus touché d’Amérique latine, pourrait devenir en juin le nouvel épicentre de la pandémie.