Côte d'Ivoire

En Côte d’Ivoire, l’État s’attaque à l’orpaillage clandestin avec la manière forte

Cette photo montre le démantèlement d'un site d'orpaillage clandestin à Boundiali dans le nord de la Côte d'Ivoire en avril. Capture d'écran.
Cette photo montre le démantèlement d'un site d'orpaillage clandestin à Boundiali dans le nord de la Côte d'Ivoire en avril. Capture d'écran.

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Des orpailleurs artisanaux ont vu leurs campements détruits le 17 avril par les autorités à Boundiali, dans le nord de la Côte d’Ivoire. Dans cette région, l’orpaillage clandestin est en plein essor. Mais cette ruée vers l’or a des conséquences néfastes sur l’environnement et crée des conflits de terrain dans les communautés rurales.

“Nous sommes des chercheurs. Les policiers qui viennent brûler nos motos : nous ne sommes pas d’accord. Nous ne sommes pas des voleurs.” Dans cette vidéo envoyée à notre rédaction mi-avril, des orpailleurs clandestins sur un campement dans le village de Ponoudougou tout près de Boundiali au nord-de la Côte d’Ivoire, expriment leur colère. La vidéo montre des motos et vélos incendiés et des orpailleurs qui s’émeuvent de la destruction de leurs biens par les forces de l’ordre. La scène a été filmée par Abdoulaye Kéita, un orpailleur qui travaille dans les mines d’or illicites de Boundiali depuis une dizaine d’années.

“La majorité des jeunes vivent de l’orpaillage parce qu’ils sont au chômage”

À Boundiali, la majorité des jeunes vivent de l’orpaillage parce qu’ils sont au chômage. Ils n’ont pas de travail. Mais le gouvernement ne veut pas comprendre.

Régulièrement , les gendarmes descendent sur les sites d’orpaillage pour détruire nos biens. Ils brûlent tout : les cabanes, les motos, le matériel... Les autorités disent que nous sommes dans la clandestinité. Pour nous ce n’est pas juste, parce que nous faisons de l'exploitation artisanale pour gagner notre vie.

À Boundiali, il y a beaucoup de mines d’or. C’est pour cela que beaucoup de personnes viennent s’installer tout près des mines pour y travailler. Ceux qui n’ont pas assez de moyens pour construire des maisons en brique, érigent des cabanes. Mais les forces de l’ordre viennent les détruire.  L’État doit nous laisser travailler librement.

En Côte d’Ivoire, l’exploitation de l’or connaît un véritable boom grâce aux performances de trois grandes multinationales qui se partagent le marché : les canadiens Barrick Gold et Endeavour Mining et l’australien Perseus Mining.

Selon Business France, la production d’or est passée de 24 tonnes en 2018 à plus de 32 tonnes en 2019 dans le pays. Soit une hausse de 34%. Les recettes fiscales liées à l’exploitation de l’or ont aussi augmenté, passant de 56 milliards (plus de 86 millions d’euros) à 65 milliards de franc CFA (100 millions d’euros).  

Mais l’orpaillage clandestin, en plein essor également, crée un manque à gagner pour l’Etat. En 2018, une Brigade de répression des infractions au code minier (BRICM) a été crée. Elle est composée de gendarmes dont les actions sur le terrain ont permis en 2019 de démanteler 222 sites semblables à celui de Ponoudougou, où travaille Abdoulaye.

Les poissons meurent dans les cours d’eau

Des descentes musclées qu’approuve Fondio Siaka, quatrième adjoint au maire de Boundiali pour qui l’orpaillage clandestin a aussi des conséquences graves sur l’environnement.

 

Les orpailleurs sont souvent prévenus au moins deux mois à l’avance des opérations de déguerpissement. Nous ne brusquons pas les gens. Mais ils font de la résistance face aux forces de l’ordre.

Ils s’installent dans les villages et érigent des campements avec du bois coupé dans la forêt. Des constructions qu’ils abandonnent quand ils terminent d’exploiter les mines. Ce sont ces campements qui sont détruits parce que c’est illégal.

A Niangbo près de Niakara, un campement d'orpaillage déguerpi en décembre 2019 par les autorités

 

Nous ne sommes pas contre l’exploitation artisanale. Mais le code minier prévoit qu’ils doivent s’organiser en coopérative pour avoir des permis d’exploitation. Or, ils préfèrent rester dans l’illégalité.

Par ailleurs, à cause de l’orpaillage clandestin, les poissons meurent dans les cours d’eau. La rivière Bagoué est polluée à cause des produits toxiques (le mercure) que les orpailleurs utilisent pour travailler l’or. Cette activité doit prendre fin.

“L’orpaillage menace la sécurité alimentaire”

Le nouveau code minier adopté en 2014 exige la création d’une structure légale à toute personne voulant faire de l’exploitation artisanale ou semi-industrielle. ll est en outre interdit au détenteur d’un permis d’exploitation de se livrer à des travaux sur les terrains de culture. L’utilisation de produits chimiques pour préserver la qualité de l’environnement est elle proscrite.

Ces exigences ne sont pas respectées par les orpailleurs clandestins dont les activités non contrôlées engendrent de fortes pressions sur les ressources foncières disponibles pour l’agriculture, essentielle dans les communautés rurales.

Justin Kouame est maître-assistant à l’université Félix Houphouet-Boigny d’Abidjan. Il conduit actuellement une étude sur l’orpaillage clandestin et la sécurité alimentaire et explique que les orpailleurs clandestins préfèrent contourner ces lois très contraignantes et rester dans la clandestinité.

 

Nous constatons que dans les communautés rurales où l’orpaillage se pratique, il y a de plus en plus des conflits fonciers pour le contrôle des terres. Et des tensions constantes entre orpailleurs venus d’ailleurs et les propriétaires terriens.

Vous venez un matin et vous vous rendez compte que votre terre a été exploitée sans votre accord. De fait, la superficie des terres arables se réduit. Les mains d’oeuvre agricoles délaissent l’agriculture pour se tourner vers le travail de l’or.

Il n’y a plus de production agricole suffisante. L’orpaillage menace la sécurité alimentaire et expose les familles à la famine.

Mais si l’Etat a fait le choix de la répression, l’universitaire explique qu’il y a aussi un volet accompagnement. En 2016, le gouvernement a lancé le programme national de rationalisation de l’orpaillage dont le but est d’aider les acteurs à se conformer aux lois.

 

Avec ce programme, l’Etat a décidé de créer des chantiers-écoles pour former des artisans-miniers et leur faciliter l’accès à des sites d’exploitations identifiés et déclassés.

D’ici la fin de l’année, dix chantiers-écoles animés par la Société du développement minier de Côte d’Ivoire (Sodemi) doivent permettre de former 1000 artisans-miniers par an. Mais malheureusement, ce programme ne pourra pas absorber le très grand nombre d’orpailleurs actifs. Et beaucoup ne sont pas prêts à faire une reconversion. Ils se sentent valorisés par cette activité qui leur permet de s’acheter une moto ou de construire une maison.

L'orpaillage clandestin existe, certes, il y a bien longtemps en Côte d'Ivoire, mais il s'est davantage développé ces deux dernières décennies. Surtout après la crise politico-militaire de 2002 et celle post-électorale de 2011.

L’activité a été importée des pays limitrophes (Mali, Burkina-Faso, Guinée) où l’orpaillage artisanal  se pratiquait déjà.

On estime à environ 500 000 le nombre de personnes qui dépendent de l’orpaillage clandestin en Côte d’Ivoire. Mais en réalité, c’est deux ou trois fois plus, si l’on intègre les membres des ménages.

Article écrit par Hermann Boko