Observateurs

Depuis mi-avril, plusieurs internautes marocains homosexuels sont ciblés et leur orientation sexuelle affichée contre leur gré sur les réseaux sociaux. Cette vague d’acharnement est née après qu’une influenceuse transgenre marocaine a appelé ses followers à visiter les applications de rencontres gay afin de se rendre compte de l’existence d’homosexuels dans leur entourage. Dans un pays qui incrimine lourdement l’homosexualité, ces personnes sont mises en danger, d’autant plus qu’elles sont confinées dans leurs familles, dans le contexte de la lutte contre la pandémie de coronavirus. Au moins une s’est suicidée suite  à ces dénonciations.

Le 10 avril, Sofia Talouni, une influenceuse transgenre marocaine expatriée en Turquie, organise une séance live sur son compte instagram aux 619 000 followers, très majoritairement des femmes. Dans cette vidéo d’une cinquantaine de minutes, Sofia invite un second internaute, identifié par son prénom, son nom et sa ville de résidence, à rejoindre le live. Elle procède ensuite à lui faire “avouer” qu’il est homosexuel, en lui posant la même question à répétition : “Enta Loubia* ?”, en français “Tu es pédé ?(sic.)”. Le jeune homme nie systématiquement. Sofia dégaine alors sur son téléphone des images du jeune homme sur Grindr, une application de rencontres destinée aux hommes homosexuels, bisexuels et queer.

Le jeune homme affirme que ce sont des photos tirées d’Instagram, mais Sofia rétorque qu’un ami en commun a identifié le jeune homme sur l’application de rencontres, et même qu’ils se sont parlés en vidéo sur whatsapp. Enfin, le jeune homme capitule, et répond “oui” à la question “tu es loubia?”, avant de quitter la conversation. Malgré cet “outing” [fait de révéler son homosexualité, NDLR] forcé, le jeune homme continue de poster des photos et des vidéos en direct sur ses profils, rassurant ses amis sur sa sécurité.

Sofia explique ensuite à son audience qu’elle en a marre de l’hypocrisie autour de l’homosexualité au Maroc. “Tu vois c’est mieux d’assumer. Au début vous avez honte, mais au final vous le reconnaissez (...) Vous pourriez aller en prison, vous faire tuer ou lapider et vous n’assumeriez toujours pas (...) Je ne me tairai plus maintenant !”  
 
 
À la demande de plusieurs internautes, Instagram a supprimé le compte de Sofia le 17 avril. Nous avons choisi de ne diffuser que des captures d'écran de cette vidéo.
 
Le 13 avril, après qu’une partie de la communauté gay commence à signaler son compte Instagram, Sofia organise un autre live regardé en direct par plus de 100 000 internautes. Dans cette nouvelle vidéo, elle se défend de diffamer les hommes gays en s’adressant à ses détracteurs de la communauté LGBT :

“Je ne présenterai pas d’excuses. Vous êtes gays, et moi aussi. Mais, du moment où je décide d’en parler, je deviens méchante à vos yeux !” avant d’annoncer : “Les filles, allez télécharger des applications de rencontres gay (elle en nomme trois). Elles vous indiqueront les hommes qui y sont inscrits autour de vous. Faites-vous passez pour des hommes “passifs”, pour dénoncer ceux qui se proclament “actifs”, qui se cachent derrière une façade d’homme viril. Celles qui pensent que leur homme est irréprochable, les mères qui insultent les homosexuels, celles qui me disent ‘mon mec est plus homme que toi Sofia’ : c’est l’occasion pour vous.” 


L’influenceuse explique ensuite le fonctionnement de ces applications, en fonction de la géolocalisation. “Vous pouvez tomber sur quelqu’un à 200, 100 mètres, peut être même un demi mètre de vous, dans votre salon ou votre chambre à coucher.” 

Sofia affirmer que sa démarche vise à dénoncer l’hypocrisie des gens “qui nous traitent de pute et de pédé”, alors qu’eux-mêmes seraient homosexuels mais ne l’assumeraient pas et se targueraient d’être pieux. “Nous, nous vivons au grand jour, mais eux mènent une vie secrète sur les applications.”
Elle demande ensuite à ses followers de lui faire un compte rendu de ce qu’elles auront découvert sur ces réseaux : mari, frère, cousin ou oncle qui mène une double vie. “Après le confinement, s’ils vous empêchent de vivre votre vie, confrontez-les avec vos ‘preuves’.”

