LIBYE

Covid-19 : des Tunisiens dorment dans le désert libyen en attendant leur rapatriement

Plus de 400 Tunisiens vivent actuellement aux frontières libyennes, dans le désert, en attendant d'être rapatriés chez eux. Photos : Mohamed Bouzidi.
Plus de 400 Tunisiens vivent actuellement aux frontières libyennes, dans le désert, en attendant d'être rapatriés chez eux. Photos : Mohamed Bouzidi.

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Depuis fin mars, les frontières terrestres tuniso-libyennes sont fermées pour éviter la propagation du coronavirus Covid-19. C’est ainsi que des centaines de Tunisiens, travailleurs ou vivant partiellement en Libye, se sont retrouvés bloqués au poste de Ras Jedir, côté libyen. Malgré l’organisation de rapatriement début avril, beaucoup de Tunisiens dorment encore dans le désert en attendant un rapatriement qui ne vient pas.

Le 19 mars, la Libye a fermé ses frontières tunisiennes au niveau du poste frontalier terrestre de Ras Jedir, dans les deux sens, afin de lutter contre la propagation du coronavirus.

La Tunisie avait déjà rapatrié près de 376 personnes bloquées à ce passage frontalier le 3 avril. Pourtant, des centaines d’autres Tunisiens sont encore bloqués à ce jour au même poste frontalier, pour certains depuis plus de 12 jours consécutifs selon des témoins sur place.

Mohamed Bouzidi

"Aucune personne ici ne s’était préparée à passer une semaine dehors, dans le froid des nuits du désert"

Mohamed Bouzidi est originaire du Regueb, de la région de Sidi Bouzid (centre). Il se déplace régulièrement en Libye pour le travail, y restant un ou deux mois à chaque voyage. À son dernier retour de Tripoli, le 7 avril, il s’est retrouvé bloqué au passage terrestre de Ras Jedir. Comme des centaines d’autres Tunisiens à Ras Jedir, il déplore un abandon de la part des autorités de son pays.

Mohamed Bouzidi

Je suis arrivé il y a 7 ou 8 jours de Tripoli, et il y a encore beaucoup d’affluence quotidiennement. Lorsque je suis arrivé, nous avions été placés sous le grand portail [de contrôle des voitures, ndlr] du poste, dehors.

 

 

Puis, samedi (11 avril, ndlr), un arbuste a pris feu. L’incendie s’est rapidement propagé dans les plantes sèches et nous avons dû évacuer l’endroit à minuit avec toutes nos affaires. Nous avons dormi dehors à même le sol à côté d’un lac salé, à 2 km du poste frontalier. Puis, nous avons encore été déplacés dans la cour d’une mosquée que le Croissant Rouge a ouvert exceptionnellement pour nous abriter [Une grande partie du groupe dans lequel se retrouve Mohamed dépend des aides journalières du Croissant Rouge libyen de Ajaylat, une ville à un peu plus de 90 km à l’est des frontières tunisiennes, NDLR]

 

Le groupe de Mohamed passe ses nuits dans la cour de la mosquée qui les héberge.

 

Personnellement j’essaie de ne pas recourir aux denrées que le Croissant Rouge nous distribue tous les jours, il y a des personnes âgées, des enfants et des malades chroniques qui ont le plus besoin d’eau et de nourriture. Le reste des gens, moi y compris, peuvent acheter de quoi se nourrir aux petits commerces autour du poste frontalier. Nous nous entraidons comme on peut, nous faisons des rondes de garde pour éviter d’éventuels vols : un groupe fait le guet pendant que l’autre dort. On entend de loin les bombardements. Ça nous rappelle que nous sommes dans un pays en guerre et ce n’est pas un environnement dans lequel nous pourrions simplement patienter !

 

Des Tunisiens attendant la distribution de denrées alimentaires par le Croissant Rouge à Ras Jedir. Vidéo Mohamed Bouzidi.

 

Mais tout ça est à peine suffisant : l’eau des robinets est salée et n’est pas potable, même si nous l’utilisons pour nous laver. Nous dormons à l’extérieur du bâtiment de la mosquée, aucune personne ici ne s’était préparée à passer une semaine dehors, dans le froid des nuits du désert [la température est d’en moyenne 16 °C la nuit dans le désert contre 35°C en journée, NDLR] !

 

"L’État tunisien ne traite pas cette urgence comme il le faut"

Pour Mustapha Abdelkebir, le directeur de l’Observatoire tunisien des droits de l’homme, la situation actuelle à la frontière tuniso-libyenne montre une différence de traitement de l’État tunisien envers ses ressortissants en Libye, contrairement à ceux en Europe, en Amérique ou Asie qui ont été rapidement rapatriés :

 

Pour moi l’État tunisien ne traite pas cette urgence comme il le faut compte tenu de la situation sécuritaire plus qu’incertaine en Libye : d’abord c’est un territoire lui-même en état d’urgence, qui vit en ce moment même la guerre. Hier encore, la capitale Tripoli a été bombardée de dizaines de missiles.

Ensuite, le contexte de guerre civile n’améliore pas les moyens dont disposent les autorités ou les organisations libyennes pour gérer une autre crise humanitaire. Le nombre de Tunisiens à rapatrier est beaucoup plus grand que ceux à Ras Jedir : plusieurs groupes sont répartis à Zenten, Misrata ou Dhiba-Wazen [gouvernorat de Tataouine, dans le sud de la Libye, NDLR].

De plus, les institutions diplomatiques tunisiennes ne peuvent pas communiquer avec leurs citoyens. Tous les agents administratifs sont tenus à l'écart, par peur des bombardements et des tirs. Donc impossible de gérer leur cas de l’autre côté des frontières.

Les autorités tunisiennes devraient placer un poste temporaire de tests [pour le Covid-19, NDLR] à Ras Jedir. De cette manière, chaque personne testée négative sera emmenée pour confinement dans son gouvernorat. On peut aussi mobiliser plus d’hôtels, de maisons de jeunes et de cliniques pour héberger les malades ou les confinés.

Mardi 14 avril, le gouverneur de Médenine a de nouveau promis aux ressortissants tunisiens que leur rapatriement sera organisé dans les jours à venir, en soulignant le besoin d’assurer d’abord un lieu qui les accueillera pendant leur confinement en Tunisie.

Article écrit par Fatma Ben Hamad.