IRAN

Iran : face à la pauvreté et la fracture numérique, l'impossible école à distance

De nombreuses images circulent en Iran pour montrer le faible niveau d'équipement des écoles, et l'impossibilité de mettre en place un enseignement à distance pour tous.
De nombreuses images circulent en Iran pour montrer le faible niveau d'équipement des écoles, et l'impossibilité de mettre en place un enseignement à distance pour tous.
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Les écoles sont fermées depuis le 10 mars en Iran, pour tenter d'endiguer la propagation du Covid-19. La volonté des autorités iraniennes était de passer à un enseignement en ligne, mais le niveau de pauvreté et la couverture incomplète d'Internet sur le territoire laissent beaucoup d'élèves à la porte des classes virtuelles. Notre Observateur, enseignant, affirme ainsi avoir perdu le contact avec deux tiers de ses élèves.

Les écoles ont officiellement été fermées le 10 mars, alors que l'Iran était un des pays les plus touchés par la pandémie. Le 4 avril, la République islamique a officiellement lancé le programme "apprentissage à distance". Le ministère de l'Éducation a pour cela mis au point l'application Shad, sur laquelle les élèves s'inscrivent pour suivre les cours. L'utilisation d'applications étrangères a été interdite, alors que beaucoup d'enseignants utilisaient jusque-là Telegram ou WhatsApp pour communiquer avec leurs élèves. 

Les élèves doivent donc télécharger Shad, qui ne fonctionne qu'avec la dernière version d'Android et exclut donc tous les détenteurs d'iPhone. Une fois installée par ceux qui le peuvent, il faut entrer son numéro national d'identité, le nom de son école et sa classe. Les élèves sont alors censés retrouver leurs enseignants et leurs camarades de classe.

L'Iran compte plus de 14,5 millions d'élèves. Selon nos Observateurs et des utilisateurs de l'application qui ont fait part de leur ressenti sur les réseaux sociaux, cette plateforme "made in Iran" ne fonctionne pas comme elle le devrait : les erreurs se multiplient, l'environnement numérique est compliqué à appréhender, et d'une lenteur notoire à chaque étape. "Même transférer un court message vocal prend du temps" affirment nos Observateurs.

Cet utilisateur explique que même l'inscription sur Shad est très compliquée et que les utilisateurs font face à des messages d'erreur dès les premières étapes.

 

Fracture numérique

Mais bien plus inquiétant est le constat des inégalités criantes devant le numérique que révèle la crise provoquée par le Covid-19.

Le ministre de l'Éducation a affirmé que seuls 7 % des Iraniens n'auraient pas accès à Internet. Un chiffre qui ne colle pas avec celui de la dernière étude du Centre de statistiques d'Iran, qui évaluait à 72 % la part des Iraniens ayant accès à internet, dont 80 % vivent en milieu urbain. Dans les régions défavorisées, ils sont encore moins : au Sistan-et-Baloutchistan, une province méridionale frontalière de l'Irak, le directeur général du ministère de l'Éducation local a récemment affirmé que seuls 40 % des habitants avaient accès à Internet.

"lls n'ont pas Internet, pas de réseau sociaux, leurs enseignants continuent d'essayer de leur apprendre à respecter les gestes barrière afin de leur assurer un futur radieux", explique cet internaute dans ce tweet.

 

Derrière ces accès inégal à Internet, se dessine l'enjeu de la pauvreté. Selon le Centre de recherche du parlement iranien, entre 40 et 55 % des Iraniens vivent sous le seuil de pauvreté.

"Ces enfants n'ont même pas un tableau ou une salle de classe, comment voulez-vous qu'ils aient un accès Internet ?", est-il dit dans cette vidéo filmée au Sistan-et-Balouchistan.

 

"Pour beaucoup de mes élèves, Internet est un luxe"

Notre Observateur Farzad est enseignant à Kashan, dans la province d'Ispahan, dans le centre de l'Iran. Il travaille dans une école publique dans un quartier pauvre de la ville. Sa classe compte beaucoup de migrants afghans. Même dans les régions bénéficiant d'une bonne couverture Internet, les familles les moins aisées ne peuvent pas forcément se payer une connexion, explique-t-il. 

 

La première chose que vous devez avoir pour vous inscrire dans une classe virtuelle, c'est un smartphone. Dans le quartier où j'enseigne, beaucoup de gens ont de vieux téléphones portables. Du coup, j'ai perdu le contact avec une dizaine de mes élèves [environ un tiers de sa classe, NDLR]. À côté de ça, des familles ont des smartphones mais avec un accès très limité à Internet : pour beaucoup, Internet, c'est un luxe. Je sais que ces gens sont pauvres, je ne peux pas les forcer à acheter plus des crédits Internet, s'ils le faisaient, ils devraient se priver de choses essentielles. Je perds là un autre tiers de mes élèves.

 

Une connexion Internet haut débit revient à l'équivalent d'un peu plus de 9 euros par mois en Iran, alors que le salaire minimum est autour de 110 euros. En somme, le prix de la connexion représente donc environ 8 % du salaire. À titre de comparaison, cette part est bien moindre en France (2 %), avec un Smic à 1 219 euros, et une connexion haut débit qui revient en moyenne à 25,50 euros.  

 

Dans cette deuxième vidéo tournée au Sistan-et Baloutchistan, un élève dit : "Regardez, nous n'avons rien, pas de banc, pas de chaise, pas de tableau".

 

"Quand je compare certaines situations avec celle de ma famille, je mesure le fossé qui nous sépare"

 

Notre Observateur Farzad poursuit :

 

Je n'ai désormais contact qu'avec environ un tiers de mes élèves, et même avec ceux-là, je ne peux pas dire qu'on fait une classe virtuelle, parce que c'est impossible d'avoir tout le monde en même temps. La plupart n'ont qu'un smartphone à la maison, qui appartient à un parent, un frère, une sœur, et que la famille se partage. Donc je me contente d'envoyer jusqu'à 4 heures de contenus et d'exercices tous les jours, de sorte qu'ils puissent les faire quand ils ont accès à leur téléphone.

Quand je compare cette situation avec celle de ma famille ou de la famille de mes amis, dans lesquelles chacun a une tablette, je mesure le fossé qui nous sépare. Le système voulu par les autorités ne fonctionne que pour les classes moyennes et aisées.

Dans ma classe, les enfants les plus pauvres sont ceux issus de familles monoparentales où ils n'ont plus que leur mère, ou des familles de migrants afghans, ou dont les parents sont consommateurs de drogue. Les parents des enfants qui sont en meilleure situation travaillent dans des usines ou sont travailleurs saisonniers.

J'ai signalé ces inégalités à plusieurs reprises, mais la seule réponse que la direction de l'école m'a faite c'est que "ces enfants pouvaient suivre leurs cours via la télé". Des télés d'État diffusent en effet des programmes éducatifs tous les jours. J'ai regardé : ces cours sont vieillots, ce sont des méthodes éducatives à l'ancienne, avec lesquelles nos élèves ne sont pas familiarisés. De toute façon, les enfants afghans dans ma classe n'ont pas de télévision chez eux.

 

Un professeur à Hamidiyeh, une ville pauvre de la province du Khouzistan dans le sud-ouest de l’Iran, utilise son frigo pour faire cours à ses élèves.

Deux semaines après le lancement de l'application Shad, un rapport officiel concédait que seuls 24,6 % des élèves et environ 50 % des enseignants s'étaient inscrits sur l'application.

 

Farzad ajoute :

 

Dans ce rapport, on voit aussi qu'au Sistan-et-Baloutchistan, il y a à peine 6,8 % des élèves qui se sont inscrits. Au Kurdistan, une autre région pauvre, c'est 16 %. 

 

Les critiques se sont même invitées au parlement iranien. Le 18 avril, Hossein Mohammad Salehi, député d'une région pauvre de la province d'Ispahan, déclarait dans un média public : "Les gens dans ma circonscription n'ont pas de route décente, ne captent pas la télé, ce n'est même pas la peine de parler d'Internet. Le ministère de l'Éducation doit permettre à chacun d'accéder aux cours en ligne et de mettre fin à ce système inégal".

 

Article écrit par Ershad Alijani