Dès le lendemain de ce dernier live, le 14 avril, plusieurs utilisateurs de ces plateformes de rencontres ont été surpris de voir leurs identités divulguées sur Facebook et Whatsapp, accompagnées de leurs photos et parfois de leurs numéros de téléphone. Les coupables : des femmes qui avaient suivi les “recommandations” de Sofia Taloni, en se faisant passer pour des hommes sur les applications de rencontres et en faisant des captures d’écran de leurs échanges dessus. Ces informations ont été partagées en un premier temps dans des groupes Facebook privés, créés à la base pour échanger en non-mixité sur des sujets féminins.

Captures d'écran des publications au sein de groupes féminins privés sur Facebook
 
Cette vague de délation a déclenché des actes de violences physiques, documentées par des collectifs LGBT marocains, envers les personnes concernées, qui ressentent encore plus leur isolement en période de confinement. Des internautes issus de la communauté LGBT se sont rapidement aperçus de l’ampleur de l’opération et ont signalé les coupables, mais, entre temps, des noms, des photos issues d’application de rencontre circulaient déjà sur un périmètre très large.
 
"Les hommes qui ont fait ça (l'agression) sont des rois". Capture d'écran envoyée par l'un de nos Observateurs.
 

Selon le journaliste marocain Hicham Tahir qui collabore avec les revues Têtu et Loopsider, qui a été contacté par des victimes de harcèlement ciblé, un jeune lycéen à Khénifra est victime de chantage de la part de ses camarades de classe, qui ont découvert son profil en ligne. Un autre, à Larach, a bloqué son cousin sur Facebook qui menace de tout dénoncer à son père ultraconservateur, et vit aujourd’hui dans la peur. “Au moins un suicide est confirmé” assure Hicham à la rédaction des Observateurs : il s’agit d’un jeune homme, confiné à Rabat avec sa famille, comme le rapporte Libération. “Mais il peut s’agir d’un nombre plus élevé, car les familles camouflent un suicide si c’est en lien avec l’homosexualité de leur enfant.”

Une internaute publie ces photos tirées d'une application de rencontres et commente : "Celui en vert est marié ce fils de p***"

“Pour ne pas mourir, ils n’ont nulle part où se réfugier”

Mala Badi, militante trans non-binaire active avec le collectif Queer Revolution Morocco, regrette que les hommes gay soient privés de ces espaces qui leur procurent un minimum de liberté dans une société qui plébiscite la différence :
 
Toutes applications de rencontres, étaient un souffle de liberté à petite échelle ! À mon époque, il fallait s’aventurer dans les ruelles pour flirter avec des hommes. Et on était tellement victorieux lorsqu'on en ressortait avec un numéro de téléphone ! Maintenant, même les applications sont envahies par des homophobes.

Les violences domestiques envers les personnes queer [dont le genre et/ou l’orientation sexuels sont décatégorisés par la société, NDLR] ne datent pas d’aujourd’hui, mais elles sont d’autant plus graves en période de confinement. Le problème est que, si on subit une agression ou des violences, on ne peut même pas aller voir la police : on a peur d’être soi-même emprisonné [au Maroc, l’homosexualité est punissable de 6 mois à 3 ans d'emprisonnement et d’une amende qui peut aller jusqu’à 1200 dirhams (111 euros), NDLR] et de subir encore plus de violence en taule, voire en mourir.

Les propos de Sofia s’inscrivent dans le même chemin déjà emprunté par les médias, mais aussi la loi et même le système éducatif : on présente toujours les personnes queer comme des aliénés. Dès l’enfance, on apprend à utiliser des termes qui renvoient à l’anormal et au bizarre voire à l’aberrant pour les désigner. C’est de là que part la haine basée sur le genre ou l’orientation sexuelle.

Les collectifs gardent comme preuve tous les propos violents et appelant à la haine, comme celui-ci : "Il faudrait tous les regrouper dans un seul endroit et les brûler."

Mala a elle-même été expulsée de chez ses parents à Casablanca lorsqu’elle a annoncé sa transidentité. Elle a pu trouver refuge à l’époque auprès de ses amis. Mais tout le monde n’a pas cette chance.
 
Pendant la période de quarantaine, nous savons qu’ils sont des centaines au moins à vivre très mal ce confinement au sein de leurs familles. Pour ne pas mourir, ils n’ont nulle part où se réfugier.
Il y a des personnes très jeunes et mineures qui ont besoin d’être protégées de la haine de la société et de l’Etat. Nous exigeons que celui-ci nous protège par tous les moyens, à commencer par la loi.
Pour faire pression, nous avons créée en ligne “l’armée des pédés”(sic). La communauté a décidé de transformer une réalité malheureuse et isolée en un soulèvement queer à travers le hashtag #queerrevolutionmorocco. Nous devons braver cette omerta et nous défendre les uns les autres.

Depuis les vidéos de Sofia Taloni, plusieurs associations, collectifs et personnalités ont appelé à la vigilance sur les réseaux de rencontres, comme l’influenceur marocain Adam Eli, qui a appelé à signaler le compte Instagram de Sofia afin de le faire suspendre - ce que le réseau social a fait le 17 avril en supprimant son compte.


Des collectifs actifs dans le monde arabe ont également prévenu leurs communautés virtuelles de l’émergence du phénomène d’“outing” sur internet. Interpellées sur la situation, les applications Grindr, Hornet et Planet Romeo ont prévenu leurs utilisateurs au Maroc de l’arnaque, les appelants à suspendre leur activité momentanément. Planet Romeo a aussi supprimé tous les nouveaux profils créés dans les deux jours suivant la vidéo de Sofia.

Des pages pro-LGBT arabophones ont également prévenu leurs followers de la campagne homophobe au Maroc, appelant à la vigilance sur les réseaux sociaux.

La direction générale de la Sûreté nationale marocaine a annoncé le 24 avril ouvrir une enquête préliminaire pour “actes d’incitation à la haine et à la discrimination”. Pour Mala Badi, “l’Etat était obligé de réagir”.

La loi marocaine criminalise toute diffusion d’information personnelle, elle peut donc comprendre la pratique d’outing. “Pour qu’elles soient enregistrées, il faut que des plaintes soient déposées individuellement par les victimes. Mais comme l’homosexualité est criminalisée par la loi, l’affaire peut ne pas aboutir”, commente Walid Ennis, militant LGBT.

En 2018, 170 personnes ont été arrêtées à ce motif au Maroc, selon l’Association Internationale des personnes lesbiennes, gays, bixesuelles, trans et intersexes (ILGA)

“La notion de communauté est très présente”

Face à l’urgence, les collectifs pour la protection des droits des personnes LGBT ont déployé une stratégie : informer les gens qu’il y a un risque d'utiliser les applications, et traquer les internautes coupables de diffamation en infiltrant leurs cercles virtuels. Walid Ennis est militant, anciennement du collectif Aswat (Voix).
Sur Facebook, il aide aujourd’hui les victimes de la campagne de ciblage qui le contactent à parler de leur situation. Mais ce n’est pas une mission facile:
 
C’est très difficile d’arriver à avoir des informations pendant le confinement. Tout le monde n’est pas forcément présent sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, des gens vivent des situations très compliquées mais ne savent pas que des plateformes existent pour les aider. Nous sommes plusieurs collectifs à êtres mobilisés, des lignes téléphoniques ont été ouvertes pour écouter et se mobiliser.

Nous recevons des appels de personnes dont les familles ont découvert leur homosexualité et d’autres qui vivent dans la peur quotidienne qu’une photo compromettante arrive à leur entourage.
La plupart des appels qu’on reçoit sont pour demander de l’écoute. Plusieurs personnes ont dû quitter leur foyer à cause de cet outing pendant le confinement, et le collectif Aytaf a trouvé un moyen de les héberger.
 
Le collectif Atyaf a mis une adresse email à disposition pour tous ceux qui souhaiteraient échanger avec une psychologue. 
 
Malheureusement, nous n’avons pas assez de remontées d’informations. on essaie d’identifier ces gens dans des situations compliquées pour les aider. La notion de communauté est très présente. Rester soudés, c’est important ! On envoit le message “vous n’êtes pas seul.e.s !” à ceux qui se sentent isolés. 
 
Au Maroc, les militants LGBT s’organisent en collectifs, car la défense des droits de la communauté queer les prive du statut légal d’association. Pour en finir avec les lois criminalisant l’homosexualité, une pétition nommée “Nous sommes là” est mise en place ici. Une plateforme des endroits dangereux ou au contraire “safe” est également consultable sur le site Manchoufouch? (“On ne voit pas ?”) de l’Union féministe libre.

*Loubia : était un terme utilisé par les gays et les travailleurs du sexe au Maroc comme un code pour se reconnaître et communiquer sans risques dans la rue. Comme le milieu du travail du sexe s’est mélangé à la communauté gay, celle-ci s’est réappropriée le mot par la suite.

Article écrit par Fatma Ben Hamad